Monde

Mort d'Arafat: veut-on connaître la vérité ?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 08.12.2013 à 9 h 50

Dans un entretien accordé à Slate.fr les experts suisses dénoncent les conclusions de leurs collègues français qui réfutent toute hypothèse d’empoisonnement. Tout se passe comme si la science ne pouvait plus répondre aux questions qu’on lui pose. Ou comme si personne n’avait jamais réellement souhaité la manifestation de la vérité.

Arrivée de la dépouille mortelle de Yasser Arafat à Ramallah, le 12 novembre 2004. REUTERS/Loay Abu Haykel/

Arrivée de la dépouille mortelle de Yasser Arafat à Ramallah, le 12 novembre 2004. REUTERS/Loay Abu Haykel/

Voilà une affaire rêvée pour complotistes. Le «dossier Arafat» connaît aujourd’hui de nouveaux développements. De premières informations ont filtré, elles concernent les conclusions de l’expertise française menée sur des prélèvements effectués sur le cadavre de l’ancien leader palestinien.

Cette expertise a été menée à la demande des trois juges de Nanterre qui instruisent une information judiciaire pour assassinat –information qui fait suite à la suite d'une plainte contre X déposée en France par la veuve du leader palestinien. Or les conclusions des experts ne rejoignent nullement celles, rendues publiques il y a quelques semaines, par une équipe multidisciplinaire suisse.

Le rapport définitif de l’équipe suisse, révélé le 6 novembre, concluait avoir découvert sur les restes de Yasser Arafat des preuves indirectes (par l’intermédiaire de la présence de plomb) de taux de polonium 210 dix-huit fois plus élevé que la moyenne –et ce dans des prélèvements osseux (côtes, bassin) ainsi que dans le sol ayant absorbé les fluides corporels.

Pour leur part, les experts français ont procédé à des analyses équivalentes à celles de leurs collègues suisses —et ce à partir d’échantillons similaires prélevés le même jour au même endroit. «A ce stade, en l'état des analyses effectuées et des pièces figurant au dossier, les experts concluent à l'absence d'un empoisonnement au polonium 210 de Mr Arafat», a fait savoir le parquet de Nanterre dans un communiqué.

A la différence de la française, l’expertise suisse n’avait pas été menée dans le cadre d’une procédure judiciaire mais à la demande de camps opposés: la veuve de Yasser Arafat d’une part, l’Autorité palestinienne de l’autre. Ce travail a été mené de manière plus méthodique et plus globale qu’en France. Les spécialistes de l’Institut de radio-physique de Lausanne ont pu disposer d’échantillons de fluides biologiques extraites des derniers effets du raïs (keffieh, sous-vêtements, tee-shirt). C’est là que furent trouvées de premières traces de polonium 210.

Vint ensuite la plainte contre X de Souha Arafat pour assassinat devant la justice française. Puis le feu vert de l’Autorité palestinienne et la série de prélèvements effectués dans le tombeau de Ramallah en novembre 2012. Ces prélèvements furent pratiqués sous haute surveillance (en présence de l’appareil judiciaire français et sans caméras) par trois équipes d’experts: la suisse, la plus nombreuse et équipée de matériel spécialisé, la française incomplète et une russe, excessivement discrète.

Abandonnant au final l’hypothèse du polonium, les experts français retiennent celle d’un autre élément radioactif d’origine naturelle: le gaz radon qui serait présent dans la tombe.

«Les mesures de polonium 210 et des autres substances radioactives réalisées sur les prélèvements biologiques effectués sur le corps sont compatibles avec une origine environnementale naturelle et n'apportent pas d'éléments en faveur de l'incorporation aiguë d'une activité de polonium 210 ou autre substance radioactive susceptible d'entraîner une évolution fatale», souligne en conclusion leur rapport qui ne devrait pas être rendu public dans sa totalité.

Quoique flegmatiques de nature, les experts suisses ne parviennent pas à cacher une certaine irritation devant une telle affirmation. «C’est notre équipe qui a pris toutes les mesures préalables pour effectuer, avec les plus grandes précautions, les prélèvements atmosphériques au sein même du tombeau avant que les prélèvements matériels y soient effectués, a déclaré à Slate.fr le Professeur Patrice Mangin, responsables du département de médecine légale du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML).

«C’est ensuite à partir de ces prélèvements que nous avons effectués nos divers travaux sur les trois variables que sont le polonium, le plomb et le radon. Et c’est bien sur cette base, après une démarche hypothético-déductive que nous parvenons à retenir, sans l’affirmer, l’hypothèse de l’intoxication au polonium. Nous sommes d’autant plus conforté dans nos conclusions que l’équipe de radio-physique du Pr François Bochud est d’une compétence reconnue au plan international dans ce domaine et qu’un protocole expérimental a ici été développé avec une source spécifique de polonium. L’équipe a ensuite cherché à éliminer les possibles sources de confusion avec du polonium provenant de certaines peintures militaires ou de la consommation de tabac».

Un témoin des opérations de Ramallah rapporte que les experts français n’ont pour leur part effectué que des prélèvements de terre autour du tombeau, terre dont la teneur en radon ne présente pas de taux anormalement élevés.

«Nous ne contestons nullement la partie radio-physique du rapport français émanant de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire qui aboutit à des chiffres comparables aux nôtres, poursuit le Pr Mangin. Et il est tout à fait légitime de débattre entre experts sur la base d’arguments rationnels. En revanche nous sommes choqués d’entendre que l’hypothèse d’une mort d’origine infectieuse puisse à nouveau être avancée. Les meilleurs experts parisiens en infectiologie ont été sollicités lors de l’hospitalisation à l’hôpital Percy. Un consensus s’est alors vite dégagé pour dire que les pistes virales, bactériennes et parasitaires ne pouvaient être retenues. Comment peut-on, sans aucun élément nouveau, tenir de tels propos ?».

Et maintenant? «Nous avons désormais les experts suisses qui disent que le polonium est bien à l’intérieur du corps et qu’il a aussi contaminé l’environnement proche. Nous avons les experts français qui estiment que c’est le radon de l’environnement extérieur qui a contaminé l’intérieur», résume Maître Pierre-Olivier Sur, avocat français de Souha Arafat.

Il faut aussi compter avec un rapport demandé à des experts russes par l’Autorité palestinienne. «Ces experts sont très compétents dans ce domaine mais il s’agit d’un rapport a minima qui semble rédigé en fonction de considérations non scientifiques » confie-t-on à Lausanne. « Les juges vont demander à ce que ces éléments soient versés au dossier d’instruction et des discussions spécialisées vont être organisées. L’affaire peut durer encore un an», estime Maître Sur.

Qui souhaite la vérité?

Longtemps la question centrale a été de savoir qui avait intérêt à empoisonner Yasser Arafat. Premières visées, les autorités israéliennes ont expliqué qu’elles ne pouvaient être intéressées par l’assassinat d’un leader qui, en 2004, avait perdu une bonne partie de son pouvoir sinon de son prestige. La question est désormais de savoir qui, des différentes parties en présence, aurait véritablement à faire la lumière sur les causes précises de sa mort. Qui souhaite la manifestation de la vérité?

Aucun diagnostic n’ayant pu (en dépit d’une prise en charge médicale exemplaire) être porté à l’hôpital militaire Percy, on demande aux différentes disciplines de la médecine légale d’établir la vérité de l’automne 2004. Il était illusoire, sauf coup de théâtre, d’espérer que la lumière puisse venir du tombeau. Le décryptage sophistiqué des rayonnements ionisants réalisé à Lausanne ne permet que d’élaborer une hypothèse. Hypothèse balayée sans doute bien trop rapidement par la partie française qui, sans aucun élément nouveau, en revient à la piste infectieuse.

La vérité était en revanche inscrite dans la biologie. Elle a été refusée une première fois lorsque les médecins militaires français ont, le 11 novembre 2004, refusé de pratiquer une autopsie à de strictes fins scientifiques à l’hôpital Percy. Elle a été refusée une deuxième fois lorsque la veuve du défunt a refusé l’autopsie médico-légale quand la chose était encore possible. Et, pour finir, ce refus de la vérité a été confirmé le 11 juin 2012.

C’est ce  jour-là que médecin chef des services Hubert de Carbornnières, Directeur du service de protection radiologique des armées (SPRA) a écrit (N°985 –SPRA/D) à Suha Taweel El Kodwa. Cette dernière souhaitait en définitive que des analyses puissent être pratiquées sur les échantillons prélevés sur le corps de son mari et conservés dans deux laboratoires de la défense nationale française:

«En réponse à votre lettre citée en référence, j'ai l'honneur de vous confirmer que le SPRA n'a conservé aucun échantillon biologique ou support de quelque nature que ce soit, lui écrivait le Dr de Carbonnières. La procédure, validée par le Comité français d'accréditation (COFRAC), mise en place par le SPRA en matière d'archivage et de conservation des échantillons frais et des supports ayant permis les analyses a été appliquée. Elle prévoit notamment que les échantillons frais et les supports obtenus à partir de ces échantillons sont conservés respectivement 15 jours et 1 an après l'envoi du rapport d'essais. Ces différentes matrices ont suivi la filière d'élimination habituelle des déchets de laboratoire.

Je vous prie de croire, Madame, à l'assurance de ma considération distinguée.»

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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