Monde

Sale temps pour les Chinois d'Afrique

Pierre Malet, mis à jour le 17.07.2009 à 20 h 54

Les menaces d'Al-Qaïda s'ajoutent à un ressentiment croissant envers les immigrés chinois.

Une fois encore, Al-Qaïda fait preuve d'un sens certain de la communication. En menaçant de s'attaquer aux intérêts chinois en Afrique du Nord, la branche maghrébine d'Al Qaïda a touché dans le mille. Succès médiatique garanti. Car si la cause des Ouïghours est assez méconnue sur ce continent, l'influence croissante de Pékin en Afrique étonne et inquiète.

A la fin des années 1990, quand les Chinois ont commencé à venir massivement en Afrique, le sentiment dominant fut d'abord une certaine fierté. L'Afrique avait donc cessé d'être un continent oublié. Celui qui ne suscitait plus la convoitise depuis la fin de la guerre froide. Il y avait désormais des opportunités économiques majeures sur ce continent. Et la Chine et son dynamisme allaient aider l'Afrique à se relever. Mais aujourd'hui, près d'un million de Chinois vivent et travaillent en Afrique. En Algérie, les Chinois sont plus de 50 000. Impossible de ne pas les croiser à Alger. Avec leurs casques de chantier, ils arpentent la ville. Ils lui donnent un nouveau visage. Plus au Sud, ils transforment Luanda, la capitale de l'Angola, allant jusqu'à construire une ville nouvelle. A Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, ils refont les routes. Ils dominent aussi la Zambie. En Afrique du Sud, ils sont plus de 300 000.

D'Alger à Luanda, la colère monte. Car les Chinois travaillent entre Chinois. La main d'œuvre est «importée» de Chine, vit dans des campements et n'a, le plus souvent, aucun contact avec les populations locales. Seuls les cadres sortent plus régulièrement des campements. Ce mode d'organisation incite les Africains à penser que les Chinois travaillant sur leur continent sont des «forçats».

D'autre part, les Chinois sont accusés de ne pas respecter le droit du travail. Selon The Financial Times, «En République démocratique du Congo (RDC), plus de 40 fonderies sont désaffectées, leurs propriétaires chinois ayant fui le pays dès la fin du boom des matières premières sans acquitter leurs impôts ni dédommager leur personnel. Les chefs d'entreprise ont abandonné en quelques jours à peine leurs fonderies au moment où les cours du cuivre se sont effondrés».

Dans le pays voisin, la Zambie, les chefs d'entreprise chinois sont accusés d'avoir fait agresser physiquement des syndicalistes qui refusaient de se laisser corrompre. La multiplication de ces affaires a durablement terni l'image des entrepreneurs chinois.

Le ressentiment populaire se nourrit aussi de la particularité de cette immigration. D'Alger au Cap, les Chinois ouvrent des commerces petits et grands. «Ils cassent les prix pour tuer la concurrence» affirme une commerçante congolaise, qui approuve les mouvements de colère des marchandes kinoises. A Kinshasa, des Chinois sont régulièrement molestés ou pris à parti. Car plus aucun métier n'est à l'abri de cette «compétition». «Même les vendeuses de beignets sont concurrencées par les Chinoises. Et les prostituées ne sont plus à l'abri» se lamente une fonctionnaire Camerounaise. Chaque année, leurs commerces gagnent du terrain. A Dakar, «de grandes avenues ont été colonisées», note Le Quotidien. Interrogé par ce journal sénégalais, un habitant du quartier où ils se sont installés en masse déclare : «On ne sait rien d'eux. Au début, il y a eu un ou deux magasins, mais, en un temps record, ils ont colonisé les deux côtés de l'allée. Ils sont très fermés et froids. Ils ne parlent qu'entre eux».

De Dakar à Kinshasa, les sentiments antichinois s'affichent ouvertement. Un jeune magistrat sénégalais m'a ainsi confessé sa «haine des Chinois». «On ne peut pas les supporter. Ils n'ont aucun contact avec les populations locales. Ils sont incroyablement racistes. Ils ne nous aiment pas. Ils n'aiment pas les noirs. Et on le leur rend bien».

L'Afrique fait de plus en plus de business avec la Chine. Mais il s'agit d'un mariage de raison. Certainement pas d'un mariage d'amour. L'inquiétude africaine est d'autant plus vive que Pékin ne cache pas son appétit pour les terres. Les Chinois en achètent de plus en plus. Pour se livrer à des cultures destinées à ... la Chine. Ce qui agace dans un continent qui ne connaît pas l'autosuffisance alimentaire. Loin s'en faut.

Des officiels chinois ont récemment incité leurs paysans sans terre à s'installer en Afrique. Une politique qui irrite d'autant plus que ce continent compte près d'un milliard d'habitants. Et que la pression démographique est forte. A lui seul le Nigeria compte 150 millions d'habitants. Et sa population pourrait doubler en 25 ans.

Les sentiments antichinois sont aussi alimentés par la venue massive des produits made in China. «C'est vrai que grâce à eux les Africains accèdent à des produits qui étaient jusqu'à présent hors de portée de leur bourse. Ainsi, les dentifrices vendus au bord des routes font le bonheur des nouvelles classes moyennes. Mais les faux médicaments ou les médicaments mal dosés tuent» souligne Michel, un enseignant togolais. La plupart des médicaments contrefaits sont conditionnés au Nigeria, mais fabriqués en Asie.

Ainsi en menaçant de s'en prendre aux Chinois, Al Qaïda Maghreb surfe sur un sentiment populaire. Autre avantage de cette nouvelle stratégie. La facilité de sa mise à exécution. Il ne sera guère difficile d'enlever des Chinois. Dès lors qu'ils travaillent très souvent dans des campagnes ou des zones isolées. Près d'un million de cibles potentielles. Al Qaïda disposera d'un «vivier de choix pour faire son marché» à peu de frais.

Dans les années soixante-dix, en Afrique de l'Est, l'influence de la communauté indo-pakistanaise avait crû, au point d'irriter les populations locales, à Kampala, la capitale de l'Ouganda. Lorsque le dictateur Idi Amin Dada avait décidé d'expulser du jour au lendemain tous les indo-pakistanais, il s'était trouvé peu d'Ougandais pour les défendre. Même si, à long terme, cette décision s'est révélée catastrophique. D'un point de vue économique.

Dans un avenir proche, les Chinois pourraient susciter de pareils sentiments de rejet. Et rien n'indique que la société civile viendra à leur secours.

Pierre Malet

(Photo: Des enfants libériens avec des drapeaux chinois, Christopher Herwig / Reuters)

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