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Si on avait écouté Lawrence d’Arabie, Ben Laden aurait-il existé?

Bachir El Khoury, mis à jour le 19.12.2013 à 9 h 36

Incarné magistralement par l’acteur Peter O’Toole qui vient de disparaître, Thomas Edward Lawrence était l’un des principaux instigateurs de la révolte arabe contre l’empire ottoman il y a près d’un siècle. Sa mémoire et ses actions restent très présentes dans le monde arabe.

Un homme et une femme manifestent au Caire en mai 2013. Sur la pancarte brandie par l'homme, «Cet homme a humilié les américains, il a vécu béni et est mort en martyr» REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Un homme et une femme manifestent au Caire en mai 2013. Sur la pancarte brandie par l'homme, «Cet homme a humilié les américains, il a vécu béni et est mort en martyr» REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Dans son film Lawrence d’Arabie sorti en 1962, Peter O’Toole –tout comme l’acteur égyptien Omar Sharif– est propulsé au rang de légende de cinéma. Pour sa performance, certes, mais aussi et surtout pour le rôle complexe et intriguant qu’il avait la (lourde) charge d’interpréter.

Mais qui est donc ce personnage légendaire connu sous le nom de Lawrence d’Arabie? Comment a-t-il changé (ou pas) le monde arabe? Et comment son action et les circonstances qui l’ont entourée continuent d’avoir un impact sur la région? Pour mieux comprendre son engagement et son empreinte, un retour à ses débuts, ses premières prouesses et son émergence comme meilleur agent d'influence des services britanniques dans un Proche-Orient en (re)composition s’impose.

De son vrai nom Thomas Edward Lawrence, Laurence d’Arabie est le fils d’un notable de l’aristocratie irlandaise et d’une mère orpheline de naissance illégitime, qui travaillait comme gouvernante chez son père. Un poste d’archéologue l’emmène à Beyrouth en décembre 1910, puis non loin d’Alep en Syrie, foyer de l’actuelle contestation anti-Assad.

Sa fascination pour cette zone arabe d’influence ottomane grandit au fur et à mesure que ses missions se développent et se diversifient. Après le Levant, il part pour l’Egypte, puis effectue de nombreux voyages dans la péninsule arabique. Il apprend porte les habits locaux et apprend cultures locales, langues et dialectes. Mais au début de l’année 1914, sous couvert de fouilles archéologiques dans le Sinaï, il conduit une mission de renseignement pour le compte de l’armée britannique.

Celle-ci consistera à stopper la construction d’une ligne de chemin de fer mis en place par les Allemands et les Turcs pour relier Berlin à Bagdad. La trajectoire de ce nouvel axe, qui contourne l’Egypte et le canal de Suez, deux régions sous contrôle français et anglais, menace l’hégémonie franco-britannique sur cette zone de passage hautement stratégique. En faisant naître une révolte au sein des travailleurs employés sur le chantier, il mettra Allemands et Turcs en déroute. Ce sera la première des victoires de Lawrence dans la région.

Le chemin de fer Berlin-Bagdad est une voie ferrée de 1.600 Km de long, construite entre 1903 et 1940 dans l’Empire ottoman et ses Etats successeurs.

La Première Guerre mondiale et la Révolte arabe

Engagé dans la Première Guerre mondiale, Lawrence est nommé au Caire où il travaille pour les services de renseignements militaires britanniques. Sa très bonne connaissance de la région fait de lui un agent de liaison idéal entre les Britanniques et les forces arabes. En octobre 1916, il est envoyé dans le désert afin de rendre compte de l’activité des mouvements nationalistes arabes.

Sa mission s’achève par une implication et un appui personnel au mouvement de révolte contre l’Empire ottoman, après avoir réussi à convaincre son pays du bien-fondé d’une telle démarche. Il s’appuie pour ce faire sur le nationalisme arabe et sur le projet de grande nation indépendante et moderne comprenant le Hedjaz (la région ouest de l'actuelle Arabie saoudite), la Jordanie, l’Irak et la Syrie, voulu par Hussein de La Mecque. L’objectif est que toutes les régions ayant en commun la langue arabe soient administrées par la dynastie des hachémites au détriment des Ottomans.

«Je voulais bâtir une nouvelle nation, restaurer une influence disparue, donner à vingt millions de sémites les fondations sur lesquelles édifier un palais inspiré de leurs pensées nationales.»[1]

Entre octobre 1916 et octobre 1918, il participe aux actions militaires au côté de Fayçal ibn Hussein, un fils du chérif de la Mecque, avec lequel il noue des relations d’amitié[2]. Les troupes hachémites reprennent la Mecque et Djedda puis procèdent à un sabotage du chemin de fer du Hedjaz, à défaut de pouvoir reprendre Médine, immobilisant davantage de troupes ottomanes pour protéger et réparer la voie.

Le chemin de fer du Hedjaz est une ligne qui reliait Damas en Syrie à Médine, au nord-ouest de l’actuelle Arabie saoudite. Endommagée à plusieurs reprises au cours de la Première Guerre mondiale, elle ne fut jamais remise en exploitation au sud de la frontière jordanienne depuis l’éclatement de l’Empire ottoman.

En 1917, Lawrence mène une action militaire contre le port stratégique d’Aqaba (en Jordanie) qu’il reprend, accompagné de 2.000 hommes. Avec Allendy, il prend Jérusalem à la fin de l’année 1917, puis Damas, l’objectif ultime, avec Fayçal en octobre 1918.

Son engagement personnel et son soutien aux aspirations indépendantistes et nationales arabes ne l’empêcheront pas d’œuvrer dans l’intérêt géopolitique de son pays. Pour les Anglais, une révolte des arabes contre l’empire ottoman allié de l’Allemagne dans la guerre de 1914, permettrait à l’Angleterre de vaincre plus facilement.

Sykes-Picot et l’écroulement du rêve d’une nation arabe

Partagé entre empathie pour les populations arabes, cynisme et raison d’Etat ou plutôt d’empire, il prend connaissance, au moment de la marche sur Aqaba, du traité secret Sykes-Picot, signé en mai 1916, qui divise le Moyen-Orient en zones d’influences entre la France et l’Angleterre, et contredit les promesses britanniques faites aux Arabes. 

Sur la base du traité Sykes-Picot signé en 1916, le Moyen-Orient est découpé, malgré les promesses d’indépendance faites aux arabes, en cinq zones: zone bleue française, d’administration directe; zone arabe A, d’influence française; zone rouge britannique, zone arabe B sous influence britannique, zone brune, d’administration internationale comprenant Saint-Jean-d’Acre, Haïfa et Jérusalem. La Grande-Bretagne obtiendra le contrôle des ports d’Haifa et d’Acre.

Plus tard, il écrit dans son ouvrage autobiographique Les Sept piliers de la Sagesse:

«Je n’avais jamais été officiellement averti, ni même amicalement renseigné, sur les engagements de Mac Mahon et le traité Sykes-Picot: tous deux avaient été établis par les bureaux du Foreign Office. (…)

Il était évident dès le début que, si nous gagnions la guerre les promesses faites aux arabes ne seraient que chiffons de papier. Conseiller honnête, je leur aurais recommandé de rentrer chez eux et de ne pas risquer leur vie, mais je m’apaisais avec l’espoir que, en conduisant follement ces arabes jusqu’à la victoire finale, je les installerais dans une position si solide que l’opportunisme conseillerait aux grandes puissances un juste règlement de leurs revendications.  (…)

Je supposais que je réussirais à battre non seulement les Turcs sur le champ de bataille, mais ma propre patrie et ses alliés aux tables de conférence. J’ai pris le risque de les tromper, convaincu que l’aide arabe était nécessaire pour nous faire obtenir en Orient une victoire rapide (…). Je leur assurai donc que l’Angleterre respecterait la lettre et l’esprit de sa parole. Ainsi réconfortés, ils accomplirent mille exploits: mais bien sûr, au lieu d’être fier de ce que nous faisions ensemble, je ne cessai de remâcher amèrement ma honte. Nul ne prend volontiers son parti de l’imposture.»

A la suite de la prise de Damas, Lawrence décide de rentrer en Grande-Bretagne. Si son rêve de libérer les arabes du joug ottoman semble s’être réalisé, en revanche, la signature des accords Sykes-Picot le pousse à quitter l’Orient, avec le sentiment d’avoir été trahi et surtout d’avoir trahi la cause des arabes.

Il participera quand même à la conférence de la paix à Paris en 1919, dans une ultime tentative de réaliser le rêve de Fayçal et de millions d’arabes. Mais les ambitions colonialistes de la France et de la Grande-Bretagne prennent le dessus sur les autres considérations; la Syrie et le Liban passent sous mandat français, tandis que la Palestine, la Transjordanie et l’Irak vont aux Anglais.

L'échec est consacré en juillet 1919 quand les troupes françaises chassent Fayçal du trône de Syrie. En outre, de nombreux problèmes subsistent avec l'administration britannique en Mésopotamie que Lawrence critique dans une série de lettres ouvertes au Times ainsi qu'à d'autres journaux, entre mai et octobre 1920.

Selon Henry Laurens, titulaire de la chaire d’histoire contemporaine au Collège de France et auteur de Lawrence en Arabie (1992), la réalité sur le terrain était toutefois beaucoup plus nuancée et complexe que ne le relatent certains récits historiques en faveur de la constitution d’un mythe pro-arabe:

«Certes, Lawrence d’Arabie a œuvré énormément en faveur de l’indépendance arabe et a été l’un des plus grands propagandistes de cette région (…) Mais il était avant tout serviteur de l’Empire britannique et a d’ailleurs écrit un article sur le Nouvel impérialisme, dans lequel il défend l’idée d’une extension de l’impérialisme anglais, même si celle-ci doit se faire selon lui sur la base d’une plus grande égalité. En outre, à l’instar de nombre de ses contemporains, même les plus libéraux, il était persuadé que les arabes ne possèdent pas les institutions et les ressources humaines et techniques pour instaurer et gérer des Etats et qu’une période mandataire transitoire était un passage obligé.»  

Lawrence d’Arabie et Ben Laden: un lien de cause à effet?

L’inaboutissement du projet de Fayçal et de Lawrence d’Arabie continue d’avoir des effets de nos jours. Certains théoriciens et nationalistes arabes considèrent que les divisions actuelles au sein du monde arabe découlent du morcellement des tracés de l’accord Sykes-Picot puis de la conférence de San Remo en 1920.

Ce découpage géopolitique mis en place à la fin de la Première Guerre mondiale va assurer aux puissances occidentales une domination stratégique pour leurs intérêts divers pendant près d’un siècle, estiment les plus anti-occidentaux. La «trahison» des arabes par les Britanniques et leurs alliés va en outre coïncider avec la déclaration Balfour faite aux sionistes en 1917 portant sur la création d’un foyer national juif en Palestine.

Vingt-neuf ans plus tard, l’Etat d’Israël est créé. Il est appuyé par l’Occident pendant plus d’un demi-siècle. Pour nombre d’observateurs, cette succession de facteurs va ternir l’image du monde occidental dans le conscient et l’inconscient collectifs arabes, envenimer davantage les relations mutuelles et contribuer indirectement à l’émergence du phénomène de terrorisme islamique.  

Cet avis est toutefois loin d’être partagé par certains spécialistes. Pour Henry Laurens, «le réel problème dans la région résidait davantage dans l’absence de démocratie et de mécanismes consultatifs permettant aux peuples de décider de leur sort et de celui d’une union politique qu’autre chose». En outre, «les différends entre arabes existaient même à l’époque de leur révolte contre les ottomans et l’instauration de zones d’influences françaises et britanniques (…) Quand Fayçal est arrivé à Damas, les Damascènes n’étaient pas enthousiastes à l’idée d’être gouvernés par des arabes du Sud et des officiers d’Irak (…)».

Il ajoute:

«Quant aux effets de la conférence de San Remo en base de laquelle la région a été divisée en zones d’influence étrangères, ils ont pris fin avec l’indépendance des Etats arabes dans les années quarante (…) Ces mandats étaient destinés à permettre aux arabes, dépourvus jusque-là de structures étatiques, de pouvoir s’autogouverner (…) Les dirigeants arabes auraient pu, au cours des 70 années suivant l’indépendance, supprimer les frontières si celles-ci étaient vraiment artificielles (…)»

Ce point de vue fait écho à celui d’autres historiens et économistes, selon lesquels l’émergence du terrorisme islamique est davantage lié à des causes socioéconomiques sous-jacentes, notamment la pauvreté et les inégalités sociales, exacerbées sous les règnes dictatoriaux de dirigeants arabes ayant placé leur avidité du pouvoir et leur gain personnel au-dessus de tout intérêt commun.

Il constitue aussi «une référence militaire grâce à ses écrits sur les théories de guérilla, qui ont précédé celles de Mao Zedong et de Che Guevara. Celles-ci ont été consultées, parmi d’autres sources, lors de l’entrée des troupes américaines en Irak» en 2003, précise Henry Laurens.

Quoi qu’il en soit, Lawrence d’Arabie aura sans doute marqué l’histoire du monde arabe au XXe siècle, tandis que son action et le projet d’union arabe qu’il a défendu continuent de retentir de nos jours, notamment après les dernières révoltes, connues sous le nom du «printemps arabe».

Bachir El Khoury


[1] Citation tirée de son livre, Les Sept piliers de la Sagesse. Retourner à l'article

[2] L’immense écho que connut son action pendant ces années est due tant aux reportages du journaliste américain Lowell Thomas qu’à son autobiographie Les Sept Piliers de la sagesse (Seven Pillars of Wisdom). Retourner à l'article

Bachir El Khoury
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Journaliste
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