Economie

Les retraités sont-ils trop au large dans leur logement?

Gilles Bridier, mis à jour le 13.12.2013 à 6 h 59

Dans neuf cas sur dix, les ménages âgés continuent d’occuper la même habitation que lorsqu’ils élevaient leurs enfants. Celle-ci devient donc trop grande, mais il est difficile de les rendre plus mobiles sur un marché tendu.

Michel Serrault dans le film «Le Viager» de Pierre Tchernia (1972).

Michel Serrault dans le film «Le Viager» de Pierre Tchernia (1972).

Adapte-t-on facilement son habitation à ses besoins lorsqu’on vieillit? En France, un tiers des retraités résident dans des logements sous-peuplés, note l’Insee à partir de son enquête «Famille et logement».

Les espaces de vie, en appartement ou en maison individuelle, sont trop vastes, mais les incertitudes sur le montant des pensions et leur évolution incitent plutôt les retraités, en la matière, à un certain conservatisme. On fait le dos rond et on ne bouge pas car souvent, lorsqu’on est locataire d’un appartement depuis longtemps et qu’on y a élevé ses enfants, déménager pour un autre appartement plus petit impliquerait malgré tout une majoration du loyer, compte tenu de l’évolution du marché locatif pendant cette longue période.

Aussi, même à loyer constant, autant conserver une grande surface. Le phénomène se vérifie aussi bien dans le secteur social que dans le secteur libre, a constaté le Conseil d’orientation des retraites (COR) à l’occasion d’un récent colloque. Dans ces conditions, pas de mobilité, ce qui constitue un frein à une bonne utilisation du parc locatif.

73% des ménages de retraités sont propriétaires

Autre cas de figure: lorsqu’on est propriétaire de son logement, souvent, on rechigne à déménager pour un bien plus petit afin de conserver ce qui constitue souvent la part la plus importante du patrimoine (la résidence principale représente en moyenne en France 58% des actifs patrimoniaux). On veut le conserver pour le transmettre à ses héritiers, ou le vendre en cas d’accident de la vie, éventuellement en viager, ou encore mettre en place un viager hypothécaire qui permet de souscrire un emprunt auprès d’un établissement financier en le gageant sur le bien immobilier.

Or, 73% des ménages dont la personne de référence a plus de 65 ans sont propriétaires de leur logement. Les retraités français se situent ainsi au niveau de la moyenne des pays de l'OCDE, derrière les Etats-Unis (80% des plus de 65 ans y sont propriétaires) mais loin devant l’Allemagne (55%). Ce qui explique qu’ils soient peu mobiles, compte tenu de la proportion importante de propriétaires et de l’importance de l’immobilier dans leur patrimoine.

Ainsi, entre 60 et 75 ans, qu’ils soient locataires ou propriétaires, près de neuf retraités sur dix demeurent dans la même résidence —celle-là même qu’ils occupent pour plus de la moitié d’entre eux depuis plus de 25 ans, relève l’Ined.

Comme les enfants ont quitté le foyer, les logements sont devenus trop grands: globalement, la surface moyenne disponible par personne pour un couple de retraités (près de 50 m2) est quasiment deux fois plus importante que pour un ménage de trentenaires. L’écart est encore plus significatif pour les personnes seules de plus de 65 ans (soit 53% des cas): alors qu’elles disposent de 80m2 en moyenne dans leur logement (celui qu’elles occupaient lorsqu’elles étaient en couple et avec leurs enfants), le trentenaire célibataire vit dans un 40 m2 et le quinquagénaire dans un 60 m2.

Le «logement intergénérationnel» peine à décoller

Certes, on pourrait imaginer de rétablir un certain équilibre en développant le concept de «logement intergénérationnel», dans lequel un senior héberge un jeune adulte moyennant une contrepartie financière. On évalue à 500.000 le nombre de jeunes qui seraient intéressés par la formule en France. Quant aux personnes âgées potentiellement concernées, elles seraient quelque 2 millions dans l’Hexagone, selon le Cresge, spécialisé dans les politiques sociales et l’habitat.

Mais la réalité ne reflète pas ce tableau théorique tant, sur le terrain, l’offre se révèle bien inférieure à la demande des jeunes: la formule ne rencontre pas de vif succès. Car cette opportunité ne doit pas être assimilée à une aide à domicile pour la personne âgée, et la motivation financière pour celle-ci n’est pas suffisante. Ajoutons à cela chez les seniors une certaine «peur du jeune» associée à la crainte d’une perte d’intimité… et le grand appartement restera sous-peuplé.

C’est surtout entre 70 et 80 ans que les retraités sont les moins mobiles. Avant, et surtout juste au moment du départ en retraite, une partie des couples réorganisent leur existence et en profitent pour déménager. La mobilité à ce moment de la vie est surtout importante en Île-de-France. Et c’est plus tard, après 80 ans, à cause des problèmes liés au vieillissement qui imposent d’habiter dans des logements adaptés ou des situations de veuvage, qu’on assiste à une nouvelle forme de mobilité d’ajustement.

Les personnes les plus âgées ne se retrouvent pas pour autant en institution: au contraire, on vieillit en France de plus en plus chez soi, et seulement 10% des plus de 75 ans sont aujourd’hui dans des maisons spécialisées sur le grand âge. Mais l’augmentation de l’espérance de vie implique de se pencher sur la question de leur logement: alors que la France comptait 1,96 million de personnes de plus de 75 ans en 1960, soit 4,3% de la population d’alors, elles sont aujourd’hui 5,82 millions, soit 9,1% du total.

Un projet de loi au printemps prochain

Cette évolution explique qu'un projet de loi soit en cours d’élaboration pour anticiper l’adaptation et l’offre des logements aux conditions de vie des personnes âgées. Un texte devrait être présenté au printemps prochain, non seulement pour favoriser le maintien à domicile, mais aussi pour développer une offre intermédiaire de logements entre domicile et établissement, à l’image des foyers-logements ou du «béguinage» tel qu’il est mis en œuvre aujourd’hui dans le Nord, avec les services associés au grand âge.  

L’objectif ne consiste pas, bien sûr, à imposer la mobilité, mais à créer les conditions d’une plus grande mobilité choisie des seniors en préservant l’indépendance des personnes. Et remettre ainsi sur le marché des logements qui pourraient répondre aux besoins de ménages plus jeunes. Mais ses effets seront forcément limités.

Gilles Bridier

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte