Culture

«A Touch of Sin», la vraie touche de cinéma de Jia Zhang-ke

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 18 h 06

Il faut un art exceptionnel pour réussir ce que fait Jia Zhang-ke.

Luo Lanshan, Meng Li © Rapid Eye Movies

Luo Lanshan, Meng Li © Rapid Eye Movies

A Touch of Sin de Jia Zhang-ke, avec Wu Jiang, Wang Baoqiang, Zhao Tao | Sortie le 11 décembre 2013 | Durée: 2h10

Un plan suffit, le premier. Image puissante et singulière, déplacement gracieux et inoubliable. Près du camion renversé, devant la mer de tomates répandues sur la route, l’homme massif, immobile, joue avec un fruit rouge. Et c’est comme si toute l’attention précise et sensible à la réalité de son pays qui porte le cinéma du réalisateur chinois venait de recevoir, tel un vigoureux affluent, un apport qui viendrait de Sergio Leone ou Quentin Tarantino, d’une idée énergique et stylisée du film de genre. Ainsi sera A Touch of Sin, œuvre haletante, troublante, burlesque et terrifiante.

Depuis ses débuts avec Xiao-wu, artisan pickpocket (1999), Jia travaille, entre autres enjeux de mise en scène, l’art de l’agencement et de la circulation entre les situations. Le double récit de Still Life convergeant vers la rencontre des deux personnages d’abord autonomes, puis la figure féminine errant à travers Shanghai et levant sous ses pas les mémoires de la ville de I Wish I Knew marquaient des inventions narratives d’une grande beauté. Le nouveau film va beaucoup plus loin, dans sa manière de tisser quatre épisodes parfaitement lisibles séparément et pourtant interconnectés de manière à se faire écho pour raconter une beaucoup plus vaste histoire, celle d’un pays où l’ampleur, la brutalité et la vitesse des changements sociaux engendrent des déchaînements de violence inouïs.

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Chaque épisode a son personnage principal, le paysan dépouillé par le trafic des officiels et des nouveaux riches et qui se transforme en exécuteur implacable, le tueur à gages qui gagne sa vie comme un petit artisan consciencieux et respectueux des traditions, l’hôtesse d’un établissement de bains et prostitution confrontée à l’arrogance brutale des trafiquants comme au mépris d’une classe moyenne dont elle a cru pouvoir s’approcher, le jeune ouvrier des usines textiles parti chercher en vain un moins mauvais sort dans une boîte de nuit pour parvenus parodiant l’imagerie maoïste en tortillant du cul.

Violence, indifférence, bassesse semblent régner partout, le miracle étant dans la manière de filmer qui ne cesse de faire surgir en contrepoint humanité, tendresse, promesse –même déçue– d’un autre état des rapports humains.

Situés dans quatre régions différentes du pays et dans quatre types de paysages, des plaines semi-désertiques du Shanxi parsemées de puits de mines illégaux aux montagnes du Sichuan, aux métropoles de Chengdu ou de la région de Canton, le film compose une sorte d’image virtuelle de la Chine toute entière, et des tensions extrêmes qui la traversent. Mais il le fait en trouvant sans cesse d’innombrables enrichissements qui pourraient sembler des détails, ou des détours, et qui en font l’étonnante matière dramatique et sensuelle.

Jia Zhang-ke s’est imposé depuis ses débuts comme un maître du cinéma contemporain, qui sait raconter les histoires et comprendre ce qu’elles portent comme enjeu en filmant non pas les actions, mais leurs prémices et leurs conséquences. Ainsi sont composés ses cinq premiers longs métrages de fiction –qui ne sont qu’une partie d’une œuvre riche de réalisations dans nombre d’autres formats. Avec A Touch of Sin, il réussit le prodige de s’aventurer dans un cinéma plus directement figuratif, un cinéma qui, classiquement, montre l’action, mais sans rien perdre des ressources de cette captation des à-côtés, dans leur infinie variété.

Il faut un art exceptionnel pour assembler ainsi déroulement des faits et gestes des protagonistes, plans de pure contemplation documentaire (un paysage, deux vieilles qui mangent dans un coin, le tout-venant des habitats ou de la vie des rues, des objets quotidiens sans rôle dans les événements), et d’autres qui ouvrent sur des dimensions plus obscures, tels ces surgissements troublants d’animaux, dont d’inoubliables serpents porteurs de mystérieux pouvoirs. Quant au cheval martyr, il préfigure l’ultra-violence que subira la jeune femme dans le bordel du Sichuan en même temps qu’il invoque l’épisode de Nietzsche à Turin, où folie et compassion fondamentale se rejoignent. Ainsi jamais la péripétie ne reste anecdote, toujours elle s’épaissit d’une matérialité saturée de réel et de frémissements qui suggèrent une spiritualité, un invisible sans explication, mais qui pourtant lie ensemble ces composants si disparates et fréquemment en violente opposition.

A Touch of Sin est à la fois un film fleuve et un film réseau, dont le mouvement général emporte irrésistiblement en même temps qu’il construit des circulations internes d’une richesse qui passionne, tout en sachant qu’une seule vision ne saurait l’épuiser, que sans doute un spectateur occidental ne pourra en percevoir toutes les significations.

Immense plaisir de spectateur, c’est en tout cas l’évidence d’une grande œuvre qui est en même temps un travail majeur de description et de compréhension de ce qui se passe dans ce qui est en train de devenir la première puissance mondiale, et de comment se déroule ce processus. Sinon, il y a aussi le deuxième épisode de Bilbo le hobbit défiguré par Peter Jackson et 100% Cachemire qui sont sortis cette semaine, c’est comme vous le sentez...

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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