Culture

Trois monuments à découvrir en DVD pour Noël

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 19.12.2013 à 13 h 00

De l'intégrale Rohmer à la «Trilogie papoue» australienne en passant par l'oeuvre du trop méconnu René Allio, voici des objets témoignant du travail éditorial de plus en plus ambitieux sur ce support.

Détail de la jaquette du coffret Éric Rohmer aux éditions Potemkine.

Détail de la jaquette du coffret Éric Rohmer aux éditions Potemkine.

Dans les récentes parutions DVD, voici trois objets hors du commun, trois découvertes à faire —à l’occasion de Noël, pourquoi pas?

D'abord, du Rohmer au cube, comme l’imposant objet que viennent de faire paraître les éditions Potemkine sous l’appellation Eric Rohmer, l’intégrale. Alors que le DVD comme produit de grande consommation s’efface au profit du téléchargement, il devient le support d’un travail éditorial de plus en plus ambitieux dont témoigne ce bloc de 28 disques, revendiquant non sans raison la comparaison avec la Pléiade.

Comme Agnès Varda l’a fait pour Jacques Demy et pour elle-même, comme Arte est en train de le faire pour Chris Marker, le cinéma de Rohmer dispose désormais d’une édition, sinon définitive, du moins qui prend en charge toute la richesse d’une œuvre sans équivalent.

Réalisateur, critique, producteur, écrivain, Rohmer aura pensé en stratège et en artiste l’ensemble du processus de création cinématographique. Et cette réflexion nourrit secrètement l’ensemble de son cinéma, constamment hanté par des enjeux de points de vue, de distance, de partage ou non d’éléments d’information, de construction de croyance —et qui ne voit que ces questions-là, qui sont précisément celles que le critique et théoricien se posait également, sont absolument aussi des questions politiques?

Cette quête inlassable, il l’aura menée joyeusement, sensuellement, gracieusement. Son immense amour et sa non moindre érudition en matière littéraire auront nourri son goût des intrigues et des formules, mais c’est bien son idée de l’existence même, une idée de gourmet de la vie, qui lui aura permis d’être toujours du côté de l’incarnation, de la présence physique des acteurs, et plus encore des actrices.

Qui le croirait pour autant enfermé dans sa propre recherche artistique ne comprendrait rien à ses films et ignorerait de surcroît son intense activité au service d’autres qu’il aura produit ou conseillé, ce dont témoignent certains bonus du coffret ainsi que les DVD L’Atelier d’Eric Rohmer et Les Aventures de Rosette, tandis que d’autres suppléments rappellent son considérable travail d’observation des réalités —notamment urbanistiques— de son temps, dans le cadre d’émissions pour la télévision scolaire, de son portrait filmé de Carl Dreyer, de ses mises en scène de théâtre ou des documents qui lui sont consacrés, surtout celui de Marie Rivière. Bref, autour de ce parcours incroyablement cohérent et inventif qu’est l’ensemble des longs-métrages, un foisonnement dont il aura été le si courtois et si fin ordonnateur.

Télescopage des civilisations

Un autre monument, bien que d’apparence moins impressionnante, est la peu accessible Trilogie papoue de Bob Connolly et Robin Anderson, éditée par Documentaire sur Grand Ecran. Entre 1982 et 1992, ces deux cinéastes et anthropologues australiens ont accompagné le destin des habitants d’une région isolée de Nouvelle-Guinée. Le résultat figure parmi les sommets du genre, aux côtés de L’Homme d’Aran de Flaherty et des Maîtres fous de Rouch.

Le premier film, First Contact, raconte l’arrivée de trois frères chercheurs d’or australiens dans les années 30 chez des gens qui n’avaient jamais vu ni entendu parler de blancs de leur vie. Le film repose sur un va-et-vient extraordinaire et vertigineux entre un film tourné alors par les prospecteur,s quand ils ne flinguaient pas les habitants ni ne mettaient la main sur leur terres en les faisant travailler pour de la verroterie ni ne s’appropriaient leurs filles, et des plans tournés en 1982, aussi bien avec les deux frères survivants qu’avec les Papous ayant vécu cette expérience et leurs descendants.

Le deuxième film, presque jamais montré, Joe Leahy’s Neighbours (1988), est une vertigineuse plongée dans la multiplicité des conflits et alliances qui se tissent entre membres de la tribu clivée par les générations, les sexes, les ambitions, et un métis fils d’un des colons du premier film, devenu prospère planteur de café. Black Harvest (1992), enfin, constitue le dénouement haletant, d’une incroyable violence en même temps que résultant de très subtils échanges et glissements de pouvoirs, de la trilogie.

La réalisation, à vif et pourtant sensible aux beautés des lieux et à l’infinie singularité des corps, des visages et des langages, décrit à la fois des situations extrêmes propres au télescopage de civilisation très éloignées, et des processus de négociations et de conflits —un art politique— comme bien peu d’œuvres en ont donné l’exemple depuis Machiavel.

Allio, brechtien, expérimentateur et généreux

Enfin, le mois de novembre a donné lieu à un ensemble d’hommages, dont un précieux coffret DVD, à un cinéaste français auteur d’une œuvre passionnante mais quasi-oublié, René Allio (1924-1995). «Cinéaste français» est d’ailleurs une formule bien réductrice pour un homme qui fut aussi peintre, dramaturge, scénographe, artiste organisateur, et auquel on doit, outre ses œuvres, outre ses films, une empreinte durable, même si discrète, dans l’histoire du cinéma, de Guédiguian à Philibert, et la tentative du Centre méditerranéen de création cinématographique de Font-Blanche, utopie brisée par le changement d’époque que furent les années 80.

Allio, lancé dans le cinéma grâce au succès de son premier film, La Vieille dame indigne (1964), succès qui ne se reproduira plus, fut en effet une figure intimement liée aux années 60 et 70, à leurs recherches esthétiques et politiques, à leurs espoirs. C’est ce qu’ont rappelé les rétrospectives présentées à la Cinémathèque française et à l’Alhambra, le cinéma de l’Estaque, et l’exposition organisée dans cette galerie de l’évolution du Muséum d’Histoire naturelle, qu’il avait lui-même mis en scène. C’est ce dont témoigne aussi le livre collectif Les Histoires de René Allio, dirigé par Sylvie Lindeperg, Myriam Tsikounas et Marguerite Vappereau aux Presses universitaires de Rennes.

C’est surtout ce qu’on peut en grande partie retrouver grâce à l’édition de quatre films de ce grand cinéaste brechtien, expérimentateur et généreux, coffret lui aussi intitulé Les Histoires de René Allio, aux Editions Shellac Sud.

Avec Les Camisards (1972), Moi Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère (1975), d’après le manuscrit mis à jour et étudié par Michel Foucault, et Le Matelot 512 (1984), le réalisateur n’aura cessé de réinventer le film d’histoire comme interrogation brûlante du présent. Et avec Rude journée pour la reine (1973), un des plus beaux rôles de Simone Signoret, fiction qui est aujourd’hui une étonnante archive, il découvrait comme en jouant une forme de chronique réaliste libérée du naturalisme, inspiration dont on ne peut que regretter qu’elle n’ait guère eu de suite dans le cinéma français.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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