France

Nicolas Sarkozy: le docu de France 5 dont tout le monde parle

Vincent Glad, mis à jour le 30.09.2013 à 10 h 22

Le portrait de Nicolas Sarkozy sur France 5 n'a été vu que par 641.000 téléspectateurs.

Les politiques français commencent à ressembler à des journalistes de Télé-Loisirs. Après avoir abondamment commenté la diffusion par France 2 du documentaire Home de Yann Arthus-Bertrand deux jours avant les Européennes, voilà que la classe politique épilogue sur l'émission de France 5 A visage découvert diffusée lundi 13 juillet en prime time: un portrait de Nicolas Sarkozy charpenté autour d'extraits d'une interview «exclusive» avec le chef de l'Etat.

Le porte-parole du PS, Benoît Hamon, a dénoncé dès le lendemain «une hagiographie digne d'une république bananière». Dominique Paillé, son alter ego de l'UMP, lui a répondu avec le discours d'usage, expliquant que c'était une «polémique inutile» d'un parti qui ne parvient «à exister» que «grâce à l'outrance de ses réactions». Sur Internet, c'est un tir groupé contre le docu, avec notamment une chronique sur telerama.fr et une critique très sévère sur le blog Devant les images.

Pourtant, le documentaire est loin d'avoir atteint les 8 millions de téléspectateurs de Home. Pour tout dire, personne ou presque ne l'a regardé, puisque seulement 641.000 Français ont regardé l'émission, selon les chiffres que nous a communiqué France 5. Comment expliquer alors un tel remue-ménage?

Le choix de la date

Depuis le début de son mandat, Nicolas Sarkozy a rompu avec une tradition présidentielle: l'interview du 14 juillet face à des journalistes de l'audiovisuel. Pour remplir le vide, cette année, Nicolas Sarkozy a mobilisé ses proches pour faire visiter l'Elysée aux téléspectateurs de TF1: Claude Guéant d'abord et ensuite Carla Bruni qui a répondu aux questions de Jean-Claude Narcy. Un entretien que Jean-Pierre Pernaut qualifiera en direct dans son journal de 13h de «magique».

Juste après le défilé militaire, Nicolas Sarkozy est brièvement intervenu devant les caméras de TF1 et France 2 sur les questions de défense. Mais le seul véritable entretien qu'il ait donné, c'est dans l'émission A visage découvert face aux journalistes Christian Malard et Bernard Vaillot. Difficile d'invoquer un hasard de programmation: dans ce contexte de communication bien huilée, l'entretien ne peut que passer pour un ersatz d'interview du 14 juillet.

Le ton mielleux

Les entretiens du chef de l'Etat ont jamais particulièrement brillé par leur irrévérence et Christian Malard et Bernard Vaillot ne sont clairement pas de «dangereux terroristes mettant en danger la continuité de l'Etat et la survie de la République», comme en rigole Télérama. Durant les 52 minutes du documentaire, le propos le plus virulent viendra de Bernard Vaillot qui attaque l'interview de Sarkozy le couteau entre les dents: «D'où vous vient cette énergie... euh... permanente?». Le documentaire retrace le parcours politique de Nicolas Sarkozy — de Neuilly à l'Elysée, en passant par l'échec de Balladur à la présidentielle 1995 — et n'évoque aucun des dossiers qui fâchent. Ecran noir sur les questions de politique intérieure, dont le sort est réglée dès la 25e seconde: «[ses ambitions en] politique intérieure, on les connaît. Il a multiplié les réformes, avec des réussites et des échecs, on va pas revenir là-dessus».

Partant de ce constat, le portrait ne s'attarde que sur les grands dossiers internationaux, comme la présidence de l'Union européenne, l'Union pour la Méditerrannée ou la libération des otages (infirmières bulgares, Ingrid Bétancourt). Autant de domaines où l'action de Nicolas Sarkozy est plus éclatante que sur les dossiers du pouvoir d'achat ou de la réforme des universités — qui eux ne sont pas évoqués.

«Tout le monde connaît la vie et le parcours politique de Nicolas Sarkozy. C'est pourquoi nous avons choisi un format particulier où nous abordons le personnage sous un angle moins connu: celui de sa vision du monde et de la place de la France dans le monde», explique Magali Forestier, la rédactrice en chef. Une œuvre de service public, donc. «Un modèle! A étudier dans toutes les écoles de journalisme! Un must absolu de la télé cire-pompe comme on n'aurait osé le faire chez Bokassa à la grande époque», rétorque l'ancien présentateur Bruno Masure.

Exemples:

Minute 1. Première discussion entre les «Dupont et Dupond du journalisme», comme les appelle Télérama. Bernard Vaillot: «Ce qui est particulier quand même avec Nicolas Sarkozy, c'est que contrairement à ses prédécesseurs, on a l'impression qu'il est plus accessible.»

 

Minute 52. Dernière discussion. Bernard Vaillot: «Finalement, ce qui est frappant avec Nicolas Sarkozy, c'est qu'il a un peu changé quand même. Lui qu'on connaissait plutôt accessible, direct, on a l'impression qu'il prend aujourd'hui un peu plus de distance, un peu plus de hauteur».


Fallait-il vraiment un portrait-documentaire de 52 minutes pour avoir l'«impression» que Nicolas Sarkozy «a un peu changé» et qu'il prend «un peu plus de hauteur»? On se demande en tout cas ce que vient faire la mise en scène de Faites entrer l'accusé (musique inquiétante, dialogue entre journalistes).

Une partie de la presse avait déjà accusé Denis Olivennes, le patron du «Nouvel Obs», de «complaisance» lors de son interview de Sarkozy publiée le 2 juillet. A côté du duo de France 5, Olivennes paraît bien insolent avec ses questions sur l'attentat de Karachi, la soirée du Fouquet's ou le bling-bling. Interpellé par le Journal du Dimanche, Christian Malard assure qu'il n'a subi aucune pression de l'Elysée: «Je n'ai reçu aucune consigne, rien, pas un mot! Je vous le jure sur mon fils! La direction de France 5 pensait que l'on allait au moins nous demander de visionner le document au préalable. Et bien non, même pas!».

 

Un contexte politique délicat

La question du décompte du temps de parole du chef de l'Etat fait polémique depuis le début du mandat de Nicolas Sarkozy. Le PS demande inlassablement que le Président rentre dans la règle des trois tiers (un tiers du temps de parole pour le gouvernement, un tiers pour la majorité et un tiers pour l'opposition) et a interpellé à nouveau le CSA: «L'exigence du PS est qu'il y ait en application de la décision du Conseil d'Etat d'avril 2009, une révision de la prise en compte du temps de parole du président de la République qui jusqu'ici échappait au calcul», a déclaré Benoît Hamon. En attendant d'être d'accord sur la forme, ce 14 juillet aura vraiment été très pauvre sur le fond.

Vincent Glad

Contrairement à de nombreux programmes de France 5, A visage découvert n'est pas disponible en VOD gratuite sur Internet. Les deux seuls extraits, mis en ligne par un internaute, sont dans cet article.

Vincent Glad
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