Monde

Drogue: la guerre contre les narcos passe par l'Uruguay

Anne Denis, mis à jour le 12.12.2013 à 17 h 40

L’Uruguay a légalisé la production et le commerce du cannabis et l’Etat en assumera seul la vente. Une loi révolutionnaire censée déstabiliser le narcotrafic mais dont la portée future reste incertaine.

Des plants de cannabis dans une culture en intérieur à Montevideo le 6 décembre 2013, REUTERS/Andres Stapff

Des plants de cannabis dans une culture en intérieur à Montevideo le 6 décembre 2013, REUTERS/Andres Stapff

Demandez le cannabis de l’Etat, rapport qualité-prix imbattable! Cette situation sans précédent est devenue réalité depuis le vote en Uruguay, mardi 10 décembre, d’une loi déjà adoptée en juillet dernier par l’Assemblée, qui prévoit la légalisation de la culture et de la vente de cannabis aux Uruguayens de plus de 18 ans.

L’expérience, qui ne débutera concrètement que courant 2014 -le temps de préparer et publier les décrets puis de planter et récolter l’herbe légale- est absolument unique. Certes, des initiatives de dépénalisation sont en cours ailleurs: la consommation de «weed» est déjà tolérée aux Pays Bas ou en Espagne, son usage à des fins thérapeutiques a été autorisé dans plusieurs Etats américains et son usage «récréatif» sera légal dès l’an prochain dans le Colorado et l’Etat de Washington.

Mais la démarche règlementaire uruguayenne, menée à l’échelon national, est bien plus radicale. Bien plus claire aussi, puisque l’Etat encadrera et régulera strictement toute la filière, se réservant aussi le monopole de la vente via un Institut de régulation du cannabis (IRCCA).

Jusqu’à présent, seule la consommation de cette drogue dite douce était licite dans ce petit pays de 3,3 millions d’habitants, qui compte, selon les estimations, 100.000 à 200.000 consommateurs réguliers, clients du marché noir. Le nouveau texte de loi légalise, lui, trois possibilités d’accès: soit l’auto-culture (six plants maximum par personne), soit la culture collective dans des clubs (45 membres et 99 plants maximum), soit la vente en pharmacie (40 grammes par mois maximum). Tout cultivateur ou acheteur –majeur et résident en Uruguay– devra s’inscrire sur un registre national.

Santé publique

L’objectif mis en avant, c’est la santé publique et l’encadrement des jeunes consommateurs: le cannabis représente plus des deux tiers de la consommation de drogue dans le pays. Il s’agit aussi de détourner les jeunes de la «pâte-base », dérivé bon marché mais dangereux de la cocaïne qui fait des ravages chez les plus pauvres et semble à l’origine d’une certaine montée de la délinquance. Même si le pays, doté d’institutions solides, est jusqu’ici resté relativement préservé de la criminalité liée à la drogue dont souffre l’Amérique latine.

Les autorités vont s’aligner sur les prix les plus bas du marché noir, soit environ un dollar le gramme, pour concurrencer directement les trafiquants en offrant une herbe de bien meilleure qualité. «Plutôt que de combattre le narcotrafic avec les forces de police, nous les combattrons sur leur marché», n’a cessé d’expliquer le président du pays, José Mujica , dit «Pepe», qui a voulu et porté cette loi.

Pepe Mujica

Il faut dire que «Pepe» Mujica, 78 ans, est un phénomène. Charismatique, populaire, visionnaire selon ses partisans, cet ancien guérillero membre des Tupamaros, qui fut emprisonné 15 ans dans des conditions très dures pendant la dictature, est arrivé au pouvoir en 2009 sous les couleurs du Frente Amplio, large coalition ralliant toute la gauche, de la plus radicale à la plus soft.

Depuis, il n’a rien changé de son style de vie ultra simple, vivant toujours dans sa ferme près de Montevideo avec sa femme, la sénatrice Lucia Topolansky, et reversant 90% de son indemnité présidentielle. Converti depuis longtemps à la social-démocratie, il est resté fidèle à ses convictions libertaires des années 1970.

Il est clair en tout cas que Jose Mujica entend faire de cette loi l’emblème de son mandat. D’autres lois très progressistes ont été votées sous sa présidence, telle la loi légalisant l'interruption volontaire de grossesse jusqu'à 12 semaines de gestation adoptée en octobre 212 (non sans d’âpres polémiques), ou celle autorisant le mariage entre homosexuels en avril dernier.

D’ailleurs, l’union civile entre ces derniers avait été instaurée dès 2008, l’adoption d’enfants par des couples de même sexe autorisée en 2009 , sans parler d’avancées anciennes, telle que l’abolition de la peine de mort dès 1907 ou le vote des femmes acquis en 1927. De quoi faire passer les Uruguayens pour d’exceptionnels libertaires.

Paradoxes uruguayens

 «Au contraire, rétorque Bernardo Sorj, sociologue uruguayen installé au Brésil et interrogé par Slate. L’Uruguayen moyen est conservateur et traditionnaliste». Mais ce petit pays coincé entre Brésil et Argentine «est aussi, poursuit-il, l’un des plus sécularisés au monde et ce, depuis très longtemps. La laïcité y est un principe éducatif depuis 150 ans, l’Eglise est tenue en dehors de toutes les institutions publiques, bien plus qu’en France où l’influence chrétienne reste forte».

Une culture laïque qui explique le passage relativement facile des lois en faveur des gays par exemple. Le débat sur la légalisation de la drogue se situe selon lui sur un autre plan.

La loi n’est d’ailleurs passée que grâce à la solide majorité du Frente Amplio au Parlement et à sa loyauté à l’égard du chef, puisqu’un récent sondage montre que plus de 60% de la population y était hostile. «Les classes moyennes y sont opposées car elles craignent pour la santé de leurs enfants et ne sont pas sensibles aux bénéfices éventuels du texte pour les plus défavorisés», souligne Bernardo Sorj.

Prospérité

Il estime que la loi risque de fragiliser le Frente Amplio lors de l’élection présidentielle d’octobre 2014, «d’autant que la montée de la violence, même limitée, est le premier sujet de préoccupation de l’opinion». Cela dit, aucune manifestation de grande ampleur n’a agité le pays pour s’opposer à cette loi et, pour le moment, le candidat du Frente Amplio[1], Tabaré Vazquez (déjà président de 2004 à 2009), caracole en tête de tous les sondages, loin devant celui du principal parti d’opposition qui a pourtant promis d’abroger la loi s’il est élu.

Ce n’est qu’un des paradoxes de la société uruguayenne. Un bon connaisseur du pays avance une explication:

«Après le marasme des années 2002- 2003, le Frente Amplio a installé l’Uruguay dans une prospérité et une croissance durables. La population lui en est reconnaissante et lui fait confiance, même si ses innovations sociétales crispent les catégories les plus conservatrices».

Avec un taux de croissance actuel de plus de 3,5%, le pays mérite en effet toujours son surnom de «Suisse de l’Amérique latine».

Vents contraires

Nul doute que la démarche sera observée de près dans toute la région, et pas forcément avec bienveillance. Les critiques fusent: certains redoutent l’apparition d’un tourisme du cannabis (même si les étrangers ne peuvent en théorie l’acheter légalement), d’autres n’y voient que de la poudre aux yeux, en rappelant que le fléau qui gangrène l’Amérique latine, c’est d’abord la cocaïne.

Beaucoup n’y voient qu’une expérimentation de laboratoire, à la taille de ce micro pays, impossible à calquer à plus grande échelle (Mujica a d’ailleurs assuré lui-même qu’une marche arrière restait possible si l’expérience n’était pas concluante). «Traiter la légalisation du cannabis comme une question de santé publique est défendable, à condition que le système national de santé fonctionne bien. C’est le cas en Uruguay, mais pas toujours ailleurs», remarque Bernardo Sorj.

L’application de la loi elle-même risque de rencontrer quelques difficultés. Par exemple, la législation uruguayenne interdit le vote de toute dépense publique supplémentaire un an avant l’élection (octobre 2014). Ce qui empêche de facto le futur Institut de régulation, pourtant pivot de tout le dispositif, d’être doté du moindre budget avant … 2016. De quoi perturber la mise en route de la filière légale (le gouvernement réfléchirait à un système de dons).

Dialogue interaméricain

Quoi qu’il en soit, cette loi révolutionnaire va nourrir la réflexion engagée aujourd’hui sur tout le sous continent latino-américain autour d’un constat unanimement partagé: la guerre coûteuse et meurtrière contre les cartels de la drogue, qui dure depuis des décennies, de la Colombie au Mexique en passant par le Pérou et le Nicaragua, est un échec. Pour Bernardo Sorj, «Mujica est un idéaliste mais aussi un fin politique. Il sait que son initiative historique obligera ses voisins brésilien et argentin à réagir». Deux géants encore très frileux sur le sujet.

D’ores et déjà , d’anciens présidents mexicains comme Vicente Fox et Ernesto Zedillo militent pour la légalisation des drogues; le président colombien Juan Manuel Santos s’est dit ouvert à la discussion, et un tabou est tombé lorsque le sujet a été mis sur la table du sommet des Amériques de Carthagène en 2012, sommet qui réunissait les Etats-Unis et les pays latinos.

L’un des plus fervents partisans d’une reprise du dialogue interaméricain sur la question est le président du Guatemala, Otto Pérez, élu en 2012. Son ministre des Affaires étrangères, Luis Fernando Carrera, a récemment défendu cette idée à Paris, lors d’une rencontre avec l’Institut des Amériques.

Il a souligné l’importance d’inclure les Etats-Unis dans la réflexion, et de faire de l’OEA (Organisation regroupant les Amériques du Nord et Sud, actuellement plutôt décrédibilisée) le centre de ce dialogue, «car c’est le seul espace réunissant à la fois les pays producteurs, consommateurs et de transit». Le Guatemala, a-t-il ajouté, préconise «la régulation plutôt que la prohibition. Avec la régulation, nous évitons le marché noir et nous créons un marché que nous pouvons contrôler».

Il suggère de traiter le cannabis comme l’alcool ou le tabac. En tout cas, l’idée d’Otto Perez de dialogue Nord- Sud a fait son chemin puisqu’il a obtenu qu’une assemblée générale extraordinaire de l’OEA se tienne en 2014 sur ce sujet brûlant. Tous les regards se tourneront alors vers le labo grandeur nature de «Pepe» Mujica.

Anne Denis

[1] José Mùjica ne peut se représenter, la Constitution interdisant deux mandats présidentiels consécutifs. Retourner à l'article.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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