Culture

«All Is Lost», rien n'est donc perdu en cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 49

Comparé aux deux escroqueries majeures qui ont inondé les écrans récemment, «Gravity» et «En solitaire», le film de J.C. Chandor avec Robert Redford n'abuse pas de flashbacks, de baratin psychologique, de sentimentalisme gnangnan, de gadgets scénaristiques cheap et de rebondissements de feuilletons pour chaînes câblées low cost.

Robert Redford, dans «All Is Lost» © Daniel Daza

Robert Redford, dans «All Is Lost» © Daniel Daza

All Is Lost de J.C. Chandor avec Robert Redford | Durée: 1h46 | Sortie le 11 décembre 2013

J.C. Chandor est un jeune réalisateur américain qui aime les défis. Il n’est pas le seul. Mais, cas nettement plus rare, il aime les défis utiles, où la prise de risque ouvre sur autre chose que l’esbroufe ou la vaine gloire de battre un record. On l’avait vu avec son premier film, Margin Call en 2011, tentative sérieuse de comprendre les mécanismes de la crise financière avec les moyens du spectacle hollywoodien. On le constate à nouveau avec son deuxième et passionnant long métrage, All Is Lost, une des heureuses découvertes du dernier Festival de Cannes.

Robert Redford joue un navigateur solitaire qui a l’âge de Robert Redford, et fait route à bord du Virginia Jean. Ce voilier bien équipé, mais sans luxe particulier, croise à près de 2.000 miles nautiques de Sumatra, en plein océan indien, loin de toute terre habitée ou des routes maritimes habituels, quand il est heurté par un container dérivant. Coque trouée, grosse voie d’eau.

Dès lors, le film accompagnera méthodiquement le combat de l’homme pour sauver son bateau, ou à défaut se sauver lui-même (l’équivalent français de la formule de marin du titre est «Sauve qui peut»).  Seul, bientôt privé des outils de télécommunication, le marin met en œuvre ce qu’on comprend être des procédures standards, puis invente des expédients de plus en plus précaires pour faire face aux obstacles et dangers qui s’accumulent sur son chemin.

On voit le défi: lieu et personnage uniques, absence de dialogue. En quoi est-il utile? En ce qu’il rappelle, au cours d’un récit haletant, qu’il est possible de filmer une véritable histoire d’aventure comme un travail, qu’il y a une puissance romanesque –émotionnelle, métaphorique, imaginaire...– considérable dans la manière de raconter matériellement les faits et gestes d’un homme doté d’une force physique et d’un savoir-faire, mais d’aucun attribut exceptionnel.

Il incarne une manière de faire du spectacle avec le monde, avec les humains et la réalité. «La réalité» n’a rien à voir avec le réalisme, All Is Lost a été tourné en grande partie en studio (celui de Titanic) et le reste dans le Pacifique au large de Los Angeles, ni l’équipe ni Redford n’ont jamais mis les pieds dans l’Océan indien, et de très nombreux plans utilisent des trucages numériques.

D’autres beaux films sont possibles, avec davantage de réalisme, sans même aller jusqu’à cet extrême dont parlait André Bazin à propos de Kon-Tiki, le film sur l’équipée de Thor Heyerdahl à bord du radeau du même nom, «admirable et bouleversant» d’être entièrement saboté par ses propres conditions de réalisation, trace et ruine des difficultés effectivement rencontrées par les marins.

Rien de tel ici, mais la recherche, avec les moyens du cinéma spectaculaire et le concours d’une star, d’une forme d’attention aux gestes, aux durées, à l’intelligence concrète, intelligence réaliste (mais dans un autre sens que le réalisme cinématographique) qui est le véritable sujet du film, comme elle l’était de plusieurs des plus grands romans de Jules Vernes, dont le film est plus proche que le psycho-métaphysique Vieil Homme et la mer auquel sa promotion se réfère volontiers.

All Is Lost comporte quelques accrocs à cette belle visée de cinéma, essentiellement une musak pénible, et quelques plans «impossibles» mais tape-à-l’œil, en plongée au-dessus du bateau ou en contre-plongée depuis les fonds marins. C’est péché véniel, surtout comparé aux deux escroqueries majeures qui ont inondé les écrans récemment, Gravity et En solitaire. A l’aune de All is Lost, on ne mesure que mieux l’accumulation de ruses malhonnêtes pour ne surtout pas jouer le jeu qu’on prétend mettre en œuvre, saturant le récit de flashbacks, de baratin psychologique, de sentimentalisme gnangnan, de gadgets scénaristiques cheap et de rebondissements de feuilletons pour chaînes câblées low cost.

Face à tout ce bazar, JC Chandor affirme simplement: un homme, un bateau, la mer, c’est largement assez pour faire un film, et il y a de la beauté dans cette calme affirmation en images. Rien n’est perdu.

Jean-Michel Frodon

Note de la rédaction: Slate.fr est partenaire du film.

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