Le rapport sur l'Intégration, une parano et un énorme gâchis

Paris, juillet 2013. REUTERS/Youssef Boudlal

Paris, juillet 2013. REUTERS/Youssef Boudlal

Ni complot pour faire monter le FN, ni promotion masquée du multiculturalisme, la publication par Matignon d'un rapport préconisant, entre autres, de revenir sur la loi sur le voile, est avant tout une maladresse regrettable qui ruine une occasion parler d'un sujet majeur pour la société française.

Dans la rafale de réactions outrées à la publication du désormais fameux «Rapport des groupes de travail sur l'intégration», deux théories du complot tiennent la vedette.

D'abord la version UMP. Selon l'opposition, Matignon a publié le document avec une «triste stratégie électoraliste que la gauche a adopté depuis François Mitterrand: agiter le chiffon rouge pour faire monter le FN». 

Jean-François Copé, auteur de la tirade, prête ainsi à Jean-Marc Ayrault un machiavélisme sans limite, destiné à sauver le PS de la débâcle aux municipales en lançant l'idée de modifier la loi sur les signes religieux à l'école. Logique copéienne: évoquer le sujet, c'est effrayer les électeurs de la droite républicaine, donc les envoyer dans les bras de Marine le Pen et in fine renforcer le PS en affaiblissant l'UMP. A l'identique de ce que fit Tonton en 1984. CQFD.

Théorie du complot numéro 2: celle des hérauts de la laïcité. Selon eux, une majorité de socialistes, et à leur tête le Premier ministre, adhèrent à un certain multiculturalisme et sont partisans d'une souplesse plus grande envers les religions et notamment l'islam. La mise en sommeil par le gouvernement du Haut conseil à l'intégration (HCI) au profit de l'Observatoire de la laïcité semble d'ailleurs, sur le fond, leur donner raison: cet été, quand le HCI moribond a émis l'idée de légiférer sur le voile à l'université, il a été massivement taclé par l'Observatoire de la laïcité et Jean-Marc Ayrault.

Avec ces cinq rapports sur l'intégration publiés sur son site Internet («Faire société commune», «Habitat», «Protection sociale», «Connaissance reconnaissance», «Mobilités sociales»; un pour chaque groupe de travail constitué par Matignon en juillet), le Premier ministre a donc voulu lancer un ballon d'essai pour paver la voie à un assouplissement législatif sur la laïcité. CQFD.

N'en déplaise aux complotistes...

Ces deux thèses reposent pourtant sur un parfaite illusion: celle que Matignon aurait contrôlé de bout en bout la rédaction et la publication de ces rapports. N'en déplaise aux complotistes, il s'agit avant tout d'un cocktail de maladresses et d'improvisation. Pour faire simple, personne au cabinet de Jean-Marc Ayrault n'a amendé les cinq documents ni repéré au sein du bric-à-brac de propositions celles potentiellement dévastatrices pour l'opinion dans une période de crispation identitaire –singulièrement la remise en cause de la loi sur le voile à l'école publique.   

Prenons le rapport le plus controversé: «Mobilités sociales», celui qui contient la proposition sur l'abrogation de la loi de 2004 sur les signes religieux. Son co-rédacteur est Khalid Hamdani, 57 ans, chercheur et chef d'entreprise (l'Institut Ethique et Diversité, une société de conseil en RH «diversité» pour les autres entreprises). Khalid Hamdani est formel: son rapport n'a pas subi une seule modification.  

«Le rapport a été publié exactement comme on l'a écrit, à la virgule près. Rien n'a été filtré ou censuré. C'était d'ailleurs la force de cette démarche démocratique, le groupe de travail devait être totalement libre de ses réflexions et de ses propositions.»

Il suffit pourtant de parcourir quelques passages pour constater que le diagnostic sur les ratés de l'intégration est très fortement teinté d'un plaidoyer pour «la reconnaissance neutre voire bienveillante de l'existence non problématique pour la communauté dans son ensemble de multiples différences morales et d'intérêts» (p. 9). Autrement dit, c'est Khalid Hamdani qui le confirme, «d'un espace d'expression supplémentaire pour certaines différences».

En clair, si l'on décrypte le jargon souvent filandreux qui caractérise le rapport, le texte milite pour un multiculturalisme plus affirmé. La démonstration aboutit alors naturellement à ce «levier transversal n° 5», page 70: «La suppression des dispositions légales et réglementaires scolaires discriminatoires, concernant notamment le “voile”». Là où l'histoire devient étonnante, c'est que Khalid Hamdani confie aujourd'hui s'être fait un peu débordé par les plus radicaux du groupe:

«On a intégré ce passage sur le voile parce qu'il est apparu dans les discussions et que le principe voulait qu'on reflète toutes les opinons. Mais ça ne nous a jamais obsédé. Dans un rapport, on ne contrôle pas tout. Je trouve cela incroyable qu'on se focalise uniquement sur ce point alors que le cœur de notre propos, c'est qu'il n'y jamais eu de vrai politique d'intégration en France.»

En résumé: le rapport a un peu échappé à ses rédacteurs, qui l'ont ensuite transmis tel quel à Matignon, qui a en toute confiance publié le document sur le site Internet du gouvernement –un acte institutionnel qui équivaut reconnaissance du contenu.

Cela avant de démentir précipitamment, par la voix de Jean-Marc Ayrault, toute implication dans ces mêmes conclusions au cours d'une conférence de presse organisée en urgence vendredi 13 décembre après-midi, le jour de la publication d'un article dans Le Figaro. Le journal, quant à lui, avait déniché les PDF des rapports sur le site de Matignon où ils reposaient en paix et sans publicité depuis... le 13 novembre dernier, accompagnés de cette phrase «le Premier ministre salue la grande qualité de ces  travaux». Difficile de croire à une opération maîtrisée.    

L'entourage du Premier ministre a d'ailleurs réagi de façon assez significative. Dès lundi, agacé par la volée de critiques émanant notamment d'un certain Manuel Valls, un membre du cabinet de Jean-Marc Ayrault mettait le doigt sur les lettres de missions des groupes de travail.

«Vous pourrez remarquer que chacun des cinq groupes sur l'intégration était en fait missionné par un ministère (ce que confirment les lettres de missions). C'était à eux de relire les relevés de conclusions, c'est trop facile de tout rejeter sur nous

Matignon qui accuse ses ministres de ne pas relire ses brouillons, tout va bien dans le meilleur des mondes.   

Tout un travail gâché

Le véritable désastre de la polémique, c'est qu'elle entraîne avec elle l'ensemble du travail produit par les 250 universitaires et membres de la société civile convoqués pour ce travail. Même si les délais ont été extrêmement courts (3 mois) et si les textes ne sont pas assez édités pour être rendus digestes (il suffit de citer un passage du rapport «Faire société commune» (p.19) pour s'en convaincre:

«De ce point de vue (société du délibéré et représentation), la Cinquième République , qui est déjà constitutionnellement une République sociale, par la place qu’y occupe le partenariat social dans le droit comme dans le règlement des rapports sociaux, a construit des cadres de société délibérative sur lesquels la France peut s’appuyer pour orienter la transformation institutionnelle qu’implique le parti pris d’une société diverse et commune, pluraliste et égalitaire en capacité d’exprimer dans ses institutions de nouvelles réalités sociales et sociétales.»

Mais, même avec ces limites, certains experts reconnaissent la valeur des réflexions sur l'échec de l'intégration et les mécaniques qui y ont conduit depuis trente ans. Dounia Bouzar, anthropologue, spécialiste de l'islam et de la laïcité en entreprise:

«L'analyse des mécanismes des discrimination et des exclusions à l'école, dans les entreprises ou dans le logement sont souvent pertinents et ont rarement été autant disséqués. Les propositions sur les enseignements d'une mémoire commune reprennent des recommandations partagées par beaucoup, notamment sur la colonisation, l'histoire des migrations et même la diversification du nom des rues. Le problème, c'est que cela se mêle à la dénonciation des héros mâles blancs et hétérosexuels, ou de propositions sans intérêt comme l'enseignement des danses folkloriques.»

La boucle est bouclée. Pourquoi donc Matignon a publié telles quelles ces 260 pages de document de travail sans prendre le temps de mettre en forme, trier, simplifier? S'il s'agit d'une méthode, elle semble peu productive. Car l'enjeu fondamental du «sentiment d'appartenance commun» qui fait défaut à certains Français d'origine étrangère, autrement dit l'enjeu de l'«intégration» selon le mot consacré depuis les années 1980 ou de l'«inclusion» comme le propose aujourd'hui le rapport, n'a pas franchement avancé.

Thomas Prouteau

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