Sports

Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans l'Ovalie

Yannick Cochennec, mis à jour le 16.12.2013 à 10 h 25

Bagarre sur les droits télés avec Canal, échanges pas aimables entre patrons de clubs et entre clubs et Fédération française, H Cup en danger... Le rugby français traverse une période étrange, alors qu'il séduit de plus en plus de spectateurs.

Le géorgien Besiki Khamashuridze en 2007. REUTERS/Juan Medina

Le géorgien Besiki Khamashuridze en 2007. REUTERS/Juan Medina

Simple crise de croissance ou problème plus profond? Ces temps-ci, le rugby français ne sait plus trop où donner de la tête en raison d’une actualité décidément mouvementée à l’aube d’une assemblée générale de la Ligue professionnelle (LNR), le 19 décembre à Lille, que l’on annonce agitée.

Alors que la Fédération française de rugby (FFR) tente très difficilement de rendre crédible son projet de grand stade à Ris-Orangis, dans l’Essonne, la LNR, en charge des clubs du Top 14, joue, elle, un jeu que certains qualifient de dangereux et personne ne sait vraiment si le ballon finira par rebondir du côté de ses intérêts et de ceux du rugby national.

Parmi les nombreux dossiers en cours, celui des droits télévisés en est un particulièrement sensible. De manière un peu surprenante, la LNR a décidé, en effet, de dénoncer le contrat qui la liait à Canal +. Comme le prévoyait une clause du contrat en question, la LNR a pu légalement remettre en cause l’actuel accord qui devait permettre à la chaîne cryptée de retransmettre les matches du Top 14 jusqu’en juin 2016.

Désormais, Canal + pourrait perdre le Top 14 au terme de l’actuelle saison si elle ne parvenait pas à séduire à nouveau les clubs professionnels.

La somme versée par Canal + (32 millions d’euros par an) n’était plus suffisante aux yeux de la LNR qui n’avait toujours pas digéré les précédentes négociations avec son diffuseur historique. Celui-ci, c’est vrai, l’avait prise un peu de haut en 2011 quand le précédent contrat avait été mis sur la table. Certains dirigeants de clubs, un peu jaloux des sommes récupérées par leurs confrères du football (510 millions d’euros par an pour la Ligue 1), avaient parié sur une manne de 100 millions par an et s’étaient donc estimés humiliés par Canal + qui, dans un premier temps, avait proposé, comme une provocation, un chèque presque dérisoire de 18 millions d’euros pour une seule saison.

BeIn Sport à double tranchant

A l’époque, il est vrai, Canal + régnait en maîtresse absolue sur le marché des droits télévisés en France après le retrait d’Orange et pouvait imposer une forme de diktat. Ce montant de 32 millions ressemblait comme une goutte d’eau au précédent contrat (30 millions d’euros), Canal + récupérant par-dessus le marché les droits mobiles qu’elle avait dû laisser à Orange. Le message était clair de la part de Canal+: nous faisons selon notre bon vouloir.

Mais l’arrivée, en 2011-2012, de BeIN Sport, la chaîne sportive financée par des fonds qataris, a tout bouleversé. Et après la Ligue de football professionnel (LFP), qui a pu profiter de cette nouvelle concurrence pour remplir ses caisses plus généreusement, la LNR entend s’en mettre plein les poches à son tour à la faveur de cette dénonciation du contrat et du nouvel appel d’offres (2014-2016) dont l’issue sera connue à la mi-janvier. Canal +, qui pensait avoir fait entendre raison à la LNR lors de discussions serrées en lui proposant 65 millions d’euros par an selon les informations de l’hebdomadaire Midi Olympique, a vu finalement la porte se refermer un peu violemment sous son nez.

Depuis la chaîne cryptée et la LNR sont à couteaux tirés. Canal + envisageait même de porter l’affaire en justice afin de pilonner l’actuel appel d’offres. Petit jeu dangereux des deux côtés dans la mesure où les deux parties ont besoin l’une de l’autre. En effet, Canal + peut difficilement se passer du Top 14, joli produit d’appel avec des audiences jugées très satisfaisantes, et la LNR se retrouverait vite le bec dans l’eau dans l’hypothèse où Canal + déciderait de ne pas participer à l’appel d’offres.

Car si BeIN Sport a de l’argent (et encore, reste à savoir combien dans ce cas précis), la chaîne qatarie est très loin d’avoir les audiences de Canal + qui donne au rugby français une très belle caisse de résonance. Miser sur la lutte Canal+ / BeIN Sport n’est pas sans risques. En croyant à l’eldorado par le biais de cette opposition fantasmée, la Fédération française de tennis, lors de son appel d’offres pour le tournoi de Roland-Garros, vient de se casser spectaculairement la figure. BeIN Sport et Canal + n’ont pas voulu jouer avec elle et la poule aux œufs d’or est morte née.

Une «générale» entre Afflelou, Lorenzetti, Blanco...

De manière générale, la sérénité ne transpire pas actuellement —doux euphémisme— par les pores des clubs de rugby français à l’image des échanges très aimables entre Alain Afflelou, président de l’Aviron Bayonnais, et de Jacky Lorenzetti, le patron du Racing Metro 92. «Je crois qu’il a décidé d’être champion de France puisqu’il a beaucoup d’argent et qu’il paiera ce qu’il faut pour y arriver, a dit, par le biais du Parisien, Alain Afflelou en direction de Jacky Lorenzetti après le recrutement par ce dernier d’un joueur, le Gallois Mike Phillips, licencié à Bayonne par le lunetier pour états d’ivresse répétés. On ferait mieux de lui vendre le titre, comme ça, on serait débarrassés

Dans un communiqué, Jacky Lorenzetti s’est défendu sans retenir ses coups: «La position de M. Afflelou depuis Londres semble embrumée et très éloignée de ce qui se passe à Bayonne. Il est pour le moins paradoxal de se poser en donneur de leçons sur l’argent et l’éthique quand on a choisi, comme M. Afflelou, d’habiter en Grande-Bretagne où il paye moins d’impôts.»

Depuis, Alain Afflelou, de Bayonne, se «coltine», en quelque sorte, Serge Blanco, de Biarritz, alors qu’une fusion entre les deux clubs basques ennemis était envisagée avant d’être abandonnée par le premier qui accuse, mezzo voce, le second de mauvaise gestion.

Autres temps, autres mœurs. Ces anicroches, même si elles peuvent paraître anecdotiques, témoignent néanmoins d’un nouvel état d’esprit qui n’existait pas auparavant quand l’argent était plus rare et soulignent la nervosité du moment due aussi à l’avenir incertain des Coupes d’Europe de rugby qui ne manque pas non plus d’inquiéter les clubs français. En effet, les clubs anglais ont décidé de ne pas participer à l’épreuve à partir de la saison prochaine pour un différend avec l’European Rugby Cup (ERC), organisateur des compétitions européennes.

Que vaudrait une Coupe d’Europe sans les Anglais déjà qu’elle ne concerne que six nations? Après avoir été sur la même ligne que les Anglais dans un premier temps avec l’évocation de la mise sur pied d’une compétition concurrente, les Français ont finalement tourné casaque en restant dans le giron de l’ERC, mais ne savent plus trop comment va évoluer cette compétition européenne de fait dévaluée sachant qu’elle reste importante pour leurs finances et pour leur exposition médiatique.

Des clubs français toujours en conflit plus ou moins ouvert avec la Fédération française de rugby en raison de la mise à disposition de leurs joueurs pour les matches du XV de France. Voilà quelques jours, Mourad Boudjellal, le tonitruant président du RC Toulon, était même prêt à «boycotter l’équipe de France». Un accord vient d’être obtenu à l’arraché et régira les relations entre la FFR et la LNR jusqu’en juin 2017, mais le chemin de la concorde paraît encore long pour un sport où le sang chaud ne cesse d’irriguer les rapports entre les hommes bien loin souvent (et de plus en plus) des célèbres valeurs de l’Ovalie.

Yannick Cochennec

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