La chute de Saddam Hussein est responsable des troubles en Iran

Christopher Hitchens, mis à jour le 20.07.2009 à 7 h 59

Vus les liens entre Irak et Iran, cette hypothèse n’a rien de saugrenu.

Un enfant passe devant une peinture de Saddam Hussein, à Tikrit, le 21 mars 2007. Pigiste Irak / Reuters

Un enfant passe devant une peinture de Saddam Hussein, à Tikrit, le 21 mars 2007. Pigiste Irak / Reuters

La nouvelle la plus excitante et la moins médiatisée des dernières semaines en Iran est que l'adversaire émergent de l'ayatollah Ali Khamenei, «chef suprême» de plus en plus frénétique et isolé, est l'ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani. Or, Rafsandjani s'est récemment rendu dans la ville de Nadjaf, en Irak, pour s'entretenir avec l'ayatollah Ali Husaini Sistani, opposant de longue date aux doctrines de Khamenei, et a rencontré Jawad al-Chahristani, représentant de Sistani en Iran, dans la ville de Qom.

C'est cette dialectique entre chiites iraniens et irakiens qui sous-tend la sidérante déclaration faite à Qom le week-end dernier, selon laquelle le gouvernement d'Ahmadinejad n'a pas la légitimité nécessaire pour représenter le peuple iranien.

La plus forte opposition à l'autocratie religieuse dans les villes les plus religieuses.

En Iran, le visiteur se retrouve face à plusieurs paradoxes apparents, notamment celui-là: si vous voulez trouver une opposition profondément enracinée à l'autocratie religieuse, c'est dans les villes saintes de Mechhed et de Qom qu'il faut vous rendre. C'est dans des endroits comme ceux-là, consacrés aux divers imams de la mythologie chiite, que l'on entend souvent les critiques les plus obstinées et les plus vives -ainsi que le genre de critiques que les mollahs au pouvoir ont le plus de mal à gérer.

Nul besoin par conséquent de souligner l'importance de la déclaration faite samedi dernier par l'Association des enseignants et des chercheurs de l'école théologique de Qom, source très respectée de jugements religieux, qui a déclaré tout de go que le plébiscite iranien grotesque et arrangé à l'avance n'était rien d'autre qu'une imposture. (Dans ce domaine, les religieux de Qom sont bien plus clairvoyants que de nombreux «experts» américains en opinion publique iranienne, très occupés jusqu'à récemment à écrire que Mahmoud Ahmadinejad était un homme du peuple mal dégrossi).

On peut inférer au moins deux choses de la déclaration de l'Association. La première est que le mécontentement public provoqué par les abus des dernières semaines doit être à la fois très profond et très répandu. Les désaccords au sein du clergé sont généralement réglés bien plus discrètement. Si les érudits chiites de Qom ont décidé de parler publiquement et de qualifier le régime d'Ahmadinejad d'imposture, c'est qu'ils ont été impressionnés par l'intensité des sentiments populaires. La seconde induction dérive de la première: on peut affirmer sans exagérer que la République islamique dans sa forme actuelle est en train de vivre une grave crise de légitimité.

Des forces divergentes au sein du chiisme

Un excellent article d'Abbas Milani, dans l'exemplaire actuel de The New Republic, place dans un contexte historique et idéologique les forces divergentes à l'intérieur du chiisme, et en particulier le désaccord ancien entre ceux qui estiment que le clergé doit régner au nom du peuple (la notion ultraréactionnaire du velayat-e faqui, que j'ai abordée dans cette chronique) et ceux qui ne partagent pas ce point de vue. Parmi les membres les plus surprenants de l'opposition anti-Khomeiny se trouve le petit-fils de feu l'ayatollah, Sayeed Khomeiny, membre du clergé relativement jeune de Qom, sur qui j'ai également déjà écrit. Et parmi ceux qui pensent qu'il est sacrilège que le clergé s'avilisse et se compromette avec le pouvoir politique se trouve le grand ayatollah Sistani, chef spirituel de l'Irak voisin. (Pour pousser encore un peu plus loin les croisements, sachez que Sistani est en fait iranien, tandis que l'ayatollah Khomeiny a ruminé la plus grande partie de sa réflexion sur un futur despotisme religieux pendant son exil en Irak.)

Quel lien entre Iran et Irak?

Ce qui m'amène à une question qui, à mon sens, mérite d'être posée: la chute du régime de Saddam Hussein, et l'organisation d'élections concurrentielles qui a suivi -auxquelles ont pris part de nombreux partis chiites irakiens rivaux- ont-elles eu une quelconque influence embryonnaire sur les incroyables événements en Iran? Sans doute, quand j'ai interviewé Sayeed Khomeiny à Qom il y a quelques années, et qu'il a ouvertement évoqué «la libération de l'Irak», il semblait espérer et croire que cet exemple serait suivi.

Certes, une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais considérons cela: de nombreux Iraniens effectuent des pèlerinages religieux aux lieux saints de Nadjaf et Karbala dans le sud de l'Irak. Ils ont pu voir comment ont été tenues les élections nationales et locales, plus ou moins honnêtement et ouvertement, et que les différents partis chiites irakiens ont lutté pour gagner des voix (et comment ces partis, alignés sur le régime iranien, étaient en perte de vitesse). Ils ont vu un parlement irakien souvent tumultueux être le cadre de vrais débats, rapportés avec une honnêteté très raisonnable par les médias irakiens.

Un peuple fatigué d'être infantilisé

Et pendant ce temps, une caste de mollahs iraniens qui qualifie son propre peuple d'enfants et le rabaisse au simple rang de pupilles de la nation, organise une élection «pour faire semblant» et va jusqu'à essayer d'en truquer le résultat. Les Iraniens n'aiment vraiment pas s'inspirer de ce que font les Arabes -et des Irakiens sans doute encore moins- mais voir ce qui ressemblait à d'authentiques élections juste à côté a très bien pu leur donner l'envie d'en vivre de vraies, eux aussi.

L'existence d'autres facteurs déterminants ne fait aucun doute. Contrairement à la distinction simpliste entre «urbains libéraux» et «ruraux conservateurs» faite par tant de commentateurs désinvoltes, l'Iran vit la très rapide urbanisation d'une population autrefois rurale, et tout Marxiste qui se respecte sait qu'historiquement, ce genre de période est féconde en agitation révolutionnaire.

Dans l'Irak de Saddam, posséder une antenne parabolique était passible de mort; et nul n'ignore que les mollahs en Iran ne sont pas capables de faire appliquer leur propre interdiction des médias informels et des transmissions non-officielles. Et pourtant, précisément parce qu'ils sont si bouchés et si fanatiques, ils se condamnent à continuer d'essayer. Tous les Iraniens que je connais sont convaincus que si le système de Khamenei n'est pas mort, le signal du début de la fin a été donné.

Christopher Hitchens

Traduit par Bérengère Viennot

(Photo: Un enfant passe devant une peinture de Saddam Hussein, à Tikrit, le 21 mars 2007. Pigiste Irak / Reuters)

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