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La Ligue 1 ne veut plus que l'herbe soit plus verte ailleurs

Un homme déneige la pelouse du stade Chaban-Delmas de Bordeaux, le 10 février 2010. REUTERS/Olivier Pon.

Un homme déneige la pelouse du stade Chaban-Delmas de Bordeaux, le 10 février 2010. REUTERS/Olivier Pon.

On connaît la rengaine: les pelouses françaises ne sont pas au niveau des autres grands championnats européens. Un constat qui a poussé les clubs et la Ligue à se mobiliser, avec les yeux tournés vers les exemples étrangers.

L'hiver n'a pas encore commencé que l'on voit déjà poindre l'habituelle rengaine: les pelouses françaises ne sont pas au niveau. Le mois de novembre a vu défiler son lot d'exaspérés: à la mi-temps de PSG-Nice, le jeune milieu parisien Adrien Rabiot s'est par exemple plaint d'un «terrain catastrophique» au micro de Canal+.

Les Aiglons ne sont pas mieux lotis. Dans leur tout nouvel écrin de l'Allianz Arena, la pelouse a déjà été changée après les critiques formulées par plusieurs joueurs et l'entraîneur Claude Puel.

Fin novembre, le match Saint-Etienne-Reims a été avancé à 15 heures de peur que le terrain ne soit dur comme du béton en soirée. Le match suivant des Verts à domicile, face à Evian Thonon-Gaillard, a même été reporté.

Pour des raisons budgétaires, l'agglomération Saint-Etienne Métropole refuse depuis février 2012 de chauffer la pelouse de Geoffroy-Guichard, où les températures sont très souvent négatives l'hiver. L'ASSE vient d'annoncer vouloir prendre à sa charge le financement d'un système chauffant car les reports sont «préjudiciables à l'image de la ville et du club», a reconnu Bernard Caïazzo, coactionnaire des Verts.

Bientôt une pelouse championne de France?

Consciente de la mauvaise pub faite au championnat de France par ces gazons maudits, la LFP a innové cette année avec un nouveau classement, qui existe déjà en Premier League et en Bundesliga: celui de la meilleure pelouse. Depuis la 1ère journée, après chaque rencontre, les capitaines des équipes, les entraîneurs, l’arbitre et le diffuseur notent la qualité du terrain selon cinq critères: trajectoire du ballon, souplesse du sol, qualité des appuis, qualité du tapis végétal et appréciation globale.

Un premier classement intermédiaire devait être publié au bout de dix journées. Aucune trace pour le moment. A la Ligue, on explique que «la décision a été prise de reporter» sa publication.

Alors, pure com' et simple gadget honorifique? Pas tout à fait.

Jusqu'à présent, un club entretenant mal sa pelouse ne risquait aucune sanction, ni sportive, ni financière. Désormais, la LFP souhaite davantage responsabiliser les clubs.

Un nouveau critère de la «licence club»

A partir de cette saison, la qualité du terrain est l'un des critères d'attribution de la «licence club». Ce sésame, inauguré en 2012/2013, constitue un outil pour inciter les clubs à se développer dans différents domaines, selon un barème très détaillé: infrastructures, formation, sécurité, animations...

Pour l'obtenir, un minimum de 5.000 points sur un total de 10.000 est exigé. Les clubs qui obtiennent la licence se voient octroyer en fin de saison une somme prélevée sur une enveloppe égale à 10% des droits télé, soit un peu plus de 2,3 millions d'euros l'an dernier pour chacun des vingt clubs de L1, qui avaient tous obtenu la licence.

Gilles Bauthamy, chef jardinier depuis 2005 de l'En Avant de Guingamp, juge que «l'idée de faire un classement et d'échanger avec les collègues des autres clubs est bonne». Mais il n'a pas vraiment été informé des critères d'évaluation et reconnaît considérer tout ceci avec distance.

«De toute façon, je suis au taquet de ce que je peux faire», lâche-t-il. Selon lui, le retard français s'explique «avant tout par un problème de budget». Et en l'état de ses moyens, «la pelouse du Roudourou est correcte» même si «on pourrait toujours mieux faire, comme ça a été le cas à Rennes par exemple».

Les secrets de la luminothérapie

Longtemps réputé pour avoir la plus mauvaise pelouse de France, le stade de la Route de Lorient a aujourd'hui l'une des plus soignées. Le secret de ce renouveau? Des cures de luminothérapie.

Cette technique d'éclairage au sol permet de maintenir la densité et la résistance du tapis végétatif dans les zones du terrain les moins exposées au soleil. Avec une première expérimentation concluante lors de la saison 2009/2010, les Bretons font figure de pionniers en la matière.

Sept autres clubs (PSG, Lyon, Lille, Monaco, Marseille, Valenciennes, Nice) les ont imités depuis, mais ils restent une minorité. Car l'équipement est trop onéreux pour d'autres équipes comme Guingamp, explique Gilles Bauthamy:

«Investir dans des rampes de luminothérapie, à 15.000 ou 20.000 euros pièce, ça coûte beaucoup d'argent. Sachant qu'il en faut entre 15 et 20 en moyenne, sans compter les dépenses en électricité.»

«La couleur du plafond du salon VIP »

Néanmoins, l'initiative de la LFP séduit. «Ça bouge de plus en plus, se félicite Vincent Savourat, consultant pour l'installation et l'entretien des sols sportifs. Le championnat des pelouses, on peut appeler ça autrement, mais ça a le mérite d'exister, ça permet de mettre un coup de projecteur sur le problème.»

Selon cet ingénieur, expert-conseil auprès de plusieurs clubs de Ligue 1 et Ligue 2 (Nice, Reims, Auxerre, Le Havre, Metz) mais également impliqué lors de la Coupe du monde du rugby 2007 ou pour le Stade de France avant le Mondial 98, «l'énorme problème en France, c'est que la pelouse n'est jamais la priorité, c'est toujours la dernière roue du carrosse. On préfère se soucier d'abord de la couleur du plafond du salon VIP».

Et de dénoncer «l'ineptie du Grand Stade de Lille», où une moitié de la pelouse (qui a beaucoup souffert l'hiver dernier) est rétractable pour pouvoir laisser place à une salle de spectacle. «En Angleterre, le projet n'aurait jamais vu le jour.»

Les billards Premier League

Ah, l'Angleterre et ses pelouses taillées au poil... Pourquoi l'herbe paraît-elle toujours plus verte outre-Manche? Vincent Savourat a son idée sur la question:

«La grande différence entre les jardiniers anglais et français, c'est la motivation. En Angleterre, cette émulation se crée par l'échange, soit par téléphone, soit maintenant sur les réseaux sociaux, sur les bonnes pratiques ou les techniques qui marchent.»

Lee Jackson, responsable de la pelouse de Manchester City, confirme:

«Nous sommes plutôt ouverts entre nous et nous nous parlons régulièrement. La Premier League organise deux réunions par an pour que l'on puisse se rencontrer et échanger. On se voit aussi lors de salons ou événements commerciaux.»

Ne dites plus «jardiniers», mais «référents-stade»

La LFP aimerait aussi développer ces échanges en nommant dans chaque-club un «référent-stade». Une initiative «en cours de mise en place» et qui pourrait s'avérer intéressante, selon Vincent Savourat:

«C'est une bonne idée, ils pourraient discuter entre eux. Mais la Ligue a beaucoup de mal à mettre ça en place, car aujourd'hui, dans les clubs pros, le responsable de la pelouse est parfois aussi le responsable de la sécurité voire le vice-président. Or, il faut quelqu'un qui soit au quotidien sur la pelouse. Il doit pouvoir réagir très vite et être en lien avec le sportif.»

Dire «référent-stade» plutôt que jardinier municipal n'est pas qu'une affaire de vocabulaire, c'est un changement culturel. En Angleterre, on élit tous les ans le meilleur head groundsman (quelque chose comme «chef de stade») de la Premier League.

Une culture gazon qui commence lentement à prendre racine en France. Si sept clubs de Ligue 1 ont encore recours à des jardiniers municipaux, les treize autres font appel à des prestataires extérieurs, spécialement formés pour l'entretien des pelouses, ou directement à leurs propres ressources.

Formation et adaptation

«Notre savoir-faire et nos compétences, nous les devons à notre très grande formation et à notre volonté de nous adapter aux nouvelles technologies», estime Andy Tully, head groundsman de Newcastle, où évoluent dix Français passés par les terrains de Ligue 1.

Mais dans l'Hexagone, la traditionnelle pelouse 100% naturelle est toujours plébiscitée. Le passage au synthétique, choisi par Lorient et Nancy à partir de la saison 2010/2011, n'a été imité que par Châteauroux (L2), malgré le bilan positif dressé par la LFP. Le sujet avait même fait l'objet d'une mini-polémique l'hiver dernier entre Christian Gourcuff et Jean-Michel Aulas.

A l'avenir, les pelouses hybrides pourraient permettre de réconcilier tout le monde. Ultramodernes, elles sont conçues de façon scientifique: un tapis d'herbe naturelle repose sur un substrat où des fibres synthétiques ont été injectées.

Plusieurs brevets de fabrication existent, dont le plus répandu est le Grassmaster. Développé par la société néerlandaise Desso Sports Systems, il a fait largement ses preuves en Premier League, alliant la souplesse du gazon naturel et la résistance à l'arrachement du synthétique.

«A l'avenir, toutes les pelouses seront hybrides»

Le stade de la Beaujoire à Nantes, souvent pris en exemple pour la qualité de sa pelouse, a été le premier club français à tester cette technologie en 2001. Mais aujourd'hui, aussi étonnant que cela puisse paraître, ce sont deux clubs de Ligue 2 qui sont les mieux équipés.

D'abord, Le Havre, qui dispose dans son nouveau stade Océane, inauguré à l'été 2012, de la dernière évolution du Grassmaster. Mais aussi Troyes, qui a déboursé 900.000 euros pour faire refaire sa pelouse l'été dernier selon un procédé similaire, l'Airfibr, dont le brevet est détenu par l'entreprise française Natural Grass.

Des équipements de pointe qui ne suffisent pas toujours à résoudre les problèmes, puisque la pelouse du Stade Océane avait été mise à mal à l'hiver 2012. «Le Grassmaster, c'est comme une Rolls, à condition de savoir la conduire, tranche Vincent Savourat. Mais il n'y a aucun doute. A l'avenir, toutes les pelouses seront hybrides.»

La «meilleure pelouse d'Europe»

Le PSG, qui a recruté à l'intersaison Jonathan Calderwood, élu meilleur jardinier de Premier League en 2009 et 2012, doit également équiper le gazon du Parc des Princes de cette technologie en juin 2014.

L'ex-head groundsman d'Aston Villa, qui a confié à Vincent Savourat que le Parc des Princes «était la plus mauvaise pelouse de sa carrière», se montrait ambitieux au micro de BeIN Sport début novembre:

«Nous aurons l'une des meilleures, sinon la meilleure, pelouses d'Europe la saison prochaine.»

Alexandre Hiélard

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