Culture

La performance, l’art invisible, fait recette

Anne de Coninck, mis à jour le 12.12.2013 à 7 h 54

Après les provocations subversives des années 1960-70, la performance est de retour. Mais il n’est plus question de scandale. L’artiste qui s’exhibe devant son public sous les formes les plus variées veut communier avec lui. Et cela marche.

Lors d'une performance, l'actrice Tilda Swinton dort dans une boite au MoMa de New York.  REUTERS

Lors d'une performance, l'actrice Tilda Swinton dort dans une boite au MoMa de New York. REUTERS

Petit bol de soupe aux lentilles, bar fumé enveloppé dans une feuille de bananier servi avec des pommes de terre au curry suivi de poulet et d’aubergines frites présentées sur du riz. Et enfin comme dessert un yaourt parfumé à la banane et au safran… Non ce n’est pas mon dernier diner dans un restaurant, mais une performance artistique commissionnée à Subodh Gupta par la Biennale Performa 13 à New York. Son titre? Celebration. Son thème? Pendant une semaine, l’artiste d’origine indienne a cuisiné entre 50 et 60 repas pour les visiteurs. Amateurs d’art ou simples gourmands, cela reste à déterminer!

Dans les années 1960 et 1970, la performance était la partie la plus subversive de l’art contemporain. Les mutilations et autres provocations étaient permanentes et l’objet même des performances. Yoko Ono, Chris Burden, Vito Acconci, John Baldessari, Joseph Beuys, Jack Goldstein défendaient une démarche radicale contre la société, l’establishment et le monde de l’art. Ils refusaient que leurs performances soient rééditées en vidéo ou jouées par d’autres. Il n’était pas question d’argent.

L’art… de la gastronomie

On est très, très loin, de Subodh Gupta qui chaque jour passaient plusieurs heures pour réaliser ses menus, élaborés avec l’aide précieuse de trois chefs professionnels et d’une équipe de bénévoles recrutés par la Biennale. Au milieu du diner, l’artiste, sans quitter son tablier, sortait de la cuisine improvisée, et semblait ravi de partager avec ses convives. On connaissait déjà son goût pour les objets du quotidien, notamment les ustensiles de cuisine pour ses installations, ses sculptures ou ses dernières toiles, on découvre son intérêt… pour la gastronomie.

Cette performance n’est que l’une des très nombreuses présentée lors de la 5ème édition de la Biennale Performa 13, qui s’est tenue à New York tout au long de novembre. Un vrai succès pour cette biennale, uniquement consacrée aux performances multiformes, concerts, rencontres, installations, curiosités en tout genre. Au total 85 manifestations proposées par des artistes du monde entier. C’est la tendance du moment dans l‘art contemporain. Attirant un public toujours plus vaste, la performance devient progressivement une des expressions les plus abouties pour capter et impliquer les audiences dans les démarches artistiques. Autrefois regardée avec méfiance, elle s’est banalisée et a désormais toute sa place au cœur de la scène artistique… et commerciale.

Voyeurisme et nombrilisme

Dans un monde ou la participation est devenue une quête permanente, l’art n’y échappe pas. On connaissait la politique participative, les médias sociaux, et bien l’art contemporain répond à ce besoin. Désormais, je suis donc je participe et j’investis l’instant artistique. L’art contemporain célèbre l’exhibitionnisme naturel de l’artiste en le confortant et en faisant une forme d’art. Il répond aux appétits de voyeurisme et de nombrilisme du public.

Mais ce n’est pas suffisant pour comprendre cet engouement. On assiste depuis quelques années à une transformation de la performance. Les artistes ont quitté les petites galeries anonymes et sont partis à la conquête du grand public. Choquer en prenant son corps comme moyen d’expression, voire en le mutilant, n'est plus l'objectif. La nature de la performance a changé, même si parfois elle peut conserver encore un côté excentrique voire bizarre.

Il faut dire aussi que la censure ne fait plus la chasse aux performances qui mettent à mal la décence publique. Les controverses médiatisées des années 60-70 ont disparu.

L’art de la performance a bénéficié aussi de la désintégration des frontières entre disciplines artistiques. Il demeure toujours difficile à ranger dans une case: il n’est ni du théâtre, ni de la musique, ni complètement de l’art contemporain.

La performance entre au musée

Dans son ouvrage Performance art Futurism to Present, RoseLee Goldberg, historienne auto proclamée de la performance, la définit comme «l’art suprême» de l’interaction avec son auditoire, sans pour autant être enfermé dans une narration claire ou linéaire.

L’autre grand changement provient de la nature de la performance. Elle n’existait que comme une expérience unique, une création partagée entre l'artiste et son public. Tout va changer à partir de 2003. La première performance entre dans une collection de musée, pas en tant que vidéo ou photo, mais en tant que représentation temporaire. Une façon pour l’établissement d’être sûr d’attirer les visiteurs.

La Tate Gallery à Londres, achète deux performances: en 2003, Good Feelings in Good Times du slovaque Roman Ondák, une composition de 6 à 15 personnes formant une file d’attente et en 2005, This is Propaganda de Tino Sehgal, un gardien de musée qui chante à haute voix «This is propaganda». En 2009, le MoMA à New York a acheté the kiss, une performance de Tino Sehgal, deux danseurs, un homme et une femme réagissent à des reconstitutions emblématiques de baisers dans l'Histoire de l'Art.

Roman Ondák et Tino Sehgal sont des précurseurs. Ils ont protégé leurs droits d’auteurs, en codifiant les interprétations et en les rendant reproductibles. Un spectacle comme un autre. Tino Seghal est particulièrement pointilleux quant il vend, cher (au moins 100 000 dollars), ses «situations immatérielles». Il refuse de laisser toute trace de son travail: aucune photo, portfolio, catalogue ou film ne doivent jamais être réalisés. Le contrat est oral et les transactions en liquide et sans reçus. Pratique pour les musées.

La «star» Marina Abramovic

Tandis que les performances investissent les musées avec une génération de nouveaux artistes, les anciens reprennent eux-aussi du service. Marina Abramovic, qui se présente comme la grand-mère des performances, est réapparue en 2010, lors d’une rétrospective dont Slate avait alors parlé ici. Les anciennes performances de l’artiste monténégrine étaient reconstituées par d’autres. Sa prestation consistait à rester près de 700 heures dans des face à face individuels, chacun pouvait s’asseoir et la fixer dans les yeux… Marina Abramovic est devenue une star. Elle multiplie les performances parfois «douteuses» avec des personnalités comme Jay-Z ou Lady Gaga, et d’autres fois lumineuses comme sa collaboration avec le metteur en scène Robert Wilson et l’acteur Willem Dafoe dans The Life and Death of Marina Abramovic.

Les performances sont devenues aujourd’hui omniprésentes. Signe des temps, en 2012, la 76ème Biennale du Whitney Museum à New York a consacré un étage entier aux performances, une reconnaissance égale aux arts plastiques. Un succès qui devient aussi économique. En mai dernier, lors de la foire de Frieze toujours à New York, pour la première fois certaines pièces d’ «invisible art», étaient vendues pour un montant compris entre 80 000 et 100 000 dollars.

La foire Miami Art Basel, qui s’est tenue il y a quelques jours en Floride, a évidemment fait une grande place aux performances. Kanye West, qui affirme être Picasso, Steve Jobs, Walt Disney et… Marina Abramovic a proposé avec l’artiste Vanessa Beecroft the «Affordable Care», une mise en scène où un groupe d’une quinzaine de femmes nues couvertes d'argile restaient debout plusieurs heures.

Une chose est sûre aujourd’hui. Les performances motivent de plus en plus sérieusement les marchands d’art. L’euphorie est telle dans un marché de l’art contemporain qui ne cesse de battre des records qu’il y a bien une place sur le marché pour les performances. Laquelle?

Anne de Coninck

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