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Vous ne connaissez sûrement pas le seul Rom de Ligue 1, et c'est peut-être aussi bien

Marianne Rigaux, mis à jour le 19.12.2013 à 16 h 35

Il a conquis le foot roumain malgré le racisme. Rejoint la L1 en toute discrétion. Assumé ses origines sans pour autant s’engager. Un footballeur issu d’une minorité doit-il la défendre haut et fort ou seulement marquer des buts?

Banel Nicolita, pendant un entraînement de l'équipe de Roumanie, en novembre 2013, près de Bucarest. REUTERS/Bogdan Cristel

Banel Nicolita, pendant un entraînement de l'équipe de Roumanie, en novembre 2013, près de Bucarest. REUTERS/Bogdan Cristel

Il y a au FC Nantes un footballeur qui se fait discret. Il n’a rien à se reprocher, au contraire. Bon élément, efficace sur le terrain, sympathique selon ses coéquipiers. Sa particularité? Il est le seul joueur rom[1] de la Ligue 1. Et face à la surenchère médiatique autour de sa communauté, Banel Nicolita, 28 ans, fait profil bas.

«Il veut bien parler de foot, mais pas des Roms», indique le service presse du FC Nantes après un bon mois à essayer de le convaincre de me parler. Après deux saisons en France, le joueur se dit lassé des questions des médias français sur ses origines, que son parcours suscite davantage d'intérêt que son jeu.

Banel Nicolita, c’est l’histoire d’un Rom qui gagne 35.000 euros par mois. L’histoire d’une réussite malgré les obstacles, les brimades et les préjugés. Un quasi conte de fée à une époque où les Roms sont marginalisés, en Roumanie comme en France. Au Guardian, il confie, pudiquement

«J’étais personne. S’il n’y avait pas eu le foot, je serai sûrement resté personne, dans une vie sans espoir.»

Banel naît en 1985 à Faurei, un village de Roumanie qui compte 4.000 habitants. Il grandit avec six frères et sœurs dans une maison de bois et de boue. La mère ramène un peu d’argent en faisant des ménages. Pas de quoi manger tous les jours.

A 7 ans, Banel commence à taquiner le ballon dans le club de sa commune. Son entraîneur lui offre ses premiers crampons à 14 ans, sa carrière décolle, il rejoint à 16 ans la deuxième division roumaine au sein du CF Braila, puis la première division en signant au Steaua Bucarest, le plus grand club de Roumanie. Il a alors 19 ans.

De 2005 à 2011, il enchaîne les titres avec le club de la capitale et les sélections en équipe nationale, où il est le seul Rom. Le public l’adore. Le président roumain lui remet en 2008 la médaille du mérite sportif de deuxième classe. Valeriu Nicolae, fondateur du Centre des politiques pour Roms et minorités et lui-même Rom roumain, témoigne:

«Il est très aimé par les Roumains parce que c’est un joueur combattif et déterminé.»

Ce qui n’empêche pas des dérapages racistes chez les nationalistes du Steaua: lorsqu’il reçoit le brassard de capitaine pour la saison 2010-2011, des fans scandent «Tzigane! Tzigane!», une injure. Mais rien d’étonnant dans un club qui a pour président Gigi Becali, une sorte de Bernard Tapie local, version populiste et xénophobe.

En Roumanie, les matchs du Rapid Bucarest sont régulièrement émaillés d’incidents racistes. Club historique des cheminots, aujourd’hui soutenu principalement par des supporters roms, le Rapid Bucarest essuie des chants agressifs, quand ses joueurs ne sont pas traités de Tziganes par les fans du club d’en face.

Valeriu Nicolae se souvient d’une banderole de 60 mètres de large proclamant «Mort aux Tziganes» déployée dans une rencontre entre le Dinamo et le Rapid Bucarest en 2006. Plus récemment, en septembre, une banderole remerciait Eugen Grigore, un tueur en série qui a tué 24 Roms dans les années 1970.

«Je suis Rom et j’en suis fier!»

En août 2011, après cinq saisons au Steaua, Nicolita quitte cette bonne ambiance pour la France. Dans les derniers jours du mercato, il signe à Saint-Etienne. Prix du transfert: 700.000 euros. Salaire: 35.000 euros mensuels. Deux fois plus qu’en Roumanie, mais moins que la moyenne de la Ligue 1. Et surtout peu pour un international qui totalise 300 matchs, dont 64 rencontres européennes et une cinquantaine de buts.

Si son arrivée ne suscite guère de réaction dans la presse française, outre-Manche, on se moque. «Saint-Etienne achète un tzigane, alors que la France les paie pour s’en aller», raille The Guardian. Banel Nicolita débarque dans une période compliquée pour les Roms. Nous sommes un an après le discours à Grenoble de Nicolas Sarkozy qui a donné le coup d’envoi des démantèlements de bidonvilles. Avec Claude Guéant au ministère de l’Intérieur, les expulsions vont bon train. A l’époque, chaque migrant qui accepte de partir volontairement reçoit une «aide au retour humanitaire» de 300 euros par adulte et 50 euros par enfant.

Rencontré peu après son arrivée à l’ASSE, Banel Nicolia élude les questions qui touchent à ses compatriotes. Sinon, il se prête volontiers aux questions des fans:

Il se confie cependant au journal L’Equipe en décembre 2011:

«Je joue pour mon ethnie et pour l’image de la Roumanie. Je veux être un exemple positif pour la communauté rom et offrir une bonne image de mon pays à l’étranger. Je n’ai pas honte de mes origines. Je suis Rom et j’en suis fier! Ceci dit, je me sens plus Roumain que Rom.»

Chambré par les co-équipiers

Très vite, la star des Carpates devient le chouchou du Chaudron. L’ancien gardien des Verts Jérémie Janot se souvient «d’un joueur qui s’est impliqué dans la vie de groupe, qui s’entendait bien avec tout le monde, qui mouillait le maillot». Un engagement qui colle aux valeurs des supporters stéphanois.

Bernard Lions, journaliste à L'Equipe, raconte:

«Au début, les Verts se moquaient un peu de lui dans le vestiaire, du genre “Voilà le Roumain, planquez vos affaires”. Il a vite compris la vanne et remis les pendules à l’heure.»

«Il s’est fait chambrer, mais c’était respectueux», défend Jérémie Janot. Une vanne autrement plus drôle aurait été de le surnommer «Romanichel Platini»...

Sa seconde saison chez les Verts est gâchée par plusieurs blessures: il ne joue que 3 matchs.  En août 2013, le milieu droit s’envole chez les Canaris pour un prêt d’un an. Entretemps, il apprend le français, se marie et devient père d’une petite fille. Sa famille vit en Roumanie et lui à Nantes.

Peut-on attendre de Banel qu’il s’engage politiquement dans la défense des Roms, une minorité qui a peu accès aux médias? Pour Bernard Lions, qui est devenu ami du joueur, «tous les footballeurs homosexuels ne deviennent pas tous des défenseurs de la cause homosexuelle. Nicolita ne se reconnaît pas dans la culture rom. Il se sent avant tout Roumain».

Jérémie Janot, son ancien co-équipier de Saint-Etienne, défend lui aussi le choix de Banel Nicolita de refuser les interviews sur ses origines.

«Banel a raison de ne plus en parler, même s’il est fier de ses origines. Nous les footballeurs, on a tellement une image d’abrutis dans les médias que ce n’est pas à nous de porter ce combat. Il représente sa communauté dans le foot, c’est déjà pas mal.»

Pourtant, Banel Nicolita a été nommé ambassadeur contre le racisme par la Fifa en 2007, juste après Thierry Henry. La Fifa n’a trouvé personne pour m'expliquer à quoi sert concrètement ce titre. Le service presse renvoie à la lecture de l’article 3 des statuts de la Fédération qui dit en substance que la discrimination dans le foot, c’est mal.

Si la Fifa reste peu prolixe sur le sujet, l’UEFA (Union européenne des associations de football) s’investit un peu plus concrètement sur le terrain. En 2010, après de nouvelles banderoles racistes dans un match, l’UEFA a aidé la Fédération roumaine de football à adopter les premières lois contre les discriminations envers les Roms dans le foot.

Pour William Gaillard, conseiller spécial du président Michel Platini, «le football doit aussi jouer un rôle dans l’intégration des Roms». Cette question a d’ailleurs été abordée dans une conférence le 9 octobre 2013 à Strasbourg, où l’UEFA a réitéré son désir de «rendre le football accessible à toutes les communautés».

Cette conférence était organisée par Sport et Citoyenneté, qui fait du lobbying pour qu'il y ait plus de sport dans les politiques européennes. Le think tank mise sur les grands sportifs qui ont «un pouvoir de communication positive», explique Maxime Leblanc, chef de projets européens, qui souhaitait inviter Nicolita:

«Sans s’engager politiquement, le joueur peut mettre en avant son parcours et montrer que les Roms peuvent réussir.»

Le Nantais n'a pas pu venir... «Il a été appelé en Roumanie pour jouer cette semaine-là», regrette Maxime Leblanc.

Reste que le rejet massif des Roms (93 % des Français estiment que les Roms «s'intègrent mal dans la société française» d’après un sondage BVA) n’incite pas franchement à afficher ses origines. Marquer des buts semble plus facile que marquer des points dans l’opinion publique.

Marianne Rigaux

[1] Banel Nicolita n'est pas le seul joueur de nationalité roumaine de Ligue 1 qui compte notamment Aurelian Chitu (Valenciennes), Adrian Mutu et Stefan Popescu (Ajaccio) ou encore Dan Nistor (Evian Thonon-Gaillard) et Claudiu Keserü (Bastia). Retourner à l'article.

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