Economie

La crise est derrière nous. (Théoriquement).

Daniel Gross, mis à jour le 17.07.2009 à 8 h 11

C'est l'avis des meilleurs prévisionnistes des Etats-Unis.

CC Flickr/ JSome1

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Le long cauchemar va-t-il prendre fin? La crise économique, cette Grande Récession, a commencé en décembre 2007; un an et demi déjà, et le bout du tunnel n'est toujours pas en vue. Le taux de chômage a atteint son point culminant, et les spécialistes ont récemment douché les espoirs de Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale, lui qui disait voir des «pousses vertes» [signes avant-coureurs de la reprise] ça et là. Pour couronner le tout, le rallye [mouvement haussier soudain du cours d'une place boursière] du printemps a fini par capoter...

Pour autant, en cette époque de doute, je déclare haut et fort que la récession est (presque certainement) derrière nous. Les économistes récemment interrogés par le Wall Street Journal pensent que la crise prendra fin ce trimestre. Mais soyons clair: mon regain d'optimisme n'a rien à voir avec ces déclarations. Entre nous, je doute que ces types sachent vraiment ce qu'est un point d'inflexion. Tout au long de 2008, alors que l'économie ralentissait peu à peu, ils prévoyaient encore de la croissance... pour toute l'année.

Non, ma foi en l'avenir vient d'ailleurs: de deux des meilleurs prévisionnistes d'Amérique, pour être plus précis. Ils viennent d'annoncer la reprise, et ils comptent parmi les spécialistes les plus objectifs du pays (en d'autres termes, ils ne travaillent pas pour une banque d'investissement et n'adhèrent pas à la propagande de la chaîne CNBC).

Le lundi 13 juillet, «Macroeconomic Advisers», la firme de consulting de St Louis qui compile chaque mois l'indice du PIB, a annoncé à ses clients que si le PIB du deuxième trimestre s'était avéré négatif (-0,1%: récession), celui du troisième trimestre serait en hausse de 2,4%. Fin de crise en vue?

C'est tout à fait l'avis de l'«Institut de recherche en cycles économiques» (Economic Cycles Research Institute, ou ECRI). La crise, ils en voient le bout, à l'Institut. Pas parce que leurs chercheurs ont repéré quelques pousses de haricots verts dans les plates-bandes de Central Park, non. Mais parce que «les trois P sont réunis», selon Lakshman Achuthan, directeur général de l'ECRI, organisme qui étudie les cycles économiques depuis des dizaines d'années, et qui se trouve être l'une des seules boites à avoir annoncé l'arrivée deux dernières récessions avec un tant soit peu de justesse. Les données économiques les plus médiatisées (le chômage, les chiffres de la vente au détail) ne sont que des indicateurs coïncidents (retraçant les mouvements simultanés de plusieurs secteurs) ou retardés (évaluant le résultat d'actions passées); ils ne permettent pas de prévoir dans quelle direction va évoluer l'économie. L'ECRI suit une toute autre méthodologie.

Il divise les indicateurs en trois catégories: l'indice avancé à long terme, l'indice avancé hebdomadaire, et l'indice avancé à court terme. «Nous guettons les changements décisifs dans l'indice avancé afin d'anticiper les changements décisifs dans le cycle économique et dans l'économie en général», nous explique Achuthan. Il est difficile de prendre acte des phases de transitions de manière objective «parce que nos espoirs et nos peurs nous influencent souvent». Les chercheurs de l'ECRI ont une technique bien à eux pour échapper aux mirages de l'exubérance ou de l'angoisse: ils cherchent les trois P. Les trois P? C'est bien simple: une hausse Prononcée des indices avancés, qui se Poursuit pendant au moins trois mois, et qui s'avère généralisée («Pervasive»), ce qui signifie qu'une majorité d'indicateurs évoluent dans la même direction.

L'indice avancé à long terme, qui date des années 1920, n'inclut pas le cours de la bourse mais prend en compte les mesures liées au crédit, à l'habitat, à la productivité et aux profits. En général, en période de récession, il touche le fond et commence à remonter environ six mois avant la fin de la crise. L'indice avancé hebdomadaire permet de détecter les changements d'importance trois ou quatre mois avant qu'ils ne surviennent. Quant à l'indice avancé à court terme, qui inclut le cours de la bourse et les demandes d'allocations chômage, il ne remonte en général que peu de temps avant la reprise.

Aux dernières nouvelles, ces trois indices sont dans le vert. D'après Achuthan, le taux de croissance de l'indice avancé à long terme est en hausse depuis novembre 2008, celui de l'indice hebdomadaire se remet depuis décembre dernier, et le taux de croissance de l'indice à court terme a atteint son point le plus bas en février 2009. L'un après l'autre, ils se sont tous remis à progresser, et dès le mois d'avril, «les trois P étaient réunis». Alors, bien sûr, les profits enregistrés par les entreprises sont encore décevants, et le chômage progresse. Mais pour l'ECRI, qui ne se fie qu'à ses propres instruments de mesure, ces indicateurs ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Les chercheurs de l'Institut sont en quelque sorte les «Docteur Spock» des prévisionnistes économiques: impassibles, rivés à leur tableau de bord, ne jurant que par les faits et la logique. «D'après nos informations, chaque semaine, chaque mois, les statistiques vont dans le sens de nos prévisions; même ces dernières semaines, les chiffres nous donnent raison», affirme Achuthan. «La récession va prendre fin au cours de cet été.» En fait, elle a peut-être déjà pris fin...

Bien sûr, un certain scepticisme est de mise: les entreprises sont loin d'être optimistes, en particulier en ce qui concerne leurs profits. La réponse de l'ECRI? «Ce qui fait la valeur d'un indicateur, c'est sa fraîcheur, pas sa capacité à prédire l'avenir. Les spécialistes ne voient pas venir la fin de la crise, mais c'est normal: ils basent leurs conclusions sur les mauvaises informations. Par exemple, les publications de chiffres susceptibles d'influencer le marché ont des répercussions coïncidentes, et les prévisions de bénéfices des entreprises sont des indicateurs retardés.»

Achuthan nous fait tout de même part d'une inquiétude: l'un des indicateurs les plus importants, le taux de chômage, est toujours dans le rouge. Le phénomène de «deleveraging» [limitation du recours à l'endettement], associé au lent déclin du secteur de l'industrie, gêne la création de nouveaux emplois tout en détruisant les emplois existants. En 2001, lorsque la dernière récession a pris fin, le secteur du service a embauché, mais l'emploi salarié a néanmoins continué de chuter jusqu'à la fin 2003, et ce parce que le secteur de l'industrie avait licencié des millions de personnes pendant la phase d'expansion. Selon Achuthan, «ce cas de figure se reproduira peut-être après la fin de la crise actuelle.» L'emploi est déterminant, mais le chômage n'est pas toujours synonyme de récession. Achuthan: «Nous avons toujours pensé que le chômage était un indicateur très important, mais son taux demeure un indicateur coïncident. Rien d'anormal, donc, à ce que le taux de chômage ne reflète pas les données tirées des indicateurs avancés.» L'ECRI observe encore que les chiffres officiels des pertes d'emploi et des demandes d'allocations chômage sont de moins en moins alarmants. «Si nous avons vu juste, et que la récession prend fin, le marché du travail devrait mieux se porter vers la fin de l'année».

Bien sur, cette «meilleure santé» sera toute relative: les années 1990 sont bel et bien derrière nous. Oubliez la hausse généralisée de l'emploi, les augmentations de salaire et les avantages sociaux qui en ont résulté. Le navire de l'emploi a toujours besoin d'un vent arrière puissant. Dans les années 1990, l'argent bon marché et le boom de l'habitat avaient gonflé ses voiles; sans ces deux avantages, il est difficile de savoir ce qui produira une hausse de l'emploi à grande échelle aujourd'hui. Rien d'inquiétant à cela: il faut toujours naviguer à vue au début d'une phase d'expansion...

La récession s'en va, le chômage reste: la crise est morte... vive la crise?

Daniel Gross

Traduit de l'anglais par Jean-Clément Nau

Image de une: CC Flickr JSome1

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