Etre gay en Syrie

REUTERS/Ammar Abdullah

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Coincée entre le régime de Bachar el-Assad et les islamistes, la communauté gay de Syrie doit lutter pour sa survie. Ce qui, pour ces hommes qui n'ont nulle part où aller, veut bien souvent dire quitter la Syrie, pour un ailleurs peu sûr.

BEYROUTH (Liban)

Quand les rebelles syriens ont pris Racca en mars dernier, on aurait pu croire que la capture de cette cité nordique qui était jusque-là contrôlée par le régime du président Bachar el-Assad leur suffirait. Ils ne se sont pas immiscés dans la vie privée des citoyens selon Amir, un Syrien originaire de la ville.

Cette période de calme n’a hélas pas duré. Quand des groupes islamistes comme l’Etat islamique d’Irak et du Levant (ISIS) et le Front al-Nosra, tous deux apparentés à al-Qaida, ont commencé à monter en puissance, ils ont imposé leur interprétation de la justice islamique à la population. 

«Petit à petit, ils ont entrepris de purifier la ville de ses éléments non islamiques, raconte Amir. Ailleurs, il y a des tribunaux, des procès... Mais avec eux, en un jour ou deux, ils peuvent décider de vous décapiter.»

La vie à Racca est rapidement devenue impossible pour Amir, qui est gay. Il a réussi à s’enfuir à Beyrouth. Il est sûr et certain d’être recherché par les djihadistes.

«Avant, avec le gouvernement syrien, on pouvait s’en sortir avec des pots-de-vin, nous explique-t-il. Mais certaines personnes sont tellement religieuses qu’elles résistent aux pots-de-vin.»

Tandis que les violences en Syrie se poursuivent, de nombreuses personnes se sont réfugiées auprès de leurs communautés ethniques ou religieuses pour y trouver la protection. Mais contrairement aux autres groupes minoritaires comme les chrétiens, les kurdes et les alaouites, les minorités sexuelles, et en particulier les homosexuels, ne bénéficient d’aucune protection de la part des institutions politiques, ethniques ou religieuses. Les homosexuels syriens ne sont nulle part à l’abri: dans tout le pays, ils ont été à la fois la cible d’attaques de militants pro-régimes et de miliciens islamistes. Parfois à cause de leur orientation sexuelle, mais aussi parce qu’ils sont perçus comme une proie facile à dépouiller au milieu d’une guerre chaotique.

Une violence qui peut aller jusqu'à la mort

En tant que responsable du programme au Projet d’assistance aux réfugiés irakiens (Irap), j’ai eu l’occasion d’interviewer des dizaines de réfugiés homosexuels syriens qui ont fui au Liban pour échapper à la persécution. L'Irap fournit une assistance légale à des réfugiés de toutes nationalités pour les aider à se réinstaller. De nombreux Syriens homosexuels ont accepté de témoigner pour m’aider à écrire cet article, sans que ce soit lié à l’assistance qu’ils ont reçue de la part d’Irap. Au cours de nos conversations, ces hommes ont décrit une culture de la violence véritablement choquante, même quand on prend en compte les innombrables et incroyables violations des droits de l’homme commises par la Syrie.

Les homosexuels qui sont toujours en Syrie ne doivent pas seulement éviter d’être découverts, puisque la capture d’une de leurs connaissances peut également représenter une menace mortelle. Amir se rappelle d’un de ses amis homosexuels, Badr, qui a été kidnappé l’été dernier par le Front al-Nosra, avant d’être torturé pour obtenir des informations sur d’autres homosexuels puis exécuté: 

«Quelques jours plus tard, le Front al-Nosra a rassemblé des gens sur la place et a dénoncé un autre type en disant qu’il était pédé, raconte Amir. Ils lui ont coupé la tête avec une épée.»

Toute cette violence ne semble pourtant pas uniquement liée aux croyances islamistes. Il se pourrait qu’elle soit également provoquée par une simple envie de manifester son pouvoir et son autorité. Certains homosexuels ont eux-mêmes participé à des actes de violence à l’encontre de leurs semblables, en toute conscience du fait qu’ils risquaient d’être démasqués.

Imad raconte ainsi l’histoire d’une connaissance homosexuelle qui combat actuellement aux côtés d’un groupe islamiste:

«Il couchait avec un de mes amis homosexuels pour de l’argent, et puis il a disparu pendant quelques mois. En fait, il était en train de suivre un entraînement militaire à l’étranger. Il est revenu avec une longue barbe. Il est sûrement motivé par l’argent et par la protection qu’ils peuvent lui apporter.»

Les réfugiés qui fuient les violences en Syrie peuvent en général se contenter d’éviter les zones contrôlées par le groupe auquel ils s’opposent, mais dans le cas des homosexuels, les violences ne sont pas confinées à une seule zone géographique. Un résident de Damas, Najib, a fui sa maison après que son frère a découvert qu’il était gay. Son travail l’a conduit à rejoindre une banlieue de la capitale contrôlée par les rebelles, où il a entamé une relation avec un combattant islamiste. Le chef de la brigade, un musulman très conservateur, a commencé à avoir des soupçons sur leur relation, ce qui a forcé Najib à fuir une nouvelle fois pour se réfugier dans une banlieue plus proche de la ville.

Etat, opposition, tout le monde s'en prend aux homos

Un matin, des miliciens pro-régime l’ont arrêté à un point de contrôle. Najib a reconnu l’un des hommes, Kheder: il l’avait vu dans un parc qui servait de lieu de rendez-vous non officiel pour les homosexuels avant la révolution. Les hommes lui ont bandé les yeux et l’ont amené à l’intérieur d’un bâtiment, avant de lui réclamer 15.000 dollars s’il ne voulait pas être livré aux autorités de l’Etat.

«Après ça, ils m’ont dit de me déshabiller. Ils ont pris mon téléphone et m’ont photographié, raconte-t-il. Un autre type m’a mis un coup de pied dans la tête et m’a traité de prostitué. Après ça, ils m’ont violé.»

Najib a apporté de l’argent le lendemain, et a promis qu’il amènerait le reste de la somme dans les jours qui suivraient. Au lieu de ça, il a fui au Liban.

«Une personne homosexuelle en Syrie est prise entre deux feux: celui du régime, et celui de l’opposition, explique-t-il. Le problème, c’est que la plupart des gens trouvent normal qu’on s’en prenne aux homosexuels.»

Même si les actes de violence sont devenus de plus en plus communs ces dernières années, la persécution des homosexuels en Syrie date de bien avant le soulèvement. Le code pénal syrien stipule qu’un acte sexuel «non naturel» est un crime qui peut entraîner une peine de prison de trois ans. Le manque général d’acceptation de la société syrienne envers l’homosexualité a toujours forcé les homosexuels à vivre cachés et à se voir en secret pour éviter d’être arrêtés ou de subir les représailles d’un «crime contre l’honneur».

En 2009, la police a arrêté un groupe d’homosexuels à Racca après avoir obtenu un enregistrement de deux hommes en train de faire l’amour. Les policiers ont eu recours à la torture pour obtenir les noms d’autres homosexuels, avant de les arrêter eux aussi.

«Beaucoup de gens ont été attachés et roués de coup avant d’être interrogés. La plupart d’entre eux ont avoué leur homosexualité juste pour qu’on arrête de les torturer, m’explique Selim, un jeune homosexuel qui a fui Racca au printemps dernier, en parlant de la situation dans cette ville avant la révolution. Par contre, si on connaissait quelqu’un de haut placé au gouvernement, on pouvait s’en tirer. Tout le monde n’était pas arrêté. Certains subissaient juste un chantage alors que d’autres versaient des pots de vin à la police.»

Beyrouth, un asile qui n'est pas le paradis

Pour certains Syriens homosexuels, des membres de leur propre famille pouvaient représenter la plus grande menace d’être découvert. Joseph, un chrétien originaire de Deir Ez-Zor, une ville de l’est du pays, a fui la Syrie il y a quelques mois après avoir oublié d’éteindre son ordinateur dans un café alors qu’il se trouvait avec ses cousins. Il était en pleine conversation avec son petit-ami.

«Le lendemain, ils sont venus me voir et m’ont dit de quitter la Syrie, parce que j’allais déshonorer notre famille. Ils m’ont menacé de me tuer si je refusais de partir.»

Dans les 24 heures, Joseph est parti pour le Liban.

Même si Beyrouth est souvent considérée comme la ville la plus ouverte et libérée du Moyen-Orient, de nombreux réfugiés gays trouvent que leur situation n’y est pas beaucoup plus enviable. Dans la capitale libanaise, certains ont découvert qu’ils étaient exploités de la même manière que dans leur pays d’origine.

Hussein a fui le nord de la Syrie au printemps dernier, après qu’un membre de sa famille a essayé de l’assassiner en apprenant qu’il était gay. Il ne connaissait personne à Beyrouth et a commencé à dormir sur la plage. Il a été forcé de se prostituer pour survivre.

«Une fois, un type m’a ramassé pour coucher avec moi, me raconte-t-il. En fait, j’ai été violé par tout un groupe d’hommes libanais. Après l’agression, je suis retourné sur la plage parce que je n’avais nulle part où aller.»

Au cours de mes entretiens, quand je leur ai demandé s’ils ne pouvaient pas trouver un endroit plus sûr, la plupart des réfugiés homosexuels syriens m’ont toujours répondu la même chose: ils n’ont nulle par où aller. Cette situation doit changer: même s’il est difficile d’attendre plus de droits pour les homosexuels dans une société conservatrice en pleine guerre civile, les organisations d’aide aux réfugiés peuvent faire plus pour aider cette minorité oubliée. L’équipe devrait être particulièrement entraînée pour faire face aux besoins de cette population, on devrait développer les services d’aide aux hommes victimes de violences sexuelles, les individus les plus vulnérables devraient bénéficier d’un refuge plus sûr, et les réfugiés qui présentent le plus de risques devraient être déplacés dans un autre pays.

Yaman, un Syrien homosexuel qui a fui Kameshli, une ville au nord du pays, décrit son incapacité à trouver un logement à Beyrouth, et comment il a été ramassé dans la rue par un homme riche en échange de ses services sexuels. L’homme en question l’enfermait à l’intérieur de sa maison quand il partait travailler pour garder Yaman prisonnier.

«Après un temps, je ne pouvais plus le supporter, alors je suis parti, raconte-t-il. Je préfère encore être affamé et vivre dans la rue.»

Haley Bobseine
Responsable du programme Moyen-Orient du Iraqi Refugee Assistance Project

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

NDLE: Tous les noms ont été changés pour conserver l'anonymat des témoins.

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