Monde

A quoi sert Dubaï, ville miroir?

Marine Hay, mis à jour le 11.12.2013 à 18 h 04

En accueillant l'exposition universelle en 2020, Dubaï assoit un peu plus son statut de plaque tournante de la mondialisation. «La ville de tous les superlatifs» veut faire contrepoids, en offrant une image prospère du monde arabe.

Dubaï, octobre 2010. REUTERS/Mosab Omar

Dubaï, octobre 2010. REUTERS/Mosab Omar

Depuis les jumelles électroniques postées sur le toit de Burj Khalifa, les visiteurs peuvent balayer du regard les rues de Dubaï... telles qu'elles étaient 10 ans en arrière. Au début des années 2000, Dubaï n'avait rien à voir avec ce qui s’offre aux yeux des touristes aujourd'hui. Les gratte-ciel aux formes extravagantes qui font l’image et la fierté de la ville n'étaient pas construits. A l'époque, il n'y avait pas encore d'île palmier. Pas même de piste de ski.

Si les longues vues pouvaient remonter encore plus loin dans le temps, le contraste serait encore plus saisissant. L'histoire de Dubaï a commencé au XIXe siècle. A l'époque, il s'agit d'un village de pêcheurs, et son économie repose sur le commerce de perles. Au début du XXe siècle, la ville connaît son premier revers: les perles de cultures venues d'Asie ruinent une première fois les Dubaïotes. Mais la région ne manque pas de ressources. En 1958, les réserves de pétrole et de gaz sont mises au jour. Des réserves dont les Emirats jouiront pleinement lors de la création de la fédération, en 1971.

Seulement voilà. Dubaï n'est pas aussi bien doté que sa grande sœur Abou Dabi. Son territoire est plus étroit, tout comme ses réserves en hydrocarbures. Aujourd'hui, la production pétrolière ne représente que 4% de son PIB. Par nécessité, l'émirat a dû diversifier son économie, compenser un manque de ressources grâce à son sens aigu du commerce.

«Ce sont leurs capacités mentales, leur ouverture sur le monde qui leur a permis de trouver leur ressources. Ils ont une mentalité d'entreprise», explique Marc Lavergne, auteur de Dubaï, utile ou futile? Et c'est avec l'argent d'Abou Dabi justement, ou encore celui prêté par le Koweit, que Dubaï a pu investir.

C'est aussi l'ambition exacerbée de Cheikh Mohammed ben Rachid Al Maktoum qui a mis Dubaï sur le devant de la scène. Fan de chevaux, poète à ses heures, et surtout mégalomane avéré, il a pris le pouvoir en 2006, mais depuis le début des années 1980, il a mené à bien différents projets visant à inscrire le nom de sa ville sur la carte du monde.

«Nous voulons être des pionniers. Nous voulons que Dubaï devienne un centre mondial d'excellence et de créativité. Nous voulons qu'elle devienne la première ville du monde pour le commerce, la finance, l'investissement et le tourisme au XXIe siècle», écrit-il dans son livre, Ma vision, publié en 2012.

Pour y parvenir, Cheikh Mohammed ben Rachid Al Maktoum collectionne les superlatifs. Il veut avoir le plus grand, le plus haut, le plus riche. Mall of the Emirates est ainsi le plus grand mall du monde... aujourd'hui détrôné par Dubai Mall: 1,1 million de mètres carrés consacrés au shopping, avec ses 1.200 boutiques où se pressent 5 millions de visiteurs par an. Dubai Mall a aussi la plus grande vitre d'aquarium, le plus grand magasin de bonbons, le tout aux pieds de la plus grande tour du monde: Burj Khalifa. Ses 828 mètres ont de quoi attirer l'attention.

Dubaï:  la destination touristique des pays émergents

En 2012, la ville a accueilli 10 millions de touristes. Les revenus qu'ils ont générés représentent 20 milliards d'euros.

«Il s'agit de créer des besoins, analyse Marc Lavergne. Ils doivent trouver des choses qui fassent qu'on parle d'eux, pour donner envie de visiter Dubaï.»

Les cibles sont multiples: touristes européens, Saoudiens venus profiter d'une société plus libérale. Mais ce qui fait la particularité de la ville, ce sont les touristes des grandes régions émergentes, tels que l'Inde, l'Afrique, l'Asie centrale, la Russie.

«C'est la ville événement. Les nouveaux riches y trouvent ce qu'ils n'ont pas chez eux.»

Ils remplissent ainsi les hôtels de luxe: Burj Al Arab, Jumeirah Beach Resort, Atlantis...

Mais Dubaï, c'est aussi «le supermarché des pauvres»:  celui du quartier de Deira par exemple où une toute autre population vient faire son shopping, acheter des bracelets, des chaussures avant de repartir. Pour Jean-François Rycx, un chercheur devenu avocat d'affaires à Dubaï, l’émirat offre «un tourisme de passage. Un tourisme de conférence, de shopping, de transit. Par exemple, les Iraniens viennent à Dubaï pour Norouz (le Nouvel an iranien) pour faire leurs achats».

Pour que le chaland se sente à Dubaï comme chez lui, les acteurs du tourisme s'adaptent à toutes les cultures du monde: à l'approche de Noël, les sapins et les décorations ont déjà envahi les centres commerciaux. A la Saint-Patrick, ce sont les pubs qui se mettent aux couleurs de l'Eire et pour le Nouvel an russe, le Burj al Arab propose à ses clients un menu élaboré tout spécialement pour l'occasion! Les Français ne sont pas en reste: non seulement les marques de luxe de l'Hexagone sont omniprésentes, mais aussi la gastronomie, plus ou moins haut de gamme: du restaurant de Guy Martin aux boulangeries Paul, tous se retrouvent à Dubaï.

Pour aller plus loin encore, le patron de Dubaï a fixé un nouvel objectif en mai 2013: un programme mis en place par l'autorité du tourisme et du marketing (DTCM) vise à accueillir 20 millions de touristes en 2020. Avec l'exposition universelle, les autorités sont confiantes: elle devrait attirer 25 millions de visiteurs en six mois.

Dubaï: au service du monde et de la finance

Avant d'être une attraction touristique, Dubaï est surtout une mégalopole économique. A tel point que Mike Davis, dans son ouvrage Le stade Dubaï du Capitalisme parle d'hypercapitalisme, d'une ville où le seul but est de réaliser un retour sur investissement le plus élevé possible, sans prendre la peine d'organiser une société pérenne. Le sociologue assimile même la ville à un produit marketing.

Il est vrai que grâce à une localisation stratégique, Dubaï est l'un des plus grands hubs du monde. Son port et ses aéroports sont reliés au monde entier: au Moyen-Orient, à l'Asie centrale, l'Afrique, à l'Inde. Elle fait aussi le lien entre Chine et l'Europe.

«Chacun vient chercher à Dubaï ce dont il a besoin», note Marc Lavergne. De fait, c'est le troisième centre de réexportation dans le monde. «Dubaï est dans une économie post-moderne de services: dans les médias et la communication avec Dubaï media city, dans la santé, et  dans l'éducation. On vient s'y faire soigner, on vient y étudier dans des universités américaines», poursuit-il. Quand Jean-François Rycx est arrivé il y a 16 ans, il pensait trouver une ville pétrolière en phase reconversion:

«Et je me suis rendu compte que j'étais dans une ville régionale en plein développement avant-coup.»

La finance y est aussi dynamique. Avec ses zones franches, et sa régulation laxiste –certains considèrent ce pays comme un paradis fiscal–, Dubaï se transforme en pôle d'attractivité. «Dubaï structure les capitaux régionaux, qui cherchent une place où venir s'appuyer. On y crée des centres opérationnels détenus et contrôlés depuis ici», décrit l'avocat.

Point central en tant que point de passage, Dubaï attire les ouvriers d'Asie du Sud-Est, les jeunes diplômés des Bric en manque de débouchés, ou encore les cadres occidentaux qui marchandent leur savoir-faire au prix fort. Tous les continents sont représentés: «La force de Dubaï, c'est d'arriver à utiliser ses compétences, tout en gardant le contrôle», constate Jean-François Rycx. Une entreprise d'autant plus périlleuse que la population locale représente moins de 12% de la population totale. Et les émigrés n'ont pas accès la citoyenneté:

«La population ne se sent pas impliquée, cela créée une sorte de défiance, et le reste du monde considère Dubaï comme artificielle, explique Marc Lavergne. Le défi, c'est de faire société.»

Le chauffeur de taxi indien n'est pas chez lui à Dubaï. Il vient ici gagner de l'argent qu'il envoie presque en totalité à sa famille. L'employé de banque égyptien non plus: il sait qu'au moindre faux-pas, son visa peut  être annulé, qu'il sera alors renvoyé chez lui. Même les Emiratis ne se retrouvent pas tous dans une urbanisation aux standards plus occidentaux qu'arabes. Khalifa a une cinquantaine d'années. Il est né dans l'Emirat de Dubaï, mais loin de la ville. Il vit dans sa ferme, où il élève des chameaux et monte à cheval:

«Je n'aime pas la ville. Les gens de la ville ne sont pas comme nous, ils n'ont pas de valeurs, pas de savoir-vivre.»

Seule la stabilité du gouvernement, sa relative neutralité en politique extérieure et son économie prospère, lui permet de maintenir la société dubaïote dans les rangs, loin des troubles qui agitent le reste du monde arabe.

«Pour l'ensemble du Golfe, Dubaï est une vitrine. Cela permet d'introduire le monde entier à notre culture, note Ahmed Al Shanti, étudiant en ingénierie civile. Pour moi, Dubaï représente une opportunité professionnelle, en tant qu'arabe, j'y découvre aussi d'autres cultures.»

Dubaï: le risque du mirage

C'est ainsi que Dubaï inspire confiance, et la confiance est la clé de sa réussite. Car si Dubaï existe, c'est grâce à sa capacité à attirer le monde entier dans ses tours. A la population qui vient d'ailleurs pour y travailler, ou la visiter; aux marchandises, à l'argent qui y circulent. Mais que se passe-t-il quand la confiance est ébranlée? La crise financière de 2008 en a donné une bonne idée. L'Emirat a été ruiné, et sauvé in extrémis du défaut de paiement par son voisin Abou Dabi.

La course à la modernité dans laquelle la ville s'est lancée est elle aussi soumise aux aléas d'un modèle cyclique.

«Ils anticipent les besoins, or si la demande ne suit pas, si les gens n'ont plus d'argent comme en 2008, ça peut se casser la figure, note Marc Lavergne. Mais c'est normal, ça fait partie du modèle. S'il n'y a pas assez de demandes, alors des entreprises font faillite, puis ça rebondit. C'est un modèle économique cyclique et le risque est intégré dans ce modèle.»

Jean-François Rycx s'étonne:

«A chaque fois qu'on pense que ça ne va pas marcher, ça fonctionne. Comme les zones franches. Au début, personne n'y croyait, et elles sont toujours pleines. Les palms, au début je trouvais ça extravagant, mais on trouve des gens pour acheter des maisons serrées les unes  contre les autres sur du sable importé de la mer pour plusieurs millions. L'économie est très brutale, elle monte très haut, et redescend très bas, mais au bout du compte, tous les projets finissent par fonctionner.»

L'exposition universelle est, dans ce sens, un présage de bon augure. Elle promet d'apporter l'équivalent de 28,6 milliards d'euros et de créer 277.000  emplois. Elle confortera aussi Dubaï dans le thème que la ville s'est choisie:

«Connecter les esprits, construire le futur.»

Marine Haÿ

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