Société

Le dandy dans la littérature: du triomphe au crime

Temps de lecture : 5 min

La nouvelle adaptation en 2013 du chef d’œuvre de Fitzgerald, Gatsby le magnifique, avec Léonardo Di Caprio, a remis au premier plan un personnage phare de la littérature : le dandy. Il aura été, chez Stendhal, Oscar Wilde – et jusqu’à plus récemment Bret Easton Ellis – un héros double et paradoxal,accroché à la mode et prisonnier du passé, aussi flamboyant que monstrueux.

Le 25 avril 1972, dans un petit hôtel de la côte catalane, un vieil acteur fatigué tire les rideaux, avale cinq tubes de barbituriques, engloutit la moitié d’une bouteille de vodka, et griffonne un mot : « Regardez dans ma poche. Vous y trouverez 1 500dollars pour toutes les dépenses. Prévenez ma soeur à Londres.» Il déchire une autre feuille de papier et écrit : «Je m’en vais parce que je m’ennuie. Je sens que j’ai vécu suffisamment longtemps. Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance – Bon courage.» Puis, il s’allonge sur le lit. Son corps sera retrouvé deux jours plus tard. Quelques années auparavant, des féministes américaines ont brûlé leurs soutiens gorge, et les hommes, leurs chapeaux. Le beatnik cher à Jack Kerouac a désormais… « pignon sur rue». Survivant des princes élégants du XXe siècle, le comédien anglais George Sanders ne se sent plus à sa place dans un monde de routes poussiéreuses, plein de ce dégoût qui l’a mené à une chambre sordide de la banlieue de Barcelone. Mais pourquoi s’intéresser à lui ? Parce qu’aucune autre figure de Hollywood n’aura mieux incarné au cinéma le dandy littéraire, que cet aristocrate au pedigree nomade, né à SaintPétersbourg, de parents britanniques. Il s’est fait connaître en interprétant le BelAmi de Maupassant (1945), puis LordHenriWotton, dans l’adaptation du chef d’oeuvre d’Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray (1947).

La toute puissance

Quand Oscar Wilde publie son roman en 1890, le dandy est au sommet de sa gloire et de cette grâce littéraire, qu’immortalisera un demi siècle plus tard George Sanders. Il n’a pas de frontière, traverse les romans anglais, français, russes. Ce qui fonde son personnage, qu’il soit aristocrate comme sa figure pionnière Chateaubriand, ou de naissance roturière, c’est bien sûr l’élégance, la beauté, la jeunesse et l’érudition. Il fume des cigarettes, aime les hôtels, avance ses pions en affectant l’indifférence ou le détachement, aime les femmes pour luimême. Il est un pouvoir de domination, une arme de guerre qui règnera sans partage sur la littérature pendant un siècle (18001914), se confondant souvent avec son créateur écrivain, dont il est le porteparole. «Julien était un dandy maintenant, et comprenait l’art de vivre à Paris.» Tout est dit, dans cette phrase du Rouge et le Noir de Stendhal. Pour réussir dans le grand monde, le héros romanesque du XIXesiècle doit obtenir son diplôme esdandysme, à condition d’avoir un habile formateur, un double diabolique : côté face, nous avons le beau Julien Sorel, fils désargenté d’un charpentier de province ; côté pile, le chevalier Charlesde Beauvoisis, un «homme à la mode ». Les deux hommes se rencontrent lors d’un duel au pistolet. Avant l’affrontement, le second observe la mise du jeune ambitieux, trouve son gilet de «bon goût», ses bottes «bien», mais cet «habit noir dès le grand matin» le choque… Il blesse Julien au bras, et le prend sous son aile. Le même rapport gouverne les relations d’un autre célèbre couple dandy : côté face, Dorian Gray, ce jeune homme qui, par la grâce d’un voeu, conserve la beauté de la jeunesse ; et côté pile, le barbu Lord HenriWotton et ses bottines vernies, sa canne «d’ébène à glands».

Perte et pouvoir

Premier à entrer en scène dans le roman, il semble destiné à jouer le faire-valoir, à traverser fugacement le fond du décor avec son élégance blasée, son visage un peu las. Mais c’est lui qui donne au récit son impertinence, son cynisme. « Votre jeunesse s’en ira, votre beauté avec elle», dit-il à Dorian, piquant le narcissisme de son élève et sa hantise de la décrépitude. Il véhicule la pensée de son créateur, Oscar Wilde, homosexuel et provocateur, auquel la société victorienne vouera une haine farouche. En postulant à l’immortalité et à la toute puissance, Dorian Gray Wilde amorce le déclin du dandy littéraire. Loin de lui assurer un avenir, son impossibilité de mourir hypothèque son futur et rend son passé encombrant, angoissant, à l’image des nombreuses tombes anonymes de ses amis. Il sombre lui aussi dans le crime. Très occupé chez Balzac et Stendhal, le dandy s’ennuie sous la plume d’Oscar Wilde. La révolution industrielle et bientôt la boucherie de1914 placent au coeur de la littérature d’autres héros moins romantiques : l’entrepreneur, l’inventeur, le soldat… Le dandy devient inutile, n’est plus que le témoin d’une aristocratie déclinante, condamné à s’effacer, même si Marcel Proust, héritier de Wilde, bâtit autour de lui son pharaonique projet À la recherche du temps perdu. Ce choix lui vaut un refus de Gallimard par la voix de son lecteur André Gide, qui juge l’oeuvre superficielle mais regrettera son erreur. Il n’a pas compris que Proust, à travers ses portraits de mondains élégants, dépeint une société en décomposition. Son baron de Charlus, l’homo rentré, «l’inverti» aux gants blancs et aux aphorismes précieux («L’important dans la vie n’est pas ce que l’on aime, c’est d’aimer»), domine les salons parisiens, chasse les vulgaires des soirées, et l’ultime tome Le Temps retrouvé (le dandy n’est jamais plus à l’aise que lorsque le temps est perdu) nous le ramène «fini, usé, plus démodé dans ses prétendues audaces que les plus pompiers…» La guerre et sa germanophilie l’ont «reculé dans le passé le plus mort.» Un semblable dédain accable cet autre héros à contretemps de la littérature, américain celui-là mais proustien, Gatsby le Magnifique (1925) de Scott Fitgzerald. La critique louange le livre, tout en le qualifiant de «camelote de romantisme et de sophistication». Jay Gatsby, le nouveau riche de Long Island, incarne la prospérité américaine des folles années1920, mais en porte le cancer, avec son «complet caramel» et sa «somptueuse auto». Méprisé, moqué, il meurt assassiné, et bientôt les «inutiles villas» de cette « dandyville» qu’est la cité fictive de West Egg, où brillait le palais de Gatsby, disparaîtront. On croit ce personnage définitivement enterré, et pourtant il réapparaît en France, avec ses immuables caractéristiques : élégance, afféterie, indétermination ; et le lieu de la conquête, Paris, n’a pas changé. Un Paris dérisoire que traversent Aurélien, créé par le romancier communiste Aragon, et Gilles, né de l’imagination du futur fasciste Drieu La Rochelle, deux héros insatisfaits, désoeuvrés, en manque de repères.

Horrible mal-être

Dès les premières pages, on voit Gilles se soucier de l’effet que produisent ses habits de fantassin, effrayé à l’idée de faire «péque naud». Il s’engage en Espagne aux côtés des franquistes, et cherche la mort (le titre de la biographie de Dominique Desanti, consacrée à Drieu, est d’ailleurs sans appel : Du dandy au nazi). Tout au long du XIXe siècle, le dandy littéraire, avec ses allures de surhomme nietzschéen pétri d’arrogance, dérive vers la droite, effacé par ce héros plus convenable, l’homme d’action, le prolo musclé, le routard, le combattant de la Crise. Il devra attendre le retour de la prospérité et du cynisme pour reprendre sa place, grâce à la génération rock and roll. Mais il n’est pas guéri de son horrible malêtre. Bret Easton Ellis l’imagine en serial killer dans son cultissime roman American Psycho (1991). Patrick Batman a 26ans, écoute Phil Collins, travaille à WallStreet, aime le sexe, la drogue, déteste les homos, se définit par le grammage de sa carte de visite et les marques qu’il porte, ses costumes Hugo Boss, ses cravates de soie Armani et ses Rolex. Il n’est plus qu’une cash machine. Si Julien Sorel, Dorian Gray ou Gatsby exhalaient un certain romantisme, Batman n’a plus rien d’humain. Il torture, élimine les faibles, conservant un point commun avec ses prestigieux aînés : il est lui aussi condamné. «Je naquis dans un monde voué à disparaître», reconnaît George Sanders dans ses Mémoires d’une fripouille. «C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé», écrit de son côté Fitzgerald à la dernière ligne de Gatsby. Parce qu’il incarne le passé, le dandy aura toujours dans la littérature un splendide et dangereux avenir.

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