Economie

François Hollande a-t-il tort de ne pas imiter David Cameron?

Gérard Horny, mis à jour le 18.12.2013 à 9 h 35

Ce n'est pas parce que le Royaume-Uni va mieux que la France doit le prendre pour modèle. En tout cas, pas forcément.

François Hollande et David Cameron, le 28 juin 2013, à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

François Hollande et David Cameron, le 28 juin 2013, à Bruxelles. REUTERS/Yves Herman

Les uns après les autres, les chiffres le confirment: le Royaume-Uni va mieux, sa croissance s’est nettement redressée et il crée des emplois. Le libéralisme à la sauce Cameron est-il plus efficace que la social-démocratie à la Hollande?

Le 5 décembre, devant la Chambre des Communes, le chancelier de l’Echiquier, George Osborne, a pu se livrer à un bel exercice d’autosatisfaction: l’économie britannique va bien et c’est même parmi les grandes économies occidentales celle qui a enregistré la croissance la plus rapide au troisième trimestre. Sur un an, sa performance est également très honorable: 1,5% de croissance du PIB, contre 2,6% pour le Japon, 1,6% pour les Etats-Unis, 0,6% pour l’Allemagne, 0,2% pour la France et un recul de 0,4% pour l’ensemble de la zone euro.

Toutes les statistiques récentes vont dans le même sens. La production industrielle? Elle a reculé pendant deux mois consécutifs, en septembre et octobre, dans la zone euro, y compris en Allemagne et en France, alors qu’elle a progressé dans le royaume. Les ventes dans le commerce de détail? Alors que leur variation oscille mois après mois autour de zéro dans la zone euro, un peu au-dessous en octobre, elle est nettement positive ici, sans discontinuer.  Le taux de chômage s’établit encore à 7,6%, mais le chancelier peut se flatter de la création de 400.000 emplois cette année: quand le secteur public en supprime un, le privé en crée trois. Et les enquêtes menées auprès des entreprises laissent penser que le mouvement devrait se poursuivre.

George Osborne est tellement confiant dans la qualité de sa politique et ses résultats que, dans son discours du 5 décembre, il s’est permis de faire une nouvelle annonce, la seule qui ait vraiment été retenue en France: l’âge de la retraite devrait passer à 68 ans au milieu des années 2030 et à 69 ans dans les années 2040. Pour le ministre des Finances d’une coalition qui doit se représenter devant les électeurs au plus tard en juin 2015, c’est plutôt osé. Mais, quand on se sent porté par les événements, on peut se permettre toutes les audaces.

La politique de David Cameron, qui s’inscrit sans complexe dans le droit fil de celle de Margaret Thatcher, serait-elle plus efficace que celles qui sont menées sur le continent? Quelques précisions s’imposent.

L’amélioration est très récente

Premier point: les indications données par la conjoncture ne permettent pas de porter un jugement définitif sur une politique. Rappelons que, l'an dernier, et même en mars de cette année, les économistes se demandaient si, après la récession de 2008-2009 (six trimestres négatifs d’affilée) et une rechute fin 2011-début 2012 (trois trimestres négatifs), le Royaume-Uni ne s’orientait pas vers un «triple dip», un troisième creux, provoqué par la fin du soutien apporté par les Jeux olympiques de Londres et par un ralentissement de la production de pétrole en mer du Nord pour des raisons techniques.

Cette nouvelle rechute ne s’est pas produite et l’économie britannique est repartie de l’avant plus vite qu’on ne le supposait et plus vite aussi que la plupart des économies continentales. Mais un décalage conjoncturel ne prend tout son sens que s’il se maintient dans la durée. Rappelons-nous le triomphe éphémère de la France de Nicolas Sarkozy, qui se flattait de résister mieux que l’Allemagne à la chute de l’activité après la faillite de Lehman Brothers.

Deuxième point: la croissance britannique actuelle repose pour l’essentiel sur la consommation des ménages, du fait de la création d’emplois et surtout de conditions de crédit favorables, qui ont profité au logement. L’investissement des entreprises est en progression, mais il reste à un niveau faible, très loin des niveaux atteints avant la crise. Quant aux exportations, leur évolution hésitante (légère hausse au deuxième trimestre, recul au troisième), elles ne font pas apparaître de gains de compétitivité très nets. Les gains de compétitivité-prix obtenus par la baisse de la livre sterling ont été grignotés au cours des derniers mois par une évolution du change moins favorable. 

Salaires réels en baisse et fort endettement

Si la tendance demeure bien orientée, les possibilités d’une franche accélération sont limitées. Depuis cinq ans, la progression des salaires réels est négative, c’est-à-dire que, à situation inchangée, le pouvoir d’achat des salariés baisse année après année.

Au cours de l’année écoulée, l’écart entre la hausse des prix et celle des salaires s’est réduit parce que l’inflation a ralenti, mais aussi pour une raison qui concerne peu la plupart des Britanniques: la masse salariale s’est accrue plus rapidement parce que les banques et toutes les entreprises qui versent de très hauts salaires ont attendu l’entrée en vigueur de la baisse du taux marginal de l’impôt sur le revenu de 50% à 45% annoncée par George Osborne en mars 2012 pour procéder à des augmentations. Mais, d’une façon générale, les entreprises ont peu de raisons d’augmenter les salaires: la productivité dans les entreprises britanniques a plutôt reculé au cours des dernières années.

La reprise de l’activité dans l’immobilier est réelle, bien que la construction de logements reste encore loin de ce qu’elle était avant la crise financière (de l’ordre de 135.000 par an contre plus de 200.000), mais elle s’accompagne d’une hausse des prix du logement qui est estimée à 8% cette année et devrait se poursuivre, selon les prévisions officielles, à un rythme compris entre 5% et 7% au cours des deux prochaines années. La Banque d’Angleterre a décidé de mettre un terme en 2014 aux facilités qu’elle accordait aux banques pour les prêts aux ménages. Il faut dire que l’endettement de ces derniers est déjà très élevé: 133% de leur revenu disponible brut, un des niveaux les plus hauts d’Europe. Les ménages anglais sont aujourd’hui beaucoup plus endettés que les ménages allemands, français ou même américains.

On peut ajouter que l’Etat britannique est lui aussi très endetté. Conservateurs et travaillistes débattent de la responsabilité de cette situation: les travaillistes en imputent la plus grosse part à la crise financière et à la chute des recettes fiscales dans les secteurs bancaire et immobilier; les conservateurs estiment que la politique de dépense publique menée par Gordon Brown a été catastrophique (rappelons que dans toutes les capitales on s’était réjoui en 2008 et 2009 de la rapidité de réaction du gouvernement anglais pour contrer les effets récessifs de la crise…). 

Quoi qu’il en soit, on constate que le gouvernement de David Cameron, pas plus que celui de la France, n’a pu tenir ses objectifs de réduction des déficits et a dû se résoudre à un report de la date du retour à un déficit de 3% du PIB. On observe toutefois qu’il avance vite: en 2012, le déficit public anglais s’est établi à 6,1% du PIB contre 4,8% en France, mais venant de 11,4% en 2009 contre 7,5% ici. Quant à la dette publique anglaise, elle se rapproche de celle de la France, à 89,6% du PIB contre 93,5% ici au deuxième trimestre de cette année.

15 millions de Britanniques menacés par la pauvreté

Mais la perte de pouvoir d’achat des salaires et la politique d’austérité budgétaire (notamment en ce qui concerne les prestations sociales, avec l’idée qu’il faut favoriser «ceux qui partent le matin au travail») ne sont pas sans effets: selon les études d’Eurostat basées sur trois indicateurs, pauvreté monétaire (revenu disponible inférieur au seuil de pauvreté national), privation matérielle sévère (difficulté à payer les factures, à se loger, etc.) et appartenance à un ménage «à faible intensité de travail», le Royaume-Uni arrive systématiquement derrière la France; il compte 15,1 millions de personnes relevant d’au moins un de ces critères contre 11,8 en France, pour une population un peu inférieure (63,8 millions contre 65,6), et se situe entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud.

En fin de compte, il est difficile d’applaudir sans réserve aux performances britanniques, le plus grand dynamisme apparent du Royaume-Uni se conjuguant avec des difficultés de vivre plus grandes pour une large partie de sa population. 

Mais il ne faut pas se cacher que le niveau de protection sociale que nous connaissons ici ne pourra être maintenu si l’on ne réussit pas à réduire les déficits publics et à inverser durablement la courbe du chômage, qui s’établit maintenant à 10,5% en France métropolitaine. Tout ce que font les conservateurs britanniques n’est peut-être pas à rejeter systématiquement…

Gérard Horny

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte