Desmond Tutu, l'autre grande voix sud-africaine bien vivante de la lutte anti-apartheid

L'archevêque Desmond Tutu en 2003.REUTERS/Mike Hutchings

L'archevêque Desmond Tutu en 2003.REUTERS/Mike Hutchings

L’archevêque anglican a été de tous les combats contre la ségrégation en Afrique du Sud. Militant de la non-violence, prix Nobel de la Paix comme Mandela, c’est lui qui a présidé la Commission pour la vérité et la réconciliation.

Mgr Desmond Tutu, 82 ans, haute figure de l’Eglise anglicane, est né près de Johannesbourg d’un père noir élevé par les missionnaires, devenu instituteur, puis directeur d’une école méthodiste, et d’une mère femme de ménage. Le jeune Desmond rêve de devenir médecin, mais sa modeste bourse ne lui permet pas d’aller très loin dans ses études.

Il se marie en 1955 avec Leah, dont il aura trois enfants, puis entre au séminaire et sera ordonné prêtre anglican en 1961 à trente ans. Desmond Tutu réussit à accéder à Fort Hare, la seule université de qualité pour les noirs d’Afrique du Sud et d’Afrique australe, vivier pour les futurs leaders noirs. Il complète sa formation de théologien au King’s College de Londres, où il découvre un monde sans discrimination raciale. C’est pour lui une révélation.

Il revient dans son pays où il devient, en 1975, le premier noir à occuper le poste de doyen du diocèse de Johannesburg. Mais avec sa famille, il fait le choix de vivre dans le misérable quartier noir de Soweto, où éclatent en 1976 des émeutes meurtrières. Soweto se soulève contre la loi ségrégationniste limitant l’enseignement du bantou et contre l’usage de l’afrikaans, la langue de l‘oppresseur. Pour Nelson Mandela comme pour l’homme d’Eglise, c’est le début d’un combat qui ne va plus cesser contre le système de l’apartheid, que Desmond Tutu qualifie de «mal pernicieux», d’«invention diabolique», de «système le plus pernicieux depuis le nazisme».

C’est à la tête du Conseil des Eglises sud-africaines (SACC), l’un des rares organismes où peuvent s’exprimer les noirs, que Desmond Tutu donne toute sa mesure. Les Eglises noires et une partie des Eglises blanches sont engagées dans la lutte contre le système ségrégationniste et Desmond Tutu devient leur porte-parole. C’est à ce poste qu’il acquiert sa notoriété internationale. C’est lui qui prêche aux obsèques de Steve Biko, le leader noir assassiné en 1977. Il adhère à la «black theology» et se passionne pour la théologie de la libération catholique venue d’Amérique latine.

«Rien ne nous empêchera de devenir libres»

Les sermons de cet homme d’Eglise, qui ne distingue pas l’Evangile de la lutte politique, attirent des foules immenses. «Rien ne nous empêchera de devenir libres, ni les balles de police, ni les chiens, ni les gaz lacrymogènes, ni la mort, s’écrie-t-il dans toutes les églises du pays. Rien ne nous arrêtera parce que Dieu est avec nous». Desmond Tutu prend la tête de manifestations contre les ségrégations, organise des campagnes de boycottage (du charbon), plaide pour des écoles communes, milite contre les politiques d’expropriation des Noirs privés de leurs terres.

Ses voyages à l’étranger, dans les assemblées religieuses et politiques, sont autant de coups portés au gouvernement blanc de son pays. Il s’en prend à Ronald Reagan, le président américain, qui refuse les sanctions économiques contre l’Afrique du Sud. Mais sa lutte est non-violente. Il dénonce aussi bien l’apartheid que l’esprit de vengeance dans la population noire. Pourtant, il est menacé de prison, reçoit tous les jours des menaces de mort, des lettres d’insultes, des coups de téléphone obscènes.   

 La loi du pardon

En 1984, Mgr Tutu reçoit le Prix Nobel de la Paix. Deux ans plus tard, il est élu archevêque du Cap, premier noir à occuper ce poste le plus élevé de la hiérarchie anglicane. La libération de Nelson Mandela, en 1993, ouvre une page nouvelle qu’il écrira avec Desmond Tutu. L’archevêque préside, à partir de 1995, la Commission pour la vérité et de la réconciliation. Trois ans d’enquête, 20.000 auditions, 5.000 demandes d’amnistie: son rapport devient la pièce maîtresse de la démocratisation en Afrique du Sud. Desmond Tutu prêche la loi du pardon:

«En ouvrant les blessures pour les nettoyer, on les empêchera de s’infecter. La vraie réconciliation n’est jamais bon marché, car elle repose sur le pardon qui est coûteux».

Sa tâche n’est pas pour autant terminée. Desmond Tutu renonce à sa fonction d’archevêque du Cap, mais poursuit son combat contre les corruptions politiques et les ventes d’armes dans son pays. Aux élections de 2009, il prend ses distances avec Jacob Zuma pour protester contre les dérives de l’ANC au pouvoir.

Au plan international, il est de tous les combats pour la justice et les droits de l’homme. Il pourfend le régime dictatorial de Robert Mugabe dans le Zimbabwe voisin, proteste contre la politique d’Israël envers les Palestiniens, dénonce la guerre de George Bush en Irak, soutient le dalaï-lama, autre Prix Nobel de la Paix, dans sa lutte contre la Chine, préside un Conseil d’«anciens» (elders) créé par Nelson Mandela, réunissant Jimmy Carter, Kofi Annan, Mohammed Yunus, etc.

Cette personnalité de l’anglicanisme est à la tribune de toutes les assemblées interreligieuses à travers le monde. Même s’il a annoncé son retrait de la vie publique en 2010, Desmond Tutu, toujours prêt à lancer une bonne blague, reste très présent dans le cœur des Sud-Africains.

Ce vendredi 6 décembre, il a mené une prière touchante en l'honneur de son ami Mandela, appelant à ne pas se morfondre dans les larmes:

«Car oui, c’est merveilleux, il nous est permis de louer grâce à Dieu, pour celui qui fut dénigré si longtemps, ce terroriste. Merci mon Dieu de nous avoir offert Madiba, merci de nous avoir aidé à nous faire comprendre ce que nous pouvions devenir. Aide-nous à devenir ce genre-là de nation.»

Henri Tincq

Partager cet article