Quand Debré envoyait des enfants réunionnais dans la Creuse repeupler la France: le cinquantenaire oublié

Aubusson, Creuse / Nouhailler via FlickrCC License by

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De 1963 à 1981, 1.600 enfants «abandonnés ou non» ont été immatriculés de force et envoyés en métropole. Certains ont été adoptés, d'autres placés en foyer, en couvent, ou à gages, pour aider aux travaux des champs ou dans l'entreprise familiale. Aujourd'hui, ces ex-pupilles demandent excuses et réparation à l'Etat.

Mardi 18 février, l'Assemblée nationale a adopté une résolution mémorielle pour sortir de l'ombre un épisode méconnu hors de la Réunion: les «enfants de la Creuse». Elle comporte un article unique[1]. Nous vous parlions de cette histoire méconnue en décembre.

Marche pour l'égalité, assassinat de Kennedy, Grande Guerre... L'année 2013 aura été riche en commémorations. Pourtant, l'une d'entre elles n'a eu droit qu'à de rares articles dans la presse régionale: celle de l'affaire des «Réunionnais de la Creuse».

Entre 1963 et 1981, 1.600 pupilles d'Etat ont été transférés de la DDASS de la Réunion à celle de la Creuse, afin de repeupler les départements de la «diagonale du vide». Aujourd'hui, de nombreux pupilles parlent d'un «destin sacrifié». Ils demandent à l'Etat français de faire son mea culpa. Jusqu'à présent, ce dernier garde le silence.

C'est Michel Debré, père fondateur de la Ve République, qui commandite l'opération. En 1963, il est élu député de la Réunion. Son principal objectif: moderniser l'île. Sur cette terre de l'Océan indien, on compte alors en moyenne sept enfants par femme. En 1965, dans le Journal de la Réunion, l’ami de De Gaulle s’inquiète:

«Bientôt, 60% de cette île aura moins de 20 ans!»

Ajoutez un taux de chômage frôlant les 40%, et une région en plein bouillonnement décolonial... Le cocktail est prêt à exploser.

Le député se charge de déminer le terrain, et tente d'éloigner les jeunes Réunionnais d'une île qu'il estime surpeuplée. 72.631 majeurs immigrent ainsi en métropole via le programme du Bumidom.

Michel Debré donne également des directives pour que les mineurs orphelins soient envoyés vers l'Hexagone. Pour être transférés, les enfants, sélectionnés dans les orphelinats réunionnais, doivent être immatriculés comme «pupille d'Etat», c'est-à-dire que leurs parents –lorsqu'ils existent– renoncent à tout droit sur eux.

Escroquerie morale

S'ajoute à cela un second problème, relaté par Ivan Jablonka, historien au collège de France et auteur de l'ouvrage Enfants en exil:

«Certaines immatriculations ont été effectuées à la va-vite, dans des conditions de légalité sujettes à caution. Cela s'explique par la politique du chiffre menée par la DDASS de la Réunion, sous la pression de Michel Debré, et par le zèle des assistantes sociales qui ont parfois forcé la main à certains parents.»

Sudel Fuma, historien de la Réunion, renchérit:

«Ces dernières promettaient aux parents un avenir de médecin ou d'avocat pour leurs enfant, on présentait la France comme un eldorado. Ces parents ont été victime d'une escroquerie morale. Les services sociaux leurs disaient que leurs enfants reviendraient pour les vacances.»

Une fois choisis, les enfants embarquaient dans un avion pour Paris, puis étaient acheminés jusqu'au foyer de Guéret, dans la Creuse, avant d'être dispatchés dans toute la France.

Certains ont été adoptés, d'autres placés en foyer, en couvent, ou à gages, pour aider aux travaux des champs ou dans l'entreprise familiale. Ivan Jablonka:

«Historien de l'enfance orpheline, j'ai rarement été confronté à tant de souffrances. Dans les archives, on trouve des cas d'enfants de 12 ans qui font des tentatives de suicide, qui sont internés, tombent en dépression ou deviennent délinquants sans raison. On trouve des lettres désespérées qui supplient l'administration de rapatrier leurs auteurs à la Réunion. En vieillissant, alcoolisme, clochardisation, suicides sont monnaie courante.»

Légalité vs. moralité

Jusqu'aux années 1990, l'histoire des ex-pupilles n'intéresse personne. C'est la plainte de Jean-Jacques Martial, en 2000, qui la révèle au grand public.

Pupille transféré, il estime que l'Etat lui a «volé son enfance» et réclame un milliard d'euros de réparations. Les témoignages fleurissent dans les médias. Le scandale est tel qu'Elisabeth Guigou, Garde des Sceaux, charge l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) d'une enquête.

Les hauts fonctionnaires chargés du rapport concluent:

«Malgré l'absence d'étude réalisée sur la base d'une méthode rigoureuse, la mission ne peut dresser le bilan négatif de la “migration des pupilles”»

Ivan Jablonka fulmine:

«Cette enquête est bâclée et conçue pour dédouaner le ministère. S'il y avait eu une volonté de vérité, une enquête parlementaire aurait été nécessaire.»

Le combat juridique échoue lui aussi. Les plaintes déposées dans le sillon de Jean-Jacques Martial s'enlisent. Seule Me Goburdhun, avocate d'une dizaine de plaignants réunionnais, va jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme, qui classe l'affaire sur des questions de forme. Ivan Jabloka:

«D'un point de vue pénal, rien ne justifie la condamnation, car certaines choses étaient autorisées à l'époque, et ne le sont plus aujourd'hui. Le transfert était légal. Il reste cependant moralement choquant

Pour l'historien, cette affaire est le fruit d'une violence post-coloniale:

«Cette migration est une institution républicaine. Elle participe de l'utopie qui consiste à arracher des enfants à un milieu vicié pour les faire renaître ailleurs. Les autorités n'ont pas grand-chose à faire de ces gosses, l'important pour elles, c'est de nettoyer les bidonvilles, de faire oublier la crise sociale à la Réunion et d'injecter du sang neuf dans les départements en déclin. Debré agit avec bonne conscience: il élève le niveau de vie et dégage le maximum d'enfants pour soulager la démographie réunionnaise. C'est une politique qui a modernisé l'île et qui a fait souffrir les enfants, indissociablement.»  

La division des associations de victimes rend impossible la création d'un mouvement unifié. A Guéret même, la concurrence des mémoires fait rage: le Cercle des amitiés créoles reproche à l'Association des Réunionnais de la Creuse de salir «une chance d'avoir échappé à la misère».

Philippe Vitale, sociologue auteur de l'ouvrage Tristes tropiques de la Creuse, analyse:

«C'est une mémoire accablée et accablante: les ex-pupilles n'arrivent pas à sortir de leur douleur, de leur litanie. Il y a eu une telle violence symbolique qu'ils n'arrivent pas à traiter politiquement leur affaire.»

Pourtant, début 2013, un «Comité pour la commémoration du cinquantenaire des enfants déportés de la Creuse» s'est formé sous l'impulsion de l'historien Sudel Fuma, époux d'une des ex-pupilles. A la Réunion, le groupe a obtenu de Nassimah Dendar, la présidente du conseil général, qu'elle finance une œuvre d'art à l'aéroport Roland-Garros. Inaugurée le 22 novembre 2013, elle reconnaît l'«exil» des enfants.

Le comité compte bien profiter de la brèche pour obtenir le mea culpa du sommet de l'Etat. «Nous avons été reçus par Sophie Elizeon, déléguée interministérielle pour l’égalité des chances des Français d’Outre-mer, mais le ministère n'a pas pris en compte notre proposition de programme de réparations, qui consiste à recenser les ex-pupilles en métropole, à leur permettre de découvrir la Réunion et prévoit un soutien psychologique et l'accès aux dossiers», déplore Jean-Philippe Jean-Marie, président de l'association Rasinn-anler. Pourtant, le militant garde espoir:

«Selon nos informations, Christiane Taubira travaille actuellement sur la manière dont le ministère de la Justice pourrait mettre en place des réparations morales. Nous espérons en voir la couleur début 2014.»

Joint par mail, le cabinet de la ministre dément:

«L'équipe de Madame Taubira ne travaille pas sur le dossier

Elsa Sabado

[1] L'article est le suivant:

L’Assemblée nationale,

Vu l’article 34-1 de la Constitution,

Vu l’article 136 du Règlement de l’Assemblée nationale,

Considérant que l’État se doit d’assurer à chacun, dans le respect de la vie privée des individus, l’accès à la mémoire ;

Considérant que les enfants, tout particulièrement, doivent se voir garantir ce droit pour pouvoir se constituer en tant qu’adultes ;

Considérant que dans le cas du placement des enfants réunionnais en métropole entre 1963 et 1982 ce droit a été insuffisamment protégé ;

1. Demande à ce que la connaissance historique de cette affaire soit approfondie et diffusée ;

2. Considère que l’État a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles ;

3. Demande à ce que tout soit mis en œuvre pour permettre aux ex-pupilles de reconstituer leur histoire personnelle.

Délibéré en séance publique, à Paris, le 18 février 2014.

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