Monde

Dieu et la Récession

Clint Rainey, mis à jour le 19.07.2009 à 10 h 14

Comment l'Evangile de la Prospérité survivra-t-il à la crise économique ?

Aujourd'hui, alors qu'on enregistre des taux de saisie immobilière records et que le Département du Trésor cherche de nouvelles initiatives pour refinancer les emprunts immobiliers défaillants, le «Prosperity Gospel» (l'Evangile de la Prospérité) devrait avoir du plomb dans l'aile. «Dieu veut vous donner votre propre maison», proclamait le prophète de cet évangile, Joel Osteen, dans son livre Your Best Life Now (Une meilleur vie maintenant), qu'il a écrit en 2007— l'été indien du marché haussier et la bulle immobilière. «'Mais comment faire? ' vous demandez-vous. 'Je ne gagne pas suffisamment d'argent.' Peut-être pas, mais notre Seigneur est tout puissant».

L'Evangile selon Osteen

On voit Osteen partout. Sa tête bien coiffée et souriante est sur le plateau de l'émission Good Morning America; il affiche complet dans le nouveau stade des Yankees dans le cadre de son premier événement hors base-ball; il apparaît sur la couverture de Texas Monthly— tout cela en une seule semaine. Mais il disparaît quand il s'agit de répondre aux questions au sujet de la crise immobilière telle que «Pourquoi, si Dieu destine à ses fidèles des biens matériels, tellement de croyants sont-ils en saisie ?»

Ces taux élevés de saisie ont engendré quelques sceptiques au sujet de la doctrine centrale de l'Evangile selon Osteen: la foi en la «confession positive» («name it and claim it») c'est-à-dire l'idée qu'un croyant peut invoquer quelque chose —un appartement en multipropriété à Waikiki, une Rolls-Royce — et que Dieu va le fournir. Le mouvement de l'Evangile de la Prospérité a différents noms («Word of Faith» [«Parole de la Foi», le réseau d'églises pentecôtistes fondé par Kenneth Hagin, ndlr], «l'éthique de réciprocité,» «Christianisme Light» [selon ces détracteurs]), mais il doit autant aux idées de la Nouvelle Pensée et à « la puissance de la pensée positive » de Norman Vincent Peale qu'aux premiers prédicateurs évangélistes tels que Kenneth Hagin. Il ressemble beaucoup au Moralistic Therapeutic Deism (un déisme moral et thérapeutique), un «lifting» du Christianisme, qui élimine les références aux flammes de l'enfer pour les remplacer par un message de responsabilisation individuelle. Les pasteurs n'insistent plus sur le péché ;c'est à peine s'ils en parlent. «Ce n'est pas à moi de faire la leçon à tout le monde» a dit Osteen sur l'émission de Larry King en 2005, «Mon message est un message d'espérance».

Mais la réalité —les retombées de la crise immobilière et ses victimes— met en exergue les défaillances de l'Evangile de la Prospérité. Son territoire d'influence— des régions fortement peuplées de classes basse-moyenne et ouvrière et de minorités, d'où viennent la plupart de ses fidèles, comme les quartiers modestes aux alentours d'Atlanta et des grandes villes du sud de la Californie— enregistre des taux de saisie particulièrement élevés. Depuis 2007, certains comtés de la région d'Atlanta— Henry, Newton, Paulding et Clayton, où se trouve le siège du ministère World Changers de Creflo Dollar - affichent un taux de saisie deux à trois fois plus élevé que celui, déjà haut, du reste de l'état de Georgie, selon Foreclosures.com. La disparité est encore plus grande aux alentours de Los Angeles, mais à l'intérieur des vastes auditoriums dorés, on parle toujours de prospérité. «Où sont ces prédicateurs pendant que les maisons de leurs paroissiens continuent à être saisies ?» a demandé Jonathon Walton, professeur de religion à l'Université de Californie à Riverside, en septembre, au moment où le Trésor américain a mis sous tutelle Freddie Mac et Fannie Mae. «On n'a pas besoin de chercher plus loin les responsables que dans les assemblées et les réseaux où ils ont toujours vécu. La même doctrine, les mêmes sermons et les mêmes résultats».

Enrichissement et optimillénarisme

Milmon Harrison, l'auteur de «Righteous Riches», appelle ce phénomène une «fiction de prospérité» et dit qu'il est typique du rêve américain. A la base de cette fiction, dit-il, il y a une conception des droits naturels — du sermon de la «cité sur la colline» de John Winthrop en passant par «la destinée manifeste» de John O'Sullivan jusqu'à cette foi laïque et profondément ancrée selon laquelle Wall Street est «trop grand pour échouer» («too big to fail»). Un exemple risible en est la réécriture du Psaume 23 faite par Charles Fillmore, mystique de la Nouvelle Pensée. Elle commence par: «Le seigneur est mon banquier; mon crédit est bon». Cette idée qu'il y aurait des biens qu'on obtiendrait comme une sinécure est l'aspect le plus prétentieux et ignorant de l'osteen-isme. (Lui et sa femme, ils ne sont certainement pas restés dans une maison délabrée! Ils ont tiré le prix qu'ils demandaient pour leur maison de ville!)

La doctrine insouciante de l'Evangile de la Prospérité provient de l'impératif spirituel d'accumuler des biens lui-même issu d'une vision post-millénariste. L'idée est que le Seigneur a promis 1 000 ans de domination chrétienne avant son retour; ainsi l'accumulation de richesses est une réalisation évangélique, et la course à l'accumulation matérielle est le présage d'Armageddon (une bonne chose du point de vue chrétien). Aujourd'hui, l'Evangile de la Prospérité s'est éloigné de cette lecture eschatologique de la Bible, la reforgeant dans des termes plus roses —on parle d'optimillénarisme, mais il n'abandonne pas son principe d'une quête ininterrompue de biens.

Il y a une décennie, cette quête se réalisait à travers l'ascension sociale des pratiquants noirs, qui se nourrissait d'esprit d'entreprise et favorisait l'entraide réciproque des membres de la congrégation. Aux débuts du marché des sub-primes, des pratiquants noirs servaient de courtiers hypothécaires et d'agents immobiliers à leurs congénères, répartissant les biens. A la fin, ça a été un double coup dur : pour garder leurs réputations et amitiés intactes, beaucoup de victimes religieuses de la crise des sub-primes n'admettent pas d'avoir été dupes de prêteurs rapaces ou d'interprétations fausses des messages de la Bible.

Selon Harrison, ce déni protège la théologie de ce qui pourrait être une rude épreuve dans le climat économique actuel. Des positions populaires ont été adoptées par des pasteurs à l'extérieur du mouvement et une avant-garde d'hybrides développant une approche mi-évangélique traditionnelle, mi-Evangile de la Prospérité — T.D. Jakes, Kirbyjon Caldwell—- rend encore plus obscure la frontière entre les deux. Jakes a toujours semblé employer l'Evangile de la Prospérité comme une métaphore pour l'ascension sociale; il prêche que la propriété est un rite de passage tout en mettant en garde sa congrégation contre les transactions douteuses comme les prêts sub-primes. Jakes et Caldwell ont tous les deux financé et construit d'énormes ensembles immobiliers. Capella Park, fondé par Jakes sur un lac près de la Potter's House (l'église fondée par Jakes en 1996 à Dallas qui affiche 28 000 membres dont ¾ sont africain-américains, ndlr) mélange l'ethos communautaire des Actes des apôtres avec l'esthétique d'un urbanisme nouveau — et, ce faisant, a ouvert la voie à un nombre inconnu de prêts sub-primes. Il n'y a pas encore de maisons saisies (la communauté a ouvert en 2007, à la fin du boom des sub-primes), mais la Potter's House travaille avec la Chambre de Commerce Noir de Dallas, qui est partenaire de la banque Wells Fargo, laquelle, à son tour, est supposée avoir manipulé des publics naïfs qui ont assisté à leurs conférences promotionnelles pour les emprunts sub-primes. Cette pratique est un des incidents qui ont amené la NAACP (l'Association nationale pour l'avancement des gens de couleur) à engager un recours en justice collectif contre la banque en l'accusant de pratiques prédatrices en matière d'emprunt. (la ville de Baltimore intente aussi un procès contre Wells Fargo pour récupérer des millions de dollars que la ville dit avoir perdus en impôts ou dépensés en services supplémentaires à cause de défauts de paiement sur des emprunts immobiliers sub-primes que la banque a poussés auprès de ses clients noirs). Par contre, l'impact de la doctrine de la Prospérité dans le quartier de la Corinthian Pointe de Kirbyjon Caldwell, un endroit considéré comme «abordable» au sud de Houston, est beaucoup plus évident; selon les listings de l'association des agents immobiliers de Houston et RealtyTrac, plus de 30 de ses 454 maisons risquent actuellement la saisie.

Dérives néo-pantecôtistes

Les critiques se demandent comment cette idéologie néo-pentecôtiste a envahi le message évangélique, comme un kudzu, s'insérant même dans les églises baptistes. Quand Max Lucado et Pat Robertson, deux pasteurs connus du courant évangélique dominant, ont-ils commencé à publier des notices publicitaires flatteuses pour «Une meilleure vie maintenant» (Your Best Life Now) ? Et, comment les dirigeants de l'Evangile de la Prospérité ont-ils vu leur influence grimper jusqu'à contrôler les 1ere, 6e, 10e et 14e plus grandes églises selon le magazine Outreach ? Les chefs de certaines églises ont essayé d'allumer des contrefeux au mouvement de l'Evangile de la Prospérité en tentant de contester leur théologie, ressortant même une profession de foi de 1980, mais ceci s'est avéré aussi inefficace et auto-destructeur qu'un incendie ordonné pour éradiquer le kudzu qui couvre déjà tout le jardin.

Ce mouvement sera, si rien d'autre n'est fait, durable. Ni l'incrédulité vis-à-vis de ses méthodes ni la mauvaise publicité faite par le comportement des télé-évangélistes de TBN (Trinity Broadcasting Network, le plus grand réseau de télévision chrétien aux Etats-Unis, ndlr) sous enquête du Sénat pour leur style de vie décadentf, ne semble affecter sa prospérité. Après tout, le point de vue radieux d'Osteen est que son message «a encore plus de pertinence pendant une période d'incertitude économique». Son église à Lakewood a généré 76 millions de dollars de revenus l'année dernière, le record des Etats-Unis. Il dit que la fréquentation est en hausse depuis la baisse du marché. Les gens qui n'ont pas eu de chance sont les plus à même d' «acheter une assurance contre l'incendie» promis et c'est la même idée du «trop gros pour échouer» qui a poussé les traders chez AIG et Lehman Brothers — jusqu'à ce que la faillite survienne. Pour les évangéliques, la guerre de cultures emporte sur l'autocritique ; il y a parfois des tentatives pour décrédibiliser les pasteurs de l'Evangile de la Prospérité par des évangéliques traditionnels comme celle de Jim Bakker (qui a fait de la prison pour fraude), du trop gentil Rick Warren, ou de dirigeants moins connus comme Frederick Price de la Convention nationale baptiste, qui a comparé les zélateurs de l'Evangile de la Prospérité à des maquereaux. Mais aucun signe n'indique la fin de l'histoire.

Mais, après deux siècles sous l'empire du principe des droits naturels, préfigurant le mantra de l'Evangile de la Prospérité «What I confess I possess» («Ce que je confesse, je le possède»), qui peut blâmer les gens qui courent vers Joel Osteen quand il les rassure sur «Dieu qui veut vous faciliter la vie» ? Les indicateurs récents montrent que les Américains s'inscrivent moins dans les croyances traditionnelles et on voit l'émergence d'une nouvelle spiritualité self-service et bon enfant, dépouillée de tradition et de dogme. La religion organisée connaît une évolution analogue et voit apparaître un syncrétisme dont le visage souriant ressemble à celui de Joel Osteen. Le livre d'Isaïe commande : «élargis l'espace de ta tente, déploie sans lésiner les toiles qui t'abritent» et pour beaucoup de Chrétiens, un homme qui affiche complet au stade Yankee à une tente assez large pour les accueillir.

Clint Rainey.

Cet article, traduit par Holly Pouquet, a été publié par Slate.com le 8 juillet 2009.

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Image de une: Jérôme Bosch, La Vision de l'Enfer, DR.

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