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La France, le pays où les bons eurodéputés sont évincés

Au Parlement européen, le 17 avril 2013. REUTERS/Vincent Kessler.

Au Parlement européen, le 17 avril 2013. REUTERS/Vincent Kessler.

Les élus compétents sont évincés des listes au profit de courtisans en quête de mandat, plus intéressés par le statut que par les questions européennes, lors d’investitures qui dépendent plus des jeux d’appareil que de l’intérêt du pays.

C’est l’histoire d’une erreur qui se répète tous les cinq ans. Pendant quelques mois, le microcosme politique se passionne pour les tractations autour des listes pour les élections européennes. Les poids lourds du PS réussiront-ils à imposer leurs proches aux places éligibles? Nadine Morano va-t-elle retrouver un mandat? Rachida Dati conservera-t-elle le sien? Mais à aucun moment n’est posée la seule question vraiment importante pour l’influence de la France: ces candidats feront-ils de bons députés européens?

Il suffit pour s’en convaincre de jeter un oeil aux listes que le PS vient de valider au cours d’une convention nationale. Trois parlementaires socialistes particulièrement actifs pendant l’actuelle mandature ne sont pas reconduits alors qu’ils avaient toutes les qualités pour prétendre à des postes influents dans la future assemblée. Le crime de Liêm Hoang-Ngoc, Françoise Castex et Bernadette Vergnaud? Ne pas peser assez lourd dans leur parti.

Le premier, proche de Benoît Hamon, fait les frais de l’investiture du leader de l’aile gauche du PS, Emmanuel Maurel. La seconde doit laisser sa place à une candidate du Parti radical de gauche en vertu d’un accord national entre le PS et le PRG. Quant à la troisième, en mauvais termes avec Ségolène Royal, elle sera remplacée par une proche de la présidente de Poitou-Charentes dans la région Ouest.

Trop légers pour peser

Une fois de plus, le PS distribue les places éligibles en fonction de logiques d’appareil, sans se préoccuper de son influence à Bruxelles et Strasbourg. «Il y a trois paramètres pour être reconnu comme influent: l’expérience politique, la compétence technique, et l’investissement, explique le politologue Olivier Costa. Le problème des eurodéputés français est qu’ils ont de l’expérience, un bon CV, mais qu’ils ne connaissent pas la machinerie européenne et qu’ils sont souvent très faibles du point de vue de l’investissement.»

En 2010, une note particulièrement détaillée de la fondation Robert-Schuman montrait que seuls onze eurodéputés français avaient une fonction de coordinateur, contre 30 pour l’Allemagne et 34 pour le Royaume-Uni. Moins voyant qu’une présidence de groupe ou de commission, le rôle des coordinateurs est pourtant déterminant dans la mesure où ce sont eux qui fixent la position de leur groupe politique au sein de chaque commission et qui attribuent à leurs collègues la rédaction de rapports.

Ce déficit de coordinateurs français n’est pas un hasard. «Vous ne pouvez avoir ce poste là que si vos collègues estiment que vous en avez les compétences techniques, et la capacité de traiter vos pairs avec un peu d’autorité et beaucoup de diplomatie», analyse l’eurodéputé UMP Jean-Paul Gauzès, lui-même coordinateur du Parti populaire européen au sein de la commission des Affaires économiques et monétaires depuis 2008. Dans le civil, il a travaillé pendant dix ans au comité de direction de la banque Dexia avant de devenir député européen. De quoi convaincre ses collègues de lui faire confiance au moment où la crise financière secouait l’Europe.

Son profil de technicien fait presque figure d’exception dans la délégation française, au contraire de ce qui a cours chez les Allemands et les Britanniques. «La CDU et les Tories veillent à envoyer, sur les politiques importantes pour leur pays, une personnalité incontestée», confie avec envie l’eurodéputé UMP Alain Lamassoure, président de la Commission des Budgets. C’est par exemple ce qui a permis au conservateur britannique Malcolm Harbour, après une carrière de 32 ans dans le secteur de l’automobile, de s’imposer sur les questions industrielles et de marché intérieur.

Bruxelles et Strasbourg forment un monde parallèle où l’échelle de la célébrité est inversement proportionnelle à celle de Paris. Les stars françaises s’y nomment Pervenche Bérès, Alain Lamassoure ou Joseph Daul, là où Rachida Dati, Vincent Peillon ou la famille Le Pen font figure de cancres irrécupérables.

«C’est un travail assez technique, qui demande de l’humilité. Être un bon parlementaire européen ne garantit pas que vous ayez une grande reconnaissance nationale», concède le ministre des Affaires européennes Thierry Repentin. «En France, la classe politique n’est préoccupée que par Paris et considère le Parlement européen comme une piste d’attente», regrette Jean-Paul Gauzès. En attendant de (re)conquérir un «vrai» mandat de député ou de sénateur en France.

La présence «forcée» de tous les ténors du FN à Strasbourg (les Le Pen père et fille et Bruno Gollnisch) est d’ailleurs due au scrutin proportionnel des élections européennes, qui a longtemps été le seul moyen pour l’extrême-droite de décrocher des postes de parlementaires.

À Strasbourg, le travail ne paie pas

Les têtes d’affiche de la politique française tombent souvent de haut en arrivant à Bruxelles. Rachida Dati s’était fait détester de bon nombre de ses collègues en se prévalant de son statut d’ancienne ministre pour exiger un rapport très convoité. Sans succès. Valéry Giscard d’Estaing, ancien président de la République et très à cheval sur les honneurs qui lui sont dus, n’a pas été mieux accueilli en 1989. «Il pensait qu’on lui déroulerait le tapis rouge, sourit encore Alain Lamassoure. Pour sa première intervention, au bout de deux minutes, on lui a coupé le micro comme à tout le monde!»

Au-delà de leur profil, pas assez technique, le principal handicap des eurodéputés français reste leur manque de longévité. D’après une  étude du Groupe de sociologie politique européenne de l’Université de Strasbourg, les Français ne passent en moyenne que 5,9 ans au Parlement européen —soit à peine plus d’un mandat­— contre 10,2 pour les Luxembourgeois ou 8,6 pour les Allemands. «Les Allemands ont une classe politique européenne extrêmement expérimentée, explique l’ancien eurodéputé socialiste Gilles Savary. Ils la font durer. C’est très efficace au Parlement européen. Ils connaissent parfaitement l’administration et détiennent des réseaux d’influence tout à fait considérables.»

L’écart d’influence entre eurodéputés français et allemands trouve son origine dans le renouvellement des candidats. «En Allemagne, les partis prennent en compte le bilan des députés, note Olivier Costa. C’est extrêmement facile vu que les données peuvent être consultées.» Le site VoteWatch permet par exemple de comparer l’activité de tous les députés en les classant par nationalité et/ou groupe politique. Mais les partis français ne se donnent pas cette peine. «C’est inouï de se dire que dans aucun parti un parlementaire ne doit rendre compte à la fin de son mandat!», peste Alain Lamassoure.

Tous bords confondus, les députés les plus méritants voient arriver avec inquiétude la période de constitution des nouvelles listes. A l’image de Françoise Castex ou Bernardette Vergnaud cette année, Gilles Savary, pilier du Parlement européen pendant dix ans, en a fait les frais en 2009:

«Mon éviction était due au simple fait que je n’avais pas suffisamment joué les courtisans. J’étais beaucoup trop souvent occupé à Bruxelles pour légiférer et défendre les intérêts de la France, et insuffisamment à Solférino pour m’y faire valoir.»

A l’UMP, qui doit élaborer ses listes avant le mois de février, Alain Lamassoure rêve à haute voix d’une procédure transparente pour confronter au grand jour les compétences européennes de tous les impétrants. L’eurodéputé sait que son statut de président de la commission des Budgets ne vaudra pas immunité au siège de l’UMP.

Dans la circonscription Sud-Ouest, Michèle Alliot-Marie, battue aux législatives de juin 2012, lorgne ouvertement sa place. Dans la région Est, Nadine Morano, autre égérie déchue du gouvernement Fillon, ne cache pas son envie de regagner un statut de parlementaire à l’occasion des prochaines élections européennes. «C'est un secret de polichinelle que de dire que je me suis toujours intéressée aux questions européennes», se justifie l’élue lorraine, dont la passion pour les selfies est pourtant plus évidente.

La France saborde son influence

Quant à Jean-Paul Gauzès, il en est réduit à croiser les doigts pour qu’on lui laisse la dernière place éligible sur la liste UMP dans la circonscription Nord-Ouest, la tête de liste semblant déjà être la chasse gardée de Jérôme Lavrilleux, néophyte sur les questions européennes mais bras droit de Jean-François Copé. Alain Lamassoure s’indigne:

«Gauzès a été l’homme-clé du traitement de la crise financière. Il a été capable de tenir la tête aux juristes de la City de Londres! Mais il est traité comme quantité négligeable à Paris car il n’est proche d’aucun présidentiable.»

A force de ne pas reconduire ses députés méritants et d’envoyer à Strasbourg des candidats plus intéressés par le statut de parlementaire —et les  confortables indemnités qui vont avec— que par les questions européennes, la France saborde son influence au Parlement européen. Une situation assez grave pour que le Cercle de l'industrie (un lobby regroupant PSA, Michelin ou Alstom) se fende d'une note adressée aux dirigeants du PS et de l’UMP. Leur message est clair: exiger la reconduction d’eurodéputés compétents, de droite comme de gauche.

Ses grandes entreprises françaises ont trouvé un relais en la personne du ministre des Affaires européennes:

«J’incite les grandes formations politiques à faire leur choix en pensant à l’intérêt de la France, et pas à celui de leur formation.»

Les listes validées par le PS montrent que le ministre n’a pas été entendu par son propre parti. L’UMP n'est pas partie pour faire mieux. Les Français sont incorrigibles, mais Gilles Savary espère encore une prise de conscience:

«On est un pays qui a encore en tête une influence qu’il n’a plus, et qui a longtemps pensé que tout se passait au Conseil européen et que le Parlement était négligeable. Malheureusement, tout ne se passe pas au Conseil et le Parlement n’est pas négligeable du tout! Il faut que les Français se rendent compte du monde dans lequel ils vivent et réévaluent leur investissement européen.»

Jean-Baptiste Daoulas

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