Monde

Le XXIe siècle selon Saint-Augustin

Robert D. Kaplan, mis à jour le 25.12.2013 à 9 h 28

Ce que l’Antiquité nous apprend sur les nouvelles formes de gouvernements.

Saint-Augustin par Boticelli (détail) via Wikimedia Commons

Saint-Augustin par Boticelli (détail) via Wikimedia Commons

La Pax Romana fut une période de paix et de stabilité relatives dans toute la zone méditerranéenne. Mais l’histoire est souvent prise de convulsions. En 200, l’Empire romain vivait encore dans l’ombre de l’empereur et philosophe païen Marc-Aurèle, mort depuis peu –dans une époque où, selon l’historien de Princeton Peter Brown, «un petit cercle de conservateurs acharnés» imposait l’ordre dans le monde. Au cours des cinq siècles qui suivirent, tout changea.

En 700, l’Empire romain s’était volatilisé de la carte de l’Occident, l’Empire perse sassanide avait disparu du Proche-Orient, l’Europe était devenue chrétienne tandis que le Proche-Orient et la majeure partie de l’Afrique du Nord s’étaient convertis à l’islam. Dans l’intervalle, hérétiques chrétiens et membres de sectes –donatistes, moines incitant à la révolte, etc– pauvres, illettrés et extrémistes s’étaient dispersés tout autour du bassin méditerranéen, semant la terreur et brûlant synagogues et temples païens, avant d’être eux-mêmes dépassés en Afrique du Nord par des armées arabes prônant une religion nouvelle, plus austère. Pendant ce temps, les Goths ravageaient l’Europe et l’Asie Mineure était au bord d’un conflit entre chrétiens vénérant icônes et autres images sacrées et ceux qui glorifiaient leur destruction. Peter Brown, au fil du travail érudit de toute une vie, donna un nom à cette époque piquante au cours de laquelle le monde connut un bouleversement total: l’Antiquité tardive.

L’Antiquité tardive fut dominée par d’immenses changements de civilisations, même si beaucoup n’étaient pas forcément manifestes à l’époque. A propos du Moyen-Age qui suivit, feu l’historien d’Oxford R.W. Southern écrivit:

«Ce silence dans les grands changements de l’histoire est une chose qui vient partout à notre rencontre.»

L’Antiquité tardive ne nous semble spectaculaire que parce que nous connaissons son début et sa fin. Mais au cours de n’importe quelle journée de ce demi-millénaire, le monde méditerranéen n’aurait sans doute pas paru impressionnant du tout, et peu auraient su dire quelle direction prenaient les événements.

Bien sûr, l’horloge de l’histoire avance bien plus rapidement aujourd’hui, et des milliers de mots –rien que dans ces pages– ont été écrits sur le Printemps arabe, l’intensification de la puissance militaire de la Chine, le tumulte dans l’Union européenne, la nucléarisation de l’Iran et le délabrement de l’hégémonie américaine post-Guerre froide. Mais pouvons-nous pour autant mieux discerner que les hommes de l’Antiquité tardive la direction que prennent les événements?

Rome n’a pas pu sauver l’Afrique du Nord. Les Etats-Unis ne sauveront pas le Proche-Orient

L’érosion du rôle de puissance organisatrice de l’Amérique, qui jusqu’ici s’appuyait sur l’assentiment public et l’incapacité de tous les autres d’ébranler le statu quo, a désorienté les élites de Washington et de New York dont le bien-être professionnel est intimement lié à l’implication proactive de l’Amérique à l’étranger. Et peu de situations mieux que celle de la Syrie n’évoquent aussi bien le sentiment de splendide isolement qui gagne de nouveau les citoyens américains ou n’expliquent plus complètement l’affaiblissement des Etats-Unis.

La Syrie c’est le Levant, le cœur géographique de l’Antiquité tardive. Et sa désintégration, tout comme l’écroulement de la Libye, du Yémen et de l’Irak, ainsi que les troubles chroniques en Tunisie et en Egypte, n’est pas synonyme de liberté nouvelle mais d’effondrement de l’autorité centrale. Rome n’a pas pu sauver l’Afrique du Nord, et les Etats-Unis ne sauveront pas le Proche-Orient –car comme le montrent les sondages, l’Amérique en a plus qu’assez des imbroglios militaires à l’étranger. C’est l’anarchie, peut-être suivie de nouvelles formes d’hégémonie, qui en résultera.

Si une vie et une seule incarne ce que fut l’Antiquité tardive, c’est bien celle de saint Augustin, Berbère né en 354 à Thagaste, aujourd’hui Souk Ahras en Algérie, près de la frontière tunisienne. En passant de la philosophie païenne au manichéisme pour finalement embrasser le christianisme, qu’il soumit à la logique de Platon et de Cicéron, saint Augustin était à cheval sur la Rome classique et le Moyen-Age. Son poème préféré était l’Enéide de Virgile, qui célèbre la fondation de la civilisation universelle de Rome. Il voua aux gémonies les donatistes radicaux (des Berbères schismatiques), dont l’hérésie menaçait de saper la stabilité du Maghreb, tout en constatant les bénéfices de liens traditionnels comme ceux du tribalisme. Il mourut à 76 ans, en 430, au milieu de l’attaque par les Vandales de Genséric de l’Afrique proconsulaire, première colonie romaine d’Afrique.

Sa grande œuvre, La cité de dieu, écrit l’érudit Garry Wills, cherche à consoler les chrétiens désorientés de la perte par Rome du statut de principe organisateur du monde connu. Rome, écrit saint Augustin, n’aurait jamais pu satisfaire les cœurs des hommes: seule la Cité de Dieu en était capable. Par conséquent, à mesure que Rome s’affaiblissait, la religiosité prenait de l’ampleur.

Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère susceptible de s’avérer tout aussi chaotique et qui pourrait nous tomber dessus bien plus vite étant donné la manière dont les révolutions électroniques et des communications, associées à une explosion démographique, ont comprimé l’histoire.

Songez qu’en 1989, à la fin de la Guerre froide, les Etats-Unis étaient le colosse militaire et économique unipolaire, la démocratie libérale et triomphaliste décrite par le philosophe politique Francis Fukuyama dans son article «La fin de l’histoire?» Depuis, l’Union européenne s’est étendue à l’Europe centrale et de l’Est, promettant de mettre un terme aux furies du passé de ce continent. Bien sûr, le Moyen-Orient, de l’océan Atlantique au sous-continent indien, est resté plongé dans l’ignorance et l’intolérance jusqu’aux premières années du XXIe siècle. Mais au moins il était tranquille, en tout cas selon ses propres lamentables critères.

Et puis le monde s’est effondré. Un attentat commis sur le sol américain par des extrémistes musulmans a débouché sur deux grandes invasions terrestres par les Etats-Unis au Moyen-Orient, ce qui a contribué à mettre la région en mouvement. Des autocraties décadentes se sont écroulées et des monarchies conservatrices se sont vu forcées de faire des concessions sans précédent, tandis que le programme de libération du président George W. Bush n’avait pas les résultats escomptés. L’Afrique du Nord s’est depuis décomposée en un monde flou formé de gangs, de milices, de tribus, de terroristes transnationaux, de forces expéditionnaires antiterroristes et de régimes faibles frappés d’immobilisme. Le Levant voisin a explosé dans une guerre rampante et de longue durée, ne laissant que deux entités légales fortes entre le bord le plus oriental de la Méditerranée et le plateau d’Asie centrale: un Etat juif et un Etat persan (d’où l’importance d’un rapprochement entre l’Iran et les Etats-Unis).

Pendant ce temps, l’Union européenne commençait à sérieusement chanceler. Une crise de la dette, une croissance négative et des niveaux indécents de chômage se sont installés pendant des années et l’Etat-providence –cette réussite morale des politiciens européens d’après-guerre– est en passe de devenir, dans une large mesure, inabordable.

La conséquence est que l’Union européenne elle-même, si dominante au cours des deux premières décennies qui ont suivi la chute du mur de Berlin, a perdu une partie de sa force géopolitique en Europe centrale et de l’Est, juste au moment où la Russie revenait sur le devant de la scène, autoritaire et puissante, grâce aux revenus des hydrocarbures. La carte de l’Europe est en train de perdre sa couleur homogène pour revenir à des nuances divergentes, où les identités nationales –qu’on croyait en repli– sont en pleine résurgence.

Le retour des tribus

Quant à la Chine –ce monstre démographique et géographique devenu le moteur du commerce mondial– après une trentaine d’années de croissance sans précédent, elle voit son économie finalement ralentir. Si l’économie et l’armée chinoises continuent de croître de façon massive en valeur absolue, l’avenir de l’Empire du Milieu est moins certain qu’il ne l’était il y a dix ans. Avec des minorités ethniques et la majorité Han assoiffées de libertés alors que les opportunités se raréfient, il est bien possible que le destin de la Chine ne vive un jour une variation sur le thème de l’Union soviétique.

L’autorité, autrefois si sûre et si commodément répartie sur la planète, semble en voie de désintégration tandis que les sectes et les hérésies –salafistes, cybercriminels, etc– entrent par la petite porte. Les Etats-Unis s’imposent encore en souverains tant économiquement que militairement, bénéficiant d’immenses réserves de ressources naturelles. Cependant, la puissance américaine se voit de plus en plus barrer la route par ces forces nouvelles et imprévisibles. La force pure –chars et avions de chasse, bombes atomiques et porte-avions– prend de plus en plus des airs de produits d’une époque industrielle qui n’en finit pas de s’éloigner. Et pourtant la version post-moderne de l’Antiquité tardive vient juste de commencer.

Au milieu de ce panorama de déliquescence mondiale et de nouvelles formes de souveraineté (phénomène que saint Augustin expérimenta il y a 1.600 ans), on a pu faire une curieuse observation: soudain, les tribus ont de l’importance. Oui, les tribus. Elles ont été la solution pour contenir la violence et saper les extrémistes religieux et leur culte de mort en Irak. Elles sont la réalité dominante en Afghanistan, ce monde de clans et de khels (les sous-clans des Pachtounes). Et quand les régimes reptiliens d’Afrique du Nord et du Proche-Orient se sont écroulés, ce ne sont pas des démocraties qui ont immédiatement émergé, mais des tribus. Cela a été particulièrement le cas au Yémen, en Libye et au Mali, mais aussi étonnamment vrai dans des sociétés plus développées comme la Syrie, où sous la carapace du sectarisme s’étend tout un Grand-Guignol de tribus et de clans, dont bien trop ont mariné dans l’esprit de la guerre sainte.

Dans le monde de saint Augustin où l’Empire s’écroulait, ces liens anciens offraient une trêve dans le chaos puisqu’à l’intérieur de la tribu régnaient hiérarchie et organisation. Mais la modernité était supposée nous libérer de ces entraves de la parenté qui isolent du monde. En effet, comme l’écrivit feu Ernest Gellner, anthropologue social tchéco-britannique, la modernité implique l’émergence d’une autorité centralisée et le déclin subséquent du tribalisme.

C’est pourtant l’inverse qui est en train de se produire: l’effondrement de l’autorité centrale dans la plus grande partie de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient (ainsi que la renaissance d’un nationalisme informe dans certaines parties de l’Europe) indique que la modernité n’est qu’une étape temporaire. Aujourd’hui, des tribus équipées de 4X4, de téléphones satellite, de plastic et de missiles tirés à l’épaule contribuent à rapprocher l’Antiquité tardive et le début du XXIe siècle.

Les pieux n'ont-ils pas à craindre l'avenir?

L’Afrique du Nord de saint Augustin, devenue un paysage de conurbations dégradées faites de briques craquelées et de plaques de tôle, va voir sa population passer de 208 à 316 millions d’ici 2050, et imposer une grave pression sur les ressources à la fois naturelles et artificielles, de l’eau aux gouvernements.

A mesure que ces millions de personnes émigrent dans les villes à la recherche de travail et de connexions sociales, l’ordre politique va assurément être modifié. Et ce qui naîtra alors pourrait ne pas ressembler aux Etats tels qu’ils figurent aujourd’hui sur les cartes. En effet, ce que nous regardons comme la modernité pourrait déjà être derrière nous. Les gros titres entre ce que nous vivons aujourd’hui et ce moment-là seront accablants et hystériques –comme c’est déjà le cas en Syrie– alors même que les changements fondamentaux seront, au départ, obscurs. Car l’histoire ne se résume pas à des convulsions, elle est aussi le sol qui se déplace doucement sous nos pieds.

Dans La cité de Dieu, saint Augustin révèle que ce sont les pieux –ceux qui recherchent la grâce– qui n’ont pas de raison de craindre l’avenir. Et tandis que les tribus de jadis se défont lentement dans le broyeur de l’urbanisation du monde en développement, que rien ne peut arrêter, la religion va devenir un substitut plus nécessaire que jamais. Hélas, l’islam extrémiste (tout comme le christianisme évangélique et le judaïsme orthodoxe en Occident) est peut-être ce qui conviendra le mieux à notre époque, même si son bras armé n’est pas la démocratie mais de nouvelles formes d’autorité militaire.

L’Antiquité tardive nous est utile dans la mesure où elle nous remplit d’humilité face à ce qui nous attend. Mais quelle que soit la prochaine étape, ce ne sera définitivement plus le cercle fermé des élites occidentales qui sera aux manettes.

Robert D. Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

Robert D. Kaplan
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