L'Europe doit soutenir les manifestants ukrainiens, derniers europhiles

Les manifestants pro-européens viennent de détruire une statue de Lénine à Kiev, le 8 décembre 2013. REUTERS/Maxim Zmeyev

Les manifestants pro-européens viennent de détruire une statue de Lénine à Kiev, le 8 décembre 2013. REUTERS/Maxim Zmeyev

L’Europe, ce n’est pas seulement un marché, c’est aussi un ensemble de valeurs et de principes que l’Ukraine aurait dû adopter si elle avait signé avec Bruxelles. Certains oligarques sont «européens» par pragmatisme. Les manifestants de Kiev le sont par idéalisme.

Des centaines de milliers de manifestants dans les rues, les bâtiments gouvernementaux occupés, la statue de Lénine déboulonnée: la deuxième révolution ukrainienne est en marche. La première, en 2004, avait laissé intactes quelques effigies du fondateur de l’URSS, symbole d’une œuvre inachevée. La deuxième réussira-t-elle mieux?

Le facteur déclenchant a été le refus du président Viktor Ianoukovitch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne qu’il avait paraphé quelques mois plus tôt. Cette décision a été comprise par une grande partie de la population ukrainienne comme la volonté des dirigeants de tourner le dos à l’Europe.

Viktor Ianoukovitch et son Parti des régions représentent d’abord cette Ukraine orientale tournée traditionnellement vers la Russie et dépendante du grand voisin pour sa production industrielle qui ne trouverait pas preneur ailleurs. Ils représentent aussi les oligarques qui, comme en Russie, ont bâti leur fortune sur les ruines de l’économie planifiée.

Cette division de l’Ukraine entre une partie occidentale, orientée vers la Pologne, de tradition catholique qui pratique la langue ukrainienne et une partie orientale peuplée de russophones, de religion orthodoxe, qui a vécu longtemps des mines et des grands combinats communistes, cette division n’est pas nouvelle.

Elle s’est manifestée dans les urnes après la «Révolution orange» de 2004, les pro-occidentaux et les pro-russes se sont succédé au pouvoir. Mais cette lecture de l’opposition entre les manifestants de Kiev et le président Ianoukovitch est trop simple. Si l’Ukraine orientale ne manifeste pas, elle ne se mobilise pas non plus pour soutenir le pouvoir. Les oligarques sont divisés.

Certains font de bonnes affaires avec Moscou et craignent de les perdre si le Kremlin met ses menaces à exécution en cas d’accord avec l’Union européenne. Mais d’autres, et parfois les mêmes, sont bien conscients que le développement de leur pays et leur accès au marché international passent par une modernisation de l’économie, le respect d’un minimum de règles juridiques voire l’établissement d’un Etat de droit à la place de l’arbitraire et de l’affairisme.

L’Europe, ce n’est pas seulement un marché, c’est aussi un ensemble de valeurs et de principes que l’Ukraine aurait dû adopter si elle avait signé avec Bruxelles. Certains oligarques sont «européens» par pragmatisme. Les manifestants de Kiev le sont par idéalisme. Ils rêvent d’une Europe dont ils estiment déjà faire partie par leur histoire et leur culture.

Ils se considèrent comme les dernières victimes de la division est-ouest qui a dominé le Vieux continent au XXe siècle et en particulier pendant la Guerre froide. La fin du communisme les a laissés en suspens entre l’Europe et la Russie, contrairement aux Etats baltes ou à la Pologne. Ils ont cru qu’ils pourraient réparer cette «injustice» en devenant indépendants en 1991, mais leur liberté a été confisquée par des caciques de l’ancien régime soviétique.

Paix, prospérité, démocratie

Ils y ont cru encore en 2004, mais leur révolution a été dévoyée par l’incurie des dirigeants qui se revendiquaient de l’Occident et le retour au pouvoir des postcommunistes.

Contre vents et marées, ils maintiennent vivant un «rêve européen» qui a bien pâli à l’Ouest. Dans quel pays de l’UE des dizaines de milliers de manifestants se rassembleraient-ils en brandissant des drapeaux bleus aux étoiles dorées? Faut-il être à l’extérieur de l’UE pour y croire encore?

A Kiev, on manifeste pour les idéaux fondateurs de l’intégration européenne: paix, prospérité, démocratie. L’attraction exercée par l’Union européenne est renforcée par la répulsion que provoquent la Russie et le régime de Vladimir Poutine. Cette répulsion se mêle évidemment de crainte. Certains succombent au chantage. L’Arménie a renoncé à participer au partenariat oriental proposé par l’UE à la suite des menaces proférées par la Russie. La Géorgie et la Moldavie, elles, n’ont pas cédé. Viktor Ianoukovitch s’est plié à la volonté de Moscou tout en espérant faire monter les enchères entre la Russie et l’UE.

Les membres de l’UE ont une responsabilité: faire en sorte que le «rêve européen» des Ukrainiens se soit pas une simple illusion et que l’attraction ne se transforme pas en déception. La majorité des manifestants de Kiev sait sans doute que l’entrée de leur pays dans l’UE n’est pas pour demain, mais leur but ultime est bien d’en faire partie un jour, fut-il lointain.

Pour certains dirigeants de l’UE, le partenariat oriental est une salle d’attente, pour d’autres une voie de garage. Les premiers pensent que l’UE peut s’élargir jusqu’aux frontières de la Russie; les seconds y sont hostiles, tant par crainte de nouveaux élargissements que par volonté de ménager le Kremlin. Les dirigeants russes continuent de raisonner en termes de zones d’influence.

Le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a même déclaré un jour que la Russie était menacée d’être «encerclée par des démocraties». Les Européens ne sont pas obligés de les suivre dans cette voie. En soutenant les manifestants de Kiev, ils montreraient qu’ils ne veulent pas d’un nouveau partage de l’Europe.

Daniel Vernet