Culture

Notre sélection des meilleurs livres de 2013

Slate.fr, mis à jour le 17.12.2013 à 12 h 40

Littérature, politique, histoire, économie, culture... Slate a demandé à ses contributeurs de choisir chacun un ouvrage qui a marqué leur année. Autant d'idées cadeaux pour les fêtes.

Boekenkerstboom / Bibliotheek Kortrijk via Flickr CC License by

Boekenkerstboom / Bibliotheek Kortrijk via Flickr CC License by

Il est encore plus présent sous les sapins que les chocolats, les parfums ou encore les jouets: selon une récente étude du cabinet Deloitte, le livre reste, année après année, le cadeau incontournable des fêtes. Pour ne pas choisir à l'aveugle, Slate a donc demandé à ses contributeurs de désigner le livre qui avait le plus marqué, dans leur domaine d'expertise ou non, leur année 2013.

Politique, histoire, art, économie, littérature, en VF ou en VO: une sélection d'une trentaine d'ouvrages pour tous les goûts et les profils. Bonne lecture!

Romans et nouvelles: Pas de saison pour l’enfer, de Kent Anderson; Le quatrième mur, de Sorj Chalandon; Les Occupations, de Côme Martin-Karl; Nos Etoiles contraires, de John Green; Chers Voisins, de John Lanchester; Le Garçon incassable, de Florence Seyvos; Le Fantôme, de Jo Nesbø, et Délivrance, de Jussi Adler-Olsen; Mémoires d'un bison, d'Oscar Zeta Acosta; La saison de l’ombre, de Leonora Miano; Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey; Docteur Sleep, de Stephen King; Le roman du mariage, de Jeffrey Eugenides; Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre, de Martin Amis; La note verte, de Jean-Claude Ellena; La première pierre, de Pierre Jourde; Les mains du miracle, de Joseph Kessel.

Arts: J.D. Kirszenbaum, la génération perdue, de Nathan Diament, Nadine Nieszawer, Caroline Goldberg Igra et David de RothschildNachtleben Berlin. 1974 bis Heute, de Wolfgang Farkas, Stefanie Seidl et Heiko Zwirner; Jérusalem, de Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi.

Sports: Dico culture illustré de Roland-Garros, de Julien Pichené et Christophe Thoreau; The Numbers Game: Why Everything You Know About Football is Wrong, de Chris Anderson et David Sall

Monde contemporain: Requiem pour l'espèce humaine, de Clive Hamilton; Propriété intellectuelle: géopolitique et mondialisation, de Mélanie Dulong de Rosnay et Hervé Le Crosnier; Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen: loisirs, cultures et politiques, sous la direction de Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse; La démocratie des crédules, de Gérald Bronner; Pour en finir avec l’espèce humaine, et les Français en particulier, de Gérard Drachline; Sale temps pour les femmes. Futures mères, si vous saviez!, d'Odile Buisson; Ainsi fait-il, d’Henri Madelin et Caroline Pigozzi.

Histoire: Histoire de la Turquie. De l’Empire à nos jours, de Hamit Bozarslan; 1914-2014. L’Europe sortie de l’histoire?, de Jean-Pierre Chevènement (Fayard); Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), de Stéphane Audoin-Rouzeau; La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch.


Requiem pour l’espèce humaine, de Clive Hamilton (Presses de Sciences Po)

Recommandé par Michel Alberganti, journaliste sciences.

Clive Hamilton, philosophe et professeur d’éthique australien, se classe dans la catégorie prolifique des prophètes de la catastrophe climatique. Il pousse la prédiction jusqu’à l’extrême: l’apocalypse qui fera disparaître le monde tel que nous le connaissons.

Mais l'originalité de son ouvrage réside dans son plaidoyer pour un deuil salvateur. Une étape de désespoir indispensable pour nous engager enfin dans la préparation active à une adaptation au nouveau monde qui se prépare, celui de l’après-réchauffement.

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J.D. Kirszenbaum, la génération perdue, de Nathan Diament, Nadine Nieszawer, Caroline Goldberg Igra et David de Rothschild (Somogy Editions d'art)

Recommandé par Jacques Benillouche, journaliste à Jérusalem

En publiant la biographie d'un peintre peu connu, Jechezkiel Kirszenbaum, son petit-neveu Nathan Diament a édité une œuvre d’art émaillée de reproductions de tableaux d'une haute qualité graphique mais aussi un livre d’histoire, qui permet de flâner à travers le temps et la nostalgie du peintre.

La biographie s'y double d’un travail historique sur le parcours des juifs d’Europe de l’Est: les pérégrinations de l’artiste fuyant l’oppression dans sa Pologne natale l’ont amené à suivre l’enseignement du Bauhaus de Weimar et l’ont conduit dans les galeries berlinoises avant de rejoindre l’Ecole de Paris. Sa peinture, empreinte de nostalgie et de tristesse, évoque à la fois le monde des shtetels, les ghettos d’Europe, et l’errance perpétuelle des juifs à la recherche d’un avenir loin de l’oppression.

La fréquentation des artistes juifs de l’Ecole de Paris a permis au peintre de surmonter le choc de la perte de sa femme déportée à Auschwitz. Ses œuvres ont été pillées par les nazis et parfois détruites, mais près de deux cents tableaux ont été sauvés et éparpillés à travers le monde. Nathan Diament consacre aujourd’hui son temps à rechercher ces œuvres qui ont évolué de l’art figuratif juif vers les courants dominants du cubisme et de l'impressionnisme.

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Propriété intellectuelle: géopolitique et mondialisation, de Mélanie Dulong de Rosnay et Hervé Le Crosnier (CNRS)

Recommandé par Catherine Bernard, journaliste économique

Il fut un temps où la richesse des entreprises se mesurait au nombre de leurs ouvriers ou à celui de leurs machines. Désormais, elle se niche largement dans leurs biens immatériels: brevets, marques, droits d'auteurs... Au point que l'OMC a érigé, il y a presque vingt ans, en pierre angulaire de la mondialisation la notion jusqu'alors peu répandue de «propriété intellectuelle».

Bingo! Dans nos «sociétés de la connaissance», le contrôle du savoir est désormais devenu un instrument de domination, expliquent les auteurs de ce livre didactique qui nous fait cheminer dans les arcanes de la propriété intellectuelle et ses enjeux. Domination économique, bien sûr, mais aussi culturelle et politique.

Mais la messe n'est pas dite puisque, de l'open source aux creative commons, ce droit de «propriété» un peu spécial est sans cesse contesté ou aménagé.

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Histoire de la Turquie. De l’Empire à nos jours, de Hamit Bozarslan (Taillandier)

Recommandé par Ariane Bonzon, journaliste spécialiste de la Turquie

Connaître l’histoire pour mieux comprendre le présent: l’adage n’a peut-être jamais été plus adapté qu'à la Turquie de 2013. Tandis que les dirigeants actuels inscrivent leurs faits et gestes dans la glorieuse continuité de l’empire ottoman, l’ouvrage d’Hamit Bozarslan rompt avec ce fétichisme de grandeur et montre que, derrière leur apparente puissance, les empereurs ottomans furent souvent fragilisés par une forte fragmentation sociale et des révoltes incessantes.   

En revanche, tout en prétendant liquider l’héritage autoritaire de Mustafa Kemal, les islamo-conservateurs au pouvoir s'inscriraient tout de même dans l’équation identitaire formulée il y a plus d’un siècle par Ziya Gökalp, l’inspirateur du kémalisme. Celle d’une synthèse turco-islamiste qui écarte l’idée de démocratie, nie aux individus la qualité de sujets citoyens, élimine le courant politique libéral avec trois objectifs: l’islamisation, la turquification et l’occidentalisation.  

Sous forme d'un récit tout à la fois savant et agréable à lire, cet ouvrage nous apprend –entre mille autres choses– que la continuité historique ne se trouve pas toujours là où on la croit.

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Jeunesses arabes. Du Maroc au Yémen: loisirs, cultures et politiques, sous la direction de Laurent Bonnefoy et Myriam Catusse (La Découverte)

Recommandé par Nadéra Bouazza, journaliste à Slate Afrique

Cet ouvrage collectif réunissant une trentaine de spécialistes brasse un espace communément appelé «monde arabe» mais balaie d’un revers de main l’idée selon laquelle on pourrait utiliser le générique «les jeunes arabes». De l’Atlas aux larges du port d’Aden, les traditions culturelles diffèrent. Les jeunes aussi.

Le quotidien des hittistes algériens décrit par Loïc Le Pape ne ressemble en rien à la vie des jeunes expatriés arabes d’Abou Dabi adeptes des coffee shops. Les chercheurs s’emparent de cette diversité, non pas avec une armada de concepts, mais à partir d’éléments très concrets de la vie quotidienne: un centre commercial, une voiture, un hangar, des séries télés, une chambre, une association, une scène de théâtre…Une source incontournable pour comprendre les évolutions en cours dans la région.

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Pas de Saison pour l’enfer, de Kent Anderson (13e Note Editions)

Recommandé par Antoine Bourguilleau, traducteur et journaliste musique et histoire

Est-il utile de présenter Kent Anderson? Sans doute, hélas, car son roman Sympathy for the Devil, un des plus grands sur la guerre du Vietnam, a été longtemps épuisé, avant d’être récemment réédité. C’est peu de dire que ce soldat dans les Forces spéciales a été marqué par cette guerre qui a fait de lui une machine à tuer un peu inadaptée à la vie civile.

Pas de saison pour l’enfer est un recueil de nouvelles publiées sous le titre anglais Liquor Guns & Ammo, assorti de quelques textes inédits. On y trouve des textes hallucinés –car Kent Anderson trace un parallèle malheureusement très pertinent entre les dégâts provoqués par les drogues chez les musiciens américains de la fin des années 1970 et certaines formes prises par la guerre du Vietnam–, brefs, incisifs, mais aussi quelques chutes de ses deux romans, des inédits, donc, et quelques photos personnelles de l’auteur.

Un bon moyen de patienter en attendant, on l’espère, la suite des aventures du sergent Hanson, écrit par un de ces milliers d’Américains qui, quarante ans plus tard, ne sont toujours pas revenus du Vietnam.

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Le quatrième mur, de Sorj Chalandon (Grasset)

Recommandé par Gilles Bridier, journaliste économique

Les jurés du prix Goncourt des lycéens, qui l'ont primé, ont été frappés par l’écriture percutante et sans fard de Sorj Chalandon pour rendre compte des angoisses et des atrocités dans le Liban en guerre du début des années 1980.

Un metteur en scène de théâtre, politiquement engagé en France, va tenter d’y monter l’Antigone de Jean Anouilh avec des acteurs provenant de tous les camps impliqués dans le conflit. Pour «voler deux heures à la guerre» et tenir la promesse faite à un ami. Mais en même temps, aussi, découvrir l’envers de ses propres certitudes.

Sorj Chalandon, journaliste, ne livre pas de nouveaux témoignages de scènes vécues sur place. Son livre est un roman, pas un reportage. Mais en construisant un univers autour de repères et de polémiques qui marquèrent l’actualité d’alors et en tentant de transcender des clivages qui continuent d’entretenir les conflits aujourd’hui, il entraîne le lecteur dans la spirale de ses propres fêlures, à travers le projet gratuit d’une trêve improbable qui renvoie chacun de nous à ses propres contradictions face une violence sans borne. Un roman dans lequel on demeure bien au-delà de la dernière page.

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La démocratie des crédules, de Gérald Bronner (PUF)

Recommandé par Jean-Laurent Cassely, journaliste politique et société

Connaissez-vous Charles Fort, l’homme qui a donné crédit à l’étude des pluies de grenouilles, des vestiges archéologiques lilliputiens, des poltergeists ou des grêlons explosifs? Savez-vous pourquoi les adeptes des sectes se recrutent parmi les diplômés du supérieur et même parfois les scientifiques de haut niveau?

Pourquoi Internet donne l’avantage aux thèses complotistes et aux pseudosciences? Comment l’hyper-concurrence médiatique a fini par servir la crédulité? Et, surtout, surtout: savez-vous pourquoi douter de tout est devenu le nouveau sens commun?

C’est à ces questions que répond Gérald Bronner, sociologue épris de psychologie sociale, sur des sujets désormais omniprésents dans l’espace public. LE livre à lire pour comprendre l’avènement du doutisme de masse.

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Les Occupations, de Côme Martin-Karl (JC Lattès)

Recommandé par Cécile Chalancon, éditrice

Autant le dire tout de suite, l'auteur est un ami. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir du talent.

Dans son premier roman, Côme Martin-Karl nous embarque dans le récit parallèle de deux vies médiocres. Celle de Marcel, le grand-père, collabo qui censure les pièces de théâtre (voilà pour la première «Occupation»). Et celle de Pierre, jeune homme des années 1980 qui s'occupe, tant bien que mal, dans une famille moyenne, une ville moyenne. Le fait qu'il soit gay ne change rien à son existence moyenne, et c'est aussi un des intérêts du livre.

L'écriture est ciselée, l'amour des gens et des personnages flaubertien, l'humour omniprésent. A lire, ne serait-ce que pour les scènes de repas ou la plongée dans cette France des sigles et de l'administration.

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Dico culture illustré de Roland-Garros, de Julien Pichené et Christophe Thoreau (R&Co)

Recommandé par Yannick Cochennec, journaliste de sport

A l’heure où vient d’être dévoilée l’affiche de l’édition 2014 du tournoi de Roland-Garros, pourquoi ne pas se replonger dans l’histoire de ce tournoi à la faveur de cet ouvrage de près de 400 pages sorti au printemps dernier, qui narre, par le biais de multiples anecdotes souvent savoureuses, la saga des Internationaux de France?

Une au passage: celle concernant l’arbitre André Vanderpol, sifflé à mort en 1979 lors d’une rencontre entre le Français Dominique Bedel et le Polonais Wojtek Fibak. A la fin du match, le juge de chaise quitte le court humilié et disparaît dans la nature le jour-même. Il sera retrouvé deux mois plus tard errant dans les rues de Nice. Il avait totalement perdu la raison.

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Nos Étoiles contraires, de John Green (Nathan)

Recommandé par Cécile Dehesdin, journaliste numérique, pop culture et genre

C’est l’histoire de deux adolescents qui ont un cancer et tombent amoureux. Dit comme ça, Nos Etoiles contraires ne fait pas très esprit de Noël. Mais comment résumer en quelques phrases le talent de John Green, qui réussit à rendre drôle et touchant une histoire impossible sans pour autant tomber dans le pathos?

Nos Etoiles contraires a aussi l’originalité d’être un livre de young adult sans dystopie, fin du monde, vampires ou autres créatures. A offrir à tous les jeunes adultes donc, quel que soit leur âge.

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Chers Voisins, de John Lanchester (Plon)

Recommandé par Nadia Daam, journaliste à 28 minutes (Arte) et spécialiste de la parentalité

Il ne faut pas se fier à la très malhabile traduction française du titre original, Capital. Il ne s’agit ni d’une énième critique de l’individualisme en milieu urbain, ni de la version littéraire d’un programme court (mais toujours trop long) de TF1. Chers voisins évoque bien le quotidien des habitants d’une même rue londonienne, mais c’est là leur seul point commun.

A Pepys Road cohabitent, sans presque jamais se croiser, Roger, col blanc de la City qui gâte sa famille tout en la négligeant prodigieusement, Zbigniew, plombier polonais que ses clients appellent Bogdan, ou encore les Kamal, famille pakistanaise immigrée qui tente, sans jamais y parvenir, de se faire toute petite.

Sort des réfugiés politiques, cyberdjihadisme, délitement des liens familiaux, administration écrasante: Lanchester décrit admirablement bien les arrière-cours malodorantes de l’Angleterre pré-crise financière.

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1914-2014. L’Europe sortie de l’histoire?, par Jean-Pierre Chevènement (Fayard)

Recommandé par Eric Dupin, journaliste politique

Jean-Pierre Chevènement appartient à l’espèce très rare des intellectuels en politique. Son 19e livre est une remarquable fresque historique qui guide le lecteur des origines de la Grande Guerre de 14-18 aux errements de l’Europe actuelle en passant par une analyse comparatiste des deux mondialisations des débuts du XXe et du XXIe siècle. On y croise la question de la responsabilité historique des drames qui ont ensanglanté l’Europe tout comme celle des variations de l’hégémonie sur le monde.

Ceux qui prennent l’auteur pour un nationaliste étroit seront surpris par sa fine analyse des rapports franco-allemands. Chevènement ne dissimule pas son admiration pour le «peuple frère» d’outre-Rhin tout en regrettant que l’Allemagne soit devenue une «grande Suisse» immergée dans la mondialisation. Plus que jamais convaincu que l’euro enfonce le Vieux Continent dans la stagnation, l’ancien ministre plaide pour une «grande Europe» à géométrie variable.

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The Numbers Game: Why Everything You Know About Football is Wrong, de Chris Anderson et David Sally (Penguin Books)

Recommandé par Grégoire Fleurot, journaliste politique, défense et sport

En 2013, certains pensent encore que le football, sport imprévisible et romantique par nature, ne se prête pas à l'analyse statistique. Ils se trompent. Tous les clubs et sélections nationales de classe mondiale le savent et emploient des spécialistes de l'analyse des données pour mettre au point les séances d'entrainement, les schémas tactiques ou évaluer les performances d'un joueur.

Chris Anderson et David Sally, deux économistes passionnés de sport, le savent aussi, et ont consacré un remarquable livre a la manière dont les chiffres peuvent nous aider à mieux comprendre le foot dans toute sa beauté, détruisant au passage quelques idées reçues ressassées à longueur d'émissions et d'interviews. Une lecture indispensable –uniquement en anglais pour l'instant– pour regarder la prochaine Coupe du monde au Brésil d'un œil neuf et mieux informé.

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Le Garçon incassable, de Florence Seyvos (Editions de l’Olivier)

Recommandé par Jean-Michel Frodon, journaliste cinéma

Ce serait le roman d’une inquiétude, d’une vibration. Littérature simple et juste, et aussi sans doute le meilleur livre de cinéma de l’année. Histoire d’une certaine tension qui rend sensible à la chaleur et la froideur des courants qui parcourent le monde, à la pesanteur des corps et des émotions. C’est donc un livre burlesque et triste.

Scénariste de plusieurs films de Noémie Lvovsky, Florence Seyvos raconte une histoire à deux voix, qui sont toutes deux la sienne. La sienne, nièce de ce garçon «différent», Henri, et la sienne, romancière enquêtrice partie sur les traces vives de Buster Keaton.

La vie quotidienne d’Henri, c’est un combat et une promenade, traversée sensible et distordue d’une France précise, de l’après-guerre jusqu’à hier. Avec Buster, c’est un voyage cruel et érudit à Hollywood, l’épopée du grand spectacle moderne incarnée par un artiste radical et populaire –un truc à tomber.

Chaque histoire est bouleversante. Leur chant en canon ouvre doucement, avec un sourire qui parfois tourne en éclat de rire et parfois se fond près des larmes, sur des gouffres qu’il serait possible d’habiter.

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Nachtleben Berlin. 1974 bis Heute, de Wolfgang Farkas, Stefanie Seidl et Heiko Zwirner (Walde+Graf)

Recommandé par Annabelle Georgen, journaliste à Berlin

Voilà un ouvrage qui vient combler un manque: Nachtleben, «vie nocturne» en allemand, relève le pari de documenter l'éphémère des nuits berlinoises et déroule sur 300 pages richement illustrées la chronique de quatre décennies de fêtes éclatantes dans la ville qui est devenue l'after de l'Europe.

Même si vous avez fait espagnol en LV2, ce beau livre vaut le détour rien que pour ses clichés exceptionnels, pêchés dans les placards de légendes de la nuit berlinoise et de fêtards anonymes. Un vrai trésor d'archives qui ravira à coup sûr tous ceux qui ont grillé quelques années de leur espérance de vie au Berghain ou au Bar 25.

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Jérusalem, de Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi (Hachette Cuisine)

Recommandé par Lucie de la Héronnière, journaliste spécialiste du bien-manger

Les auteurs de ce beau livre de cuisine ont grandi à Jérusalem. L’un dans les quartiers juifs de l’ouest, l’autre dans les quartiers arabes, à l’est.

Bien plus tard, à Londres, ils se rendent compte qu’ils ont la même «langue maternelle»: «Les saveurs et les odeurs de cette ville.» Une cité si multiculturelle a forcément une gastronomie alambiquée, mijotée très différemment selon les origines, les quartiers, les histoires familiales. Mais ces traditions gastronomiques sont enchevêtrées depuis bien longtemps...

Sans prétendre à une impossible exhaustivité, les auteurs racontent des plats aux histoires complexes et souvent politiques, leurs visions de la ville, leurs souvenirs, de vieilles histoires. La bonne centaine de recettes de Jérusalem sent le persil, les figues fraîches, les gâteaux sirupeux, les boulettes épicées, le zaatar, les aubergines frites… Et bien d’autres choses encore.

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Pour en finir avec l’espèce humaine, et les Français en particulier, de Pierre Drachline (Le Cherche-Midi)

Recommandé par Gérard Horny, journaliste économique

Pierre Drachline est un ami de longue date. En parlant de son dernier livre (le vingtième ou un chiffre approchant), je suis au degré zéro de la déontologie. Mais je ne résiste pas à la tentation. Un bon livre, comme un bon vin, ne se déguste pas seul.

Pierre est un styliste hors pair. Jamais un mot superflu et toujours le mot juste, celui qui fait mal. Extrait choisi:

«La misanthropie ne fut pas un choix ou une posture. Mais une évidence. Une exigence de l’amertume. Ce capital, je n’ai eu de cesse de le faire fructifier. Mes contemporains, il est vrai, furent exemplaires. Il ne s’est pas passé de jour sans que je n’aie eu à me réjouir de leur médiocrité.»

Personne n’échappe à ce jeu de massacre, avec quelques cibles privilégiées, tels les chroniqueurs, les bobos et les écolos. L’auteur ne recule jamais devant ce qu’il appelle lui-même «l’usage immodéré de la mauvaise foi» et son acrimonie n’en est que plus réjouissante.

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Le Fantôme, de Jo Nesbø (Gallimard), et Délivrance, de Jussi Adler-Olsen (Albin Michel)

Recommandé par Johan Hufnagel, rédacteur en chef

Il faut rassembler ces deux polars –un norvégien, un danois– tant leurs auteurs sont définitivement passés maîtres dans l’art du «page turner» à la sauce scandinave. Dans ces «nations apaisées», toujours citées ici en exemple, on plonge pourtant dans les enfers, avec deux héros taillés pour affronter le côté obscur de la social-démocratie.

Nesbø avait déjà englouti son peu orthodoxe héros Harry Hole au fond du trou, mais il s’acharne encore et encore dans cette neuvième aventure du policier, probablement la plus maîtrisée et sombre de la série. A Oslo aussi, plus sombre est la nuit.

Et il ne fait pas plus clair à Copenhague, où le Département V de la police plonge son cynisme et sa fatigue dans les fantômes des vieilles affaires où personne ne veut aller. Deux histoires de délivrances et de fantômes somme toute, qui vous feront passer l’envie de dormir.

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Mémoires d'un bison, de Oscar Zeta Acosta (Tusitala)

Recommandé par Titiou Lecoq, romancière et chroniqueuse

C’est avec Oscar Zeta Acosta que Hunter S. Thompson est parti en 1971 à Las Vegas pour couvrir une course de motos, un road trip raconté dans Las Vegas Parano. Dans le livre, Acosta s’appelait Maître Gonzo; à l’écran, il était joué par Benicio Del Toro. Ça situe un peu le personnage.

Mémoires d’un bison, son premier roman autobiographique, se passe en 1967. Acosta y raconte son quotidien déprimant d’avocat des pauvres (les 50 premières pages sont démentes) jusqu’au jour où, perclus d’ulcères, il pète un plomb et prend la route.

Le fil conducteur du livre devient une quête identitaire de ce chicano de 110 kilos qui utilise un humour décapant pour dénoncer aussi bien ses propres lâchetés que celles de l’Amérique. C’est le genre de livre où, à la fin, on se dit: «Ah oui, en fait, la vie, c’est ça.»

Par la suite, Acosta est devenu un militant du Chicano Movement, qui luttait pour les droits civiques des Mexicains vivant aux Etats-Unis, puis en 1974, a disparu. On a jamais retrouvé sa trace. Pour le décrire, Thompson écrit: «Il était trop bizarre pour vivre et trop précieux pour mourir.» A lire de préférence avec une bouteille de whisky.

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La saison de l’ombre, de Leonora Miano (Grasset)

Recommandé par Raoul Mbog, journaliste à Slate Afrique

La romancière d’origine camerounaise Leonora Miano fait partie de ces auteurs dont la prose perturbe. La saison de l’ombre, prix Femina 2013, est un texte vif, nerveux, qui revisite l’histoire trouble de la traite négrière.

Pour une fois, il n’est pas question de ceux qui deviendront esclaves dans le Nouveau Monde. Le roman parle de ceux qui ont résisté, de tous «ces millions d’anonymes à qui quelqu’un a été arraché».

L’histoire d’Eyabè, l’héroïne, raconte ce qu’était la vie en Afrique subsaharienne avant la rencontre brutale avec l’Occident. Les gens, à cette époque-là, écrit Miano, n’étaient «ni des captifs, ni des trafiquants d’hommes».

Une manière de tordre le cou à l’idée selon laquelle les millions d’Africains arrachés à leur terre l’ont été parce qu’ils avaient été «vendus» par les leurs. La saison de l’ombre est un récit qui se lit comme on pousse un cri de colère. Mais il est surtout une belle quête de vérité.

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Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey (Éditions Toussaint Louverture)

Recommandé par Ursula Michel, journaliste culture

Paru aux Etats-Unis en 1964, Et quelquefois j’ai comme une grande idée aura donc mis presque cinquante ans à traverser l’Atlantique. Heureusement, le temps n’altère pas les chefs-d’œuvre.

Épopée incroyable d’une famille de bûcherons, récit psychotique et polyphonique, vision d’une Amérique profonde peuplée de rednecks aux mains calleuses, le roman foisonne de marginaux porteurs d’histoires incongrues, tragiques ou absurdes. Quant à la prose démoniaque de Ken Kesey, le héros du Acid Test de Tom Wolfe, elle le hisse parmi les grands storytellers US.

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Docteur Sleep, de Stephen King (Albin Michel)

Recommandé par Jean-Yves Nau, journaliste santé

Stephen King dort-il parfois? Trente-cinq ans (et des milliards de mots plus tard), le voici qui tisonne les démons de Shining et donne vie à Docteur Sleep.

L’Overlook n’est plus, Stanley Kubrick non plus. Restent, survivants, Danny, qui a l’âge qu’avait son père au moment de mourir, et King.

On est passé de l’hôtel à l’hospice; des morts-vivants aux patients-mourants. La neige a fondu. Les lions à la gueule de buis aussi. Mais Tony et son TROMAL sont toujours bel et bien là. D’autres médiums prennent leurs envols. La bave est rouge.

Le New York Times estime que cette nouvelle bombe gagne en nuances ce qu’elle perd en substance. C’est un bon diagnostic: King se bonifie avec l’âge. Comme la secte des Alcooliques Anonymes qui forment la trame de ces six cents pages. Que l’on se rassure: le fils de King (Owen) a amélioré la copie. Puis son épouse (Tabitha) a relu le tout.

Jack aimait Wendy. Stephen nous assure qu’il aime Tabitha. L’heure est venue de faire connaissance avec Docteur Sleep. La consultation est à 25 euros. On n’en meurt pas.

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Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), de Stéphane Audoin-Rouzeau (Seuil)

Recommandé par Jean-Marie Pottier, rédacteur en chef adjoint

Le titre peut être pris dans deux sens. «Quelle histoire!»: celle de trois générations –les grands-pères soldats de 14, le père spécialiste du surréalisme, le fils historien– et de leurs incompréhensions. Mais aussi «Quelle Histoire?», car Stéphane Audoin-Rouzeau, un des spécialistes français de la Grande Guerre les plus reconnus, a retourné vers sa propre lignée ses outils de travail, de la recherches d'archives à l'entretien.

Double clef de lecture symbole d'un livre tout en nuances et glissements entre l'historique et l'intime, les défaites (le retour du front des morts-vivants, mais aussi juin 1940 et Mai-68) et une victoire, pas sur l'ennemi, mais sur le temps: la transmission de cette mémoire, un siècle plus tard.

«La Grande Guerre, pour ma part, si près du centenaire de son sanglant avènement, le moment est peut-être venu de lui dire adieu», conclut Audoin-Rouzeau: point final pour lui, peut-être, mais point de départ pour beaucoup de lecteurs qui se demanderont comment, dans leur propre lignée, l'Histoire «a percuté la vie».

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La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch (Actes sud)

Recommandé par Jean-Marc Proust, journaliste culture

Appréhender la tragédie du communisme soviétique en interrogeant ceux qui l’ont vécue. A travers les témoignages les plus divers, les plus contradictoires, l’histoire de l’URSS se dessine, entre massacres, privations et... inadaptation au monde d’aujourd’hui, passée l’euphorie de la chute de la tyrannie. L’absence de repentir d’anciens membres du Parti voisine avec la douleur de ceux qui ont perdu leurs proches ou passé leur «vie à se préparer aux arrestations et à la famine».

Le plus frappant est cette incapacité à vivre l’après-1991: refus du capitalisme, ramené à quelques symboles (fortunes des oligarques, McDo ou jeans, insignes ou uniformes de l’armée bradés à des collectionneurs…). Apparaît une nostalgie amère, celle des livres interdits qu’on lisait avec bonheur, des conversations d’autant plus belles qu’il fallait s’en cacher. Et surtout de la grandeur d’autrefois, comme si tenir tête à l’oncle Sam était plus important que les morts du goulag.

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Sale temps pour les femmes. Futures mères, si vous saviez!, d'Odile Buisson (Jean-Claude Gawsewitch)

Recommandé par Peggy Sastre, auteure, traductrice et blogueuse

Quel est le point commun entre la libéralisation économique excessive du secteur médical, la «crise de confiance» dont souffre la médecine scientifique, qu'a pu encore réactiver le scandale de la pilule Diane35, la mode des thérapies «alternatives» ou «naturelles» et la résurrection de pensées et de pratiques religieuses au sein de la vie civile? La mise en danger des femmes.

C'est le propos d'Odile Buisson, gynécologue et échographiste, membre du directoire de l'ISSWSH et du conseil de l'ordre des médecins des Yvelines, qui démontre avec un style et des arguments implacables comment toutes ces tendances détériorent les conditions de vie des femmes, si chèrement améliorées au cours de ces cinquante dernières années, via le marchandage de leur santé, la négation de leurs besoins physiologiques spécifiques et une augmentation croissante des inégalités en matière d'accès aux soins. Un constat aussi violent qu'universellement utile et pas (totalement) défaitiste.

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Le roman du mariage, de Jeffrey Eugenides (Editions de l'Olivier)

Recommandé par Charlotte Pudlowski, journaliste culture

Le troisième roman de Jeffrey Eugenides (après Virgin Suicides et Middlesex) raconte le triangle amoureux formé par trois jeunes étudiants sur un campus américain. Madeleine, qui aime Leonard –qui l’aime aussi– est aussi aimée de Mitchell.

Mais tout ceci, déjà pas si simple, l’est encore moins à partir du moment où Madeleine découvre Barthes. Le sémiologue français lui fait découvrir la déconstruction du discours amoureux. Et Madeleine en voit ses fantasmes romantiques renforcés en même temps qu’elle est déchirée par la lecture, qui lui enseigne «que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude».

Jeffrey Eugenides raconte en filigrane la façon dont les livres peuvent aider ou empêcher d’aimer. La façon dont la littérature influe très concrètement sur la vie.

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Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre, par Martin Amis (Gallimard)

Recommandé par Laurent Sagalovitsch, écrivain et blogueur-hater

Un Martin Amis comme on l'aime. Caustique, corrosif et mordant à souhait.

L'histoire d'une petite frappe irrécupérable, parfaite illustration du Sweet and Tender Hooligan des Smiths, qui, du jour au lendemain, devient millionnaire en gagnant au loto. De la difficulté de savoir quoi faire de son fric. De l'embarras de devenir une improbable vedette propulsée par les tabloïds héros national.

Un portrait décapant de nos sociétés bouffées par le pouvoir de l'argent et de la célébrité. Et comme toujours chez Amis, cette langue anglaise qu'il rudoie, heurte, bouscule pour qu'elle scande encore mieux un récit où l'on ricane triomphalement des turpitudes d'un bad boy qu'on finit par aimer. Putain, ce que ça doit être bon d'être anglais!  

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La note verte, par Jean-Claude Ellena (Ed. Sabine Wespieser)

Recommandé par Antigone Schilling, journaliste mode

Au rayon vert de la littérature sur le parfum, le dernier opus de Jean-Claude Ellena (maître parfumeur, aujourd’hui chez Hermès) délaisse la formule du carnet pour le roman. Autour des mésaventures d’un nez célèbre évincé d’un lancement de parfum qui couronne la création d’un jeune talent se dessine l’univers du parfum (composition, marketing, air du temps...).

Des allures de polar, un suspense et des jeux de piste. Si l’intrigante note verte est à l’honneur, un passage sur le cuir augure de l’écriture d’un nouveau Bel-Ami. Une délicieuse plongée dans les effluves des parfums d’aujourd’hui.

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La première pierre, de Pierre Jourde (Gallimard)

Recommandé par Pierre Testard, coordinateur du pôle art, histoire de l'art et esthétique de NonFiction.fr

Jusqu'où va le pouvoir des mots? Jusqu'à précipiter un discret village d'Auvergne dans la violence.

Pierre Jourde avait publié en 2003 Pays perdu, la chronique de Lussaud, dont il est originaire et où il connaît tout le monde. La réalité rattrapa la fiction lorsqu'une partie des villageois se rendit compte qu'une part intime de leur vie servait de matière au romancier parti écrire des histoires à la ville.

Leur vengeance s'apparenta à une scène de lynchage contre l'écrivain et sa famille. Pierre Jourde fait dans La première pierre le récit féroce, impénitent et émouvant de cette incompréhension et, à travers lui, raconte la lente disparition d'un monde paysan insatisfait de la modernité.

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Ainsi fait-il, d’Henri Madelin et Caroline Pigozzi (Plon)

Recommandé par Henri Tincq, journaliste spécialiste des questions religieuses

De la pluie d’ouvrages sortis après l’élection en mars du pape François, «personnalité de l’année 2013» selon le magazine Time, on retiendra le livre du Père Henri Madelin, ancien provincial de France des jésuites, interrogé par Caroline Pigozzi, journaliste à Paris-Match.

Il fallait bien un jésuite pour décrire la spiritualité du premier pape jésuite de l’histoire, son mode de vie austère, sa grande liberté de parole et de pensée, sa capacité à trancher après la phase de «discernement», son goût de communiquer.

François, fils de Saint-Ignace, n’est pas «un idéologue en soutane», dit Henri Madelin. Pragmatique et rationnel, il séduit les masses populaires autant que les élites. L’aube d’un temps nouveau pour l’Eglise.

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Les mains du miracle, de Joseph Kessel (Folio)

Recommandé par Bérengère Viennot, traductrice

1939. Felix Kersten, masseur de grand talent, se voit contraint de soigner le bourreau de la Gestapo, Heinrich Himmler. Le séide du Führer souffre de maux de ventre intolérables que seules les mains du praticien finlandais savent soulager.

Luttant contre la tentation de rester à l’écart des nazis et de la guerre, Kersten profitera de la dépendance qu’il saura créer chez son patient pour lui arracher des milliers de vies: Hollandais destinés à la déportation, prisonniers politiques et détenus de camps de concentration.

Joseph Kessel, après l'avoir rencontré, raconte une histoire presque trop belle pour être vraie. Mi-roman mi-documentaire, Les mains du miracle donne à voir le grand ordonnateur de l’œuvre de mort du IIIe Reich chétif, souffrant, geignard et nu. Felix Kersten est mort en Suède en 1960, l’année de parution de sa biographie. Introuvable pendant des années, elle vient d’être rééditée en Folio.

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