Economie

L'eau et la terre, le moteur jamais en panne des mutations du monde arabe

Bachir El Khoury, mis à jour le 13.12.2013 à 10 h 29

Après avoir contribué indirectement aux mouvements de soulèvements populaires, les ressources hydraulique et agricoles ainsi que leur gestion continuent d’affecter la nature des régimes et des transitions dans le monde arabe.

Une petite fille regarde l'eau du Nil couler du robinet, Le Caire, mai 2010. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Une petite fille regarde l'eau du Nil couler du robinet, Le Caire, mai 2010. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Morsi, comme Moubarak avant lui, doit-il sa chute à sa gestion de l’eau et de l’agriculture? Selon Pierre Blanc, chercheur au Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM), une des causes de la colère contre le président égyptien destitué un an après son élection, proviendrait du vieux contentieux avec l’Ethiopie sur le partage des ressources du Nil. Les tensions entre les deux pays étaient montées d’un cran après l’annonce par l’Ethiopie en 2011 de sa volonté de construire le barrage hydroélectrique de la «Renaissance», un mégaprojet de plus de 3 milliards de dollars.

En mai dernier, des travaux de déviation du fleuve avaient débuté, côté éthiopien. Quelques jours plus tard, un meeting à huis clos de personnalités politiques égyptiennes convoquées par le président Morsi a tourné au conseil de guerre, les uns suggérant ouvertement de détruire le barrage, les autres proposant de corrompre de hauts fonctionnaires éthiopiens, voire de soutenir des groupes séparatistes. Sauf que la dimension secrète de cette réunion a été désavouée par une retransmission en direct –préméditée ou pas– par la télévision égyptienne. Cette affaire, perçue comme un énième signe de maladresse du président Morsi, «aurait alimenté le mouvement de contestation populaire» qui a abouti à son renversement un mois plus tard, estime Pierre Blanc, lors d’une conférence au dernier salon du livre de Beyrouth[1].

Il n’y a pas qu’en Egypte que la géopolitique de l’eau et de l’agriculture produit de tels effets. Pierre Blanc explique:

Vecteur de survie économique, de spatialisation territoriale, de résistance civile ou encore de reflet identitaire, l’eau et l’agriculture occupent une place prépondérante dans le paysage proche-oriental. L’insécurité alimentaire serait déjà l’une des causes originelles des bouleversements et affecte la transition politique dans plusieurs pays.

«L’indépendance alimentaire n’était au rendez-vous dans aucun des pays de la région, sauf en Syrie jusqu’en 2008, en raison de la négligence du potentiel agricole. Avec l’hyperinflation des années 2000, cette forte dépendance est devenue de plus en plus coûteuse pour la société comme pour les gouvernements en place.» 

«La crise alimentaire de 2007 et les émeutes de la faim qui ont suivi un peu partout dans le monde ont exacerbé le problème (…) Les pouvoirs arabes ont continué de subventionner massivement les produits agricoles pour éviter des débordements dans leurs pays, mais cela a accentué la pression financière et fragilisé davantage» les gouvernements, contribuant, ne serait-ce que partiellement, à leur chute trois ans plus tard, ajoute le chercheur, auteur de Proche-Orient: Le pouvoir, la terre et l’eau.  

La région est en effet l'une des zones les plus déficitaires dans le monde sur le plan alimentaire et, face à la baisse de la production agricole, elle était devenue d’autant plus vulnérable et tributaire des importations et de l’évolution des prix à l’international. L’Arabie saoudite alloue plus d'un milliard de dollars par mois aux importations de produits alimentaires. En Egypte, les subventions, notamment de blé, étaient de l’ordre de 3 milliards de dollars en 2010. Quant aux pays du Golfe, ils importent 90% de leurs besoins alimentaires.

Avec la hausse sans précédent des prix des aliments et du pétrole durant la dernière décennie, le coût de redistribution par le biais des subventions et autres allocations directes et indirectes avait considérablement augmenté, mettant en danger la légitimité des régimes en place, en réduisant leur capacité à maintenir le contrôle face à une potentielle insurrection populaire.

Les prix ont continué d’augmenter à la veille des révoltes arabes, aggravant la situation de millions de ménages dans la région. L’indice des prix de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) est passé de 157 en 2009 à plus de 230 début 2011 –un pic historique– tandis que le prix du blé augmentait de plus de 30% en 2010 en dépit des mesures prises par les régimes arabes pour amortir l'impact de la crise.

A cette dimension s’est ajoutée la contre-réforme agraire des années 1990 et 2000 qui avait mis fin à la redistribution des terres par les baasistes et les nasséristes, au nom du paradigme néolibéral. «Cette réforme aurait également contribué en partie aux mouvements de protestation dans le monde arabe» en aggravant les inégalités sociales, estime Pierre Blanc.

En Egypte, outre l’épisode ponctuel hautement symbolique du barrage sur le Nil, «l’eau et la densité populaire constituent un réel problème; 95% de la population vit sur 5% du territoire, notamment dans la région de la Vallée du Nil», indique le spécialiste, ce qui laisse présager le développement de projets urbains et hydrauliques d’envergure à l’avenir pour désengorger une région surpeuplée et assurer des logements moins chers aux générations montantes.

Cette question occupera sans doute une place de plus en plus importante dans la politique égyptienne comme dans les relations entre l’Egypte et ses pays voisins. Dans le sillage de la Révolution, le ministère du Logement avait déjà annoncé en octobre 2011 le lancement d’un projet de création de 31 communautés urbaines d’ici à 2052.

Dans la continuité de l’Histoire

Cette question des terres et des ressources hydrauliques ne date pas de ces dernières années; elles relèvent même de l’identité du Proche-Orient depuis cent ans au moins.

Au début du XXe siècle, les ressources et leur partage étaient au cœur de la délimitation des nouvelles frontières de l’empire ottoman démantelé et des accords Sykes-Picot signés entre la France et le Royaume-Uni. Dans les années 1940, le mouvement sioniste a cherché à contrôler l’usage des ressources hydrauliques provenant du Jourdain, du Litani et des réseaux d’irrigation allant du lac de Tibériade jusqu’au désert du Néguev. Il en allait de la survie du nouvel Etat naissant.

Au même moment, la Jordanie développait l’activité agricole dans la Vallée du Jourdain, restée incultivable jusqu’à la fin des années 1940, afin de préserver cette zone limitrophe d’Israël. Et avant cela, au Liban, «le patriarche maronite Elias Hoayek réclamait, en marge du traité de Versailles de 1919, la création d’un Grand-Liban incluant la plaine de la Bekaa, riche en terres cultivables, pour des raisons à la fois économiques et territoriales», souligne pour sa part l’historien et économiste Georges Corm.

Sur le plan foncier, la possession d’une majeure partie des terrains agricoles par des élites politiques en Palestine, au Liban, en Syrie et en Egypte avaient provoqué dans les années 1950 et 1960 un malaise, voire des troubles sociaux dans certaines zones rurales, auxquels ont tenté de remédier les révolutionnaires baasistes et nasséristes par le biais de la redistribution des terres.

Quant à la production agricole et la hausse des prix alimentaires, ils ont constitué le carburant de plusieurs protestations, parfois violentes, en Egypte (1977), au Maroc (1981), en Tunisie (1984) et en Jordanie (1996).

La dimension identitaire pèse aussi dans la balance: «L’attachement à la terre constitue une des spécificités des populations du Proche-Orient», dit Georges Corm. Qu’il s’agisse des communautés juives, musulmanes, chrétiennes ou druzes, la terre et la possession d’un terrain sont synonymes d’existence et d’appartenance concrète à une région, une religion et une histoire.

Vers plus de «violences» liées aux ressources?

Et ce n’est pas fini. Les tensions autour de l’exploitation des ressources hydrauliques et agricoles risquent de s’aggraver à l’avenir. Pour le chercheur au CIHEAM Pierre Blanc, «plusieurs paramètres objectivables peuvent inquiéter: d’une part le changement climatique risque de se traduire par un phénomène de désertification, ce qui accroîtrait les besoins en eau. Ensuite, la transition démographique, même si elle est amorcée, est loin d’être achevée (…) Enfin, la limitation de l’offre hydraulique risque de mener à un plus grand déficit (…)». Il précise:

«En Egypte, il n’est plus possible de construire des barrages tandis qu’au Liban, les vicissitudes du passé et les pesanteurs politiques font que le pays est en deçà de son potentiel hydraulique optimal.» 

Mais il existe des marges de manœuvre dans la dynamique politique actuelle qui pourraient juguler ces anticipations pessimistes. Les bouleversements actuels pourraient paver la voie à des projets d’intégration et de pacification politique et économique susceptibles d’assurer un meilleur partage des ressources.   

En attendant, une nouvelle donne risque de compliquer les perspectives: celle de la récente découverte d’importantes ressources pétrolières et gazières le long de la côte est de la Méditerranée, entre l’Egypte, Israël, le Liban, la Syrie, Chypre et la Turquie. Les tensions pointent déjà à l’horizon.  

Bachir El Khoury

[1] Les propos de Pierre Blanc et Gorges Corm reproduits dans cet article ont été tenus lors du Salon du livre de Beyrouth qui s’est tenu du 1er au 10 novembre 2013. Retourner à l'article

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