Société

Les yachtmen, ou l'art de mener sa barque

Temps de lecture : 6 min

Tandis que François Cluzet part en solitaire sur les écrans, Paris hisse les voiles du 7 au 15 décembre, pour le salon nautique international. Hommes et lettres ou de pouvoir, princes et souverains, chefs d'entreprise sucombent à une passion plus dévorante que le jeu: celle de la mer et des bateaux

copyright mer&bateaux
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Être seul maître à bord après Dieu : grisante impression pour plus d’un plaisancier. Tout navigateur est le grand roi d’un miniature royaume, avec l’immensité des mers pour jardin. Une sensation qui prend un relief particulier lorsque l’homme à la barre est, une fois redescendu à terre, un capitaine d’industrie, un homme public, un prince ou un poète. Pour ces hommes hors du commun, posséder un yacht ne relève pas du simple loisir ou de la plaisance estivale en famille. Armer un navire pour des traversées ou des compétitions dépasse largement le simple goût de la mer, d’une villégiature flottante. Un bateau signe un caractère, que l’on soit un hédoniste, un aventurier ou un compétiteur. Au premier rang des voluptueux : Guy de Maupassant. L’écrivain normand voua aux bateaux une passion aussi prenante que celle de la littérature ou du beau sexe. À la barre de ses yachts baptisés Bel-Ami, il s’adonne à ses plaisirs favoris : l’écriture, dont la rédaction de Sur l’eau, récit de quelques-unes de ses inlassables navigations entre la côte et la Corse, mais aussi la fréquentation des dames. En 1888, il achète un deuxième yacht : Zingara, yawl de 15 m, confortable et rapide, armé pour l’ industriel anglais Joshua Fielden. Immédiatement rebaptisé Bel-Ami_II, le yacht accueille ses amis et quelques accortes équipières. Ce serait, dit-on, dans le carré tendu de velours que Maupassant remporta un pari, en honorant successivement, sous contrôle d’huissier, un nombre certain de jeunes demoiselles à la vertu légère.

Des bateaux pour la vie

Sans nul doute eut-il aimé voir surgir Paul Morand, au milieu de la nuit, dans les années 1930, sur la digue du port, s’extrayant d’une voiture de sport. À brides abattues, l’écrivain diplomate, fin cavalier et automobiliste intrépide, a aligné les kilomètres qu’il ne compte qu’en heures, afin de rejoindre le Midi et son rapide bateau à moteur, La Chouette, pour des balades nocturnes, les moteurs lancés à plein régime. Il le confesse dans un bref récit rythmé, publié dans le recueil Méditerranée, mer des surprises. Sublime jouissance pour Paul Morand que cette double communion simultanée avec la nature et la technique, grâce aux prouesses de son yacht. Le bateau devient l’instrument et l’intercesseur du plaisir. Avec son ami l’ingénieur Gabriel Voisin, pionnier de l’aviation, constructeur d’automobiles et créateur du chantier naval de Villefranche-sur-Mer, il descendit même le Rhône en hydroglisseur et en fit la chronique dans un récit épique. Avec un bateau, l’aventure est à portée de main, comme en témoignera aussi l’écrivain Serge Lentz, dans son récent Dictionnaire amoureux du voyage. Un crayon et un bateau : il n’en fallait pas davantage à Jack London. Né à San Francisco, il navigue tout jeune et engloutit ses première économies dans un petit voilier, le Razzle-Dazzle. En 1902, matelot embarqué pour la chasse au phoque, il écrit son premier roman, La Croisière du Dazzler, qui évoque un typhon au large du Japon. Avec Le Loup des Mers, il célèbre les marins. L’écrivain sera tour à tour pilleur d’huîtres avec les voyous de la baie, puis marin avec la police maritime. Il se fait construire un voilier, le Snark. À bord, il invente son double, le marin Mar-tin Eden, part à la découverte des océans, du Cap Horn à Hawaï en passant par les mers du Sud, et en rapporte des récits fabuleux, peuplés de tortues géantes, de tempêtes et d’aventuriers interlopes. Des aventures qui n’auraient pas déplues au bouillonnant Errol Flynn, vedette de Hollywood surnommée « le diable de Tasmanie », impétueux marin aux commandes de son voilier Zaca, équipé d’une salle de projection. Autant de périples que Jack London revivra en imagination, au soir de sa vie, tirant les bords dans la baie de San Francisco sur son voilier, le Roamer. L’académicien Jean-François Deniau, baroudeur et écrivain, aimait plaisanter, lorsqu’il était ministre, précisant que s’il ne naviguait qu’un mois de l’année, les onze autres, il rêvait de son bateau. Son collègue Érik Orsenna troque aussi volontiers l’habit vert contre la marinière, le temps de courses passionnées à bord de son Dragon. Il lui est même arrivé de régater contre le prince consort Henrik de Danemark, lui aussi passionné de ce bateau sportif aux lignes pures, et assidu des rendez-vous de la belle plaisance, des Régates royales de Cannes à la ClassicWeek monégasque. Une occasion de croiser le sillage du prince AlbertII de Monaco, à la barre du yacht Tuiga, perpétuant le souvenir de son trisailleul, le prince AlbertIer, souverain océanographe. Comme le prince de Grèce, médaillé olympique en voile, le roi d’Espagne, Juan Carlos, et plusieurs souverains britanniques ont été des «voileux», à l’image du duc d’Edimbourg ou, avant lui, des rois ÉdouardVII et GeorgeV.

Un trophée inaccessible

Des monarques qui appréciaient la compagnie de omas Lipton. Par goût du défi, et pour plaire à leurs majestés, il devint le plus ardent challenger de la Coupe de l’America, entre 1899 et 1930. Racés, puissants, raffinés, élégants, les Shamrock avaient vocation à porter au plus haut le pavillon naval britannique et les ambitions de Lipton. Autodidacte, il poursuivait un rêve de reconnaissance et d’accession au cercle très restreint de la haute société anglaise. Ses yachts lui permirent cet abordage. Bien qu’anobli en1902, ce n’est que peu avant sa mort qu’il put enfin devenir membre du prestigieux Royal Yacht Squadron. Entre temps, ses efforts lui valurent une coupe spéciale de l’America, celle du «meilleur de tous les perdants», et contribuèrent à la célébrité de sa marque de thé aux États-Unis. En France, il faudra attendre les années1970, avec le baron Bich, pour trouver un chef d’entreprise aux commandes d’un voilier de course. Novateur, Marcel Bich a l’idée d’un stylo au prix dérisoire jetable après utilisation. Il s’en est vendu plus de cent milliards dans le monde depuis1950, assurant fortune et répu-tation à cet industriel passionné de bateaux. Après Sovereign et Constellation, il arma le premier défi français à la Coupe de l’America, faisant de lui le premier non-anglophone concourant à la fameuse aiguière d’argent. Il se lança dans l’aventure en1970 avec FranceI, qu’il a spécialement fait construire. Il participera de nouveau aux éditions1974, avec FranceII, puis en1977 et en1980 à bord de FranceIII. Après la cinquième et ultime régate perdue face à Australia, sur le chemin du retour, à Newport, Marcel Bich jeta sa veste de soie blanche dans le sillage de son bateau. En France, à la même époque, de tels plaisirs nautiques semblent loufoques dans la haute société. Le temps n’est pas en-core aux prouesses de Bernard Tapie, battant des records de vitesse en solitaire avec son Phocéa, le plus grand des voiliers français, construit en 1976 dans l’arsenal de Toulon pour le célèbre coureur Alain Colas, à la suite d’un pari fou.

D’un baron à l'autre

Un sillage dans lequel s’inscrit volontiers le baron Benjamin de Rothschild, avec ses Gitana, qui portent, depuis 1876 sur leurs voiles, les cinq flèches des armes de la famille. À la suite de son père, le baron Edmond, il a su inscrire sa passion dans le monde de la communication financière et faire de ces «Formule 1 écologiques des mers» le porte drapeau de cette dynastie de banquiers. Tout marin se place dans une lignée pour perpétuer tradition et plaisir. Ainsi Yves Carcelle, gentilhomme du monde des affaires, créateur de la Louis Vuitton Cup, initié à la voile par Bruno Troublé, barreur du France III du baron Bich. Avec son ami le sculpteur amé-ricain Gregory Ryan, l’ancien président de Louis Vuitton s’est lancé dans la quête et la restauration de sept voiliers classiques, des-sinés par l’architecte danois Gerhard Ronne entre_1910 et_1937. Concevoir son bateau est le plaisir ultime du yachtman. Ainsi, David Brown, propriétaire d’Aston_Martin entre_1947 et_1972, passionné de nautisme, passa les dernières années de sa vie à Monaco à dessiner ses yachts, voiliers de courses toujours plus grands, baptisés Chief Indian Sun. Retiré des commandes opérationnelles de L’Oréal, Sir Lindsay Owen-Jones a lui- aussi cédé à cette dévorante passion. Après avoir été un intrépide pilote automobile, il est devenu un acteur majeur du yachting, à la barre de ses Magic Carpet. Les trois stupéfiants Wally bleus et blancs ont remporté de très nombreux trophées et fait de Lindsay Owen-Jones un marin respecté et heureux, ayant mené à bien de spectaculaires projets. Pour des hommes comme lui, imaginer un bateau est un dépassement de soi, un prolongement de sa personnalité, une projection de ses rêves. Ainsi ces décideurs, loin des conseils d’administration en complet sombre ou de leur table de travail solitaire, larguent-ils les amarres.

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