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LGBT: Comment Mandela a fait de l'Afrique du Sud une nation vraiment arc-en-ciel

Frédéric Martel, mis à jour le 06.12.2013 à 10 h 49

Le pays le plus «gay friendly» du continent africain est un des rares pays du monde où la Constitution est en avance sur les mentalités.

Participants Sud-Africains à la Marche des  fierté-e-s en juin 2012. REUTERS/Mal Langsdon

Participants Sud-Africains à la Marche des fierté-e-s en juin 2012. REUTERS/Mal Langsdon

La nouvelle Cour suprême sud-africaine se situe sur le lieu même d’une ancienne prison célèbre au temps de l’apartheid: Old Fort Number Four. C'est plus qu'un symbole. Nelson Mandela y a été emprisonné à deux reprises et on peut aujourd'hui visiter les cellules minuscules, spartiates, qui ont été préservées. Certaines ne sont pas plus grandes qu’un placard à balais. Ce symbole des peines et des douleurs des prisonniers politiques est devenu le lieu de la justice par excellence. À l’entrée de la Cour, lorsque je l'ai visitée, il y avait une immense photo: un couple gay qui a obtenu le droit de se marier. 

Ce fut cela aussi, Nelson Mandela. 

Il n'est pas question pour moi, ce soir, de réduire son œuvre —immense— à la question LGBT, mais celle-ci tient aussi une place dans son histoire. 

«Nous nous engageons à libérer notre peuple de l’esclavage permanent dû à la pauvreté, à la privation, à la souffrance, au genre et à toute autre discrimination»: ainsi parle Mandela, le 10 mai 1994, le jour de son investiture comme premier Président de l’Afrique du Sud libre. 

Celui qui vient de passer 26 années en prison – le prisonnier politique le plus célèbre du monde, sous son matricule 466/64– n’est pas amer. Il ne réclame pas vengeance. Il n’accable pas les Blancs. Il veut simplement faire «naître une société dont l’humanité entière sera fière»

Cette morale d’égalité, cette mansuétude, il l’applique aux noirs comme aux blancs, aux questions sociales ou éducatives, mais aussi explicitement au «genre». Et dès son accession à la présidence de la «Rainbow nation», l’ancien avocat Mandela propose de dépénaliser l’homosexualité, vestige obsolète hérité du colonialisme britannique et de l’apartheid (un «crime» alors puni de sept ans de prison).

«Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d’être libres»

Deux hommes ont été décisifs, auprès de Mandela, sur ce sujet. Le premier s'appelle Edwin Cameron. Il a milité auprès de Mandela et de son parti, l’ANC, pour faire inclure dans la nouvelle Constitution sud-africaine l’interdiction des discriminations basées sur l’orientation sexuelle. «J’ai cru très tôt à l’idée de Rainbow nation. Pour sortir de l’apartheid et être un pays inclusif, l’Afrique du Sud devait aussi inclure les gays et ne pas les laisser au bord du chemin», m'a dit Cameron, lorsque je l'ai interviewé l'an dernier à Johannesburg[1]

Les négociations vont être serrées. Au sein de l’ANC, des voix s’élèvent contre la valorisation dans la Constitution d’une pratique, l’homosexualité, qui est une «perversion non africaine». Certains ironisent sur l’autorisation de la bestialité et de la pédophilie. Mais pour Mandela, le débat n’a pas lieu d’être. «Nous ne sommes pas encore libres, nous avons seulement atteint la liberté d’être libres», dit-il.

Pour lui, comme plus tard pour Barack Obama, il existe un lien entre la condition des noirs et celle des homosexuels. Il est important d’offrir à tous les citoyens une égalité des droits. L’homosexualité, dira-t-il, n’est pas «antiafricaine», mais «juste une autre forme de sexualité qui a été réprimée depuis des années».

En lisant l’autobiographie de Mandela, Un long chemin vers la liberté, et en parcourant ses carnets, Conversations avec moi-même, on est frappé par le souci de justice qui a toujours animé celui qui reçut le prix Nobel de la paix en 1993. 

Il y apparaît passionné, exubérant même, toujours soucieux d’être juste, hier avec ses geôliers ou avec les Afrikaners, et désormais avec ses opposants politiques. 

«Mandela n’était pas très à l’aise, contrairement à ce que l’on croit parfois, sur la question homosexuelle. Il a toujours été très contrôlé à propos de la sexualité et il y a d’ailleurs des phrases très fortes dans ses mémoires sur l’impératif d’abstinence sexuelle en prison. Mais il n’y avait pas de doutes pour lui sur le fait que l’orientation sexuelle devait figurer dans la Constitution. Ce n’était pas une question d’appréciation personnelle, c’était une question de justice sociale et de droits de l’homme», m'a expliqué Edwin Cameron. 

Ce que confirme Anthony Manion, le directeur de l’importante association sud-africaine GALA (Gay and Lesbian Archives):

«Mandela n’était pas particulièrement pro-gay. D’après tous les témoignages que nous avons recueillis, il était plutôt inconfortable sur le sujet. Il a promu les droits des gays à travers son idée de réconciliation nationale et d’inclusion. C’est son génie d’avoir anticipé l’importance du sujet et d’avoir voulu l’égalité pour tous.»

Manion conserve d’ailleurs dans son bureau une photographie célèbre, datant de 1995, où l’on voit Mandela entouré des responsables associatifs LGBT.

Je suis noir et je suis gay, la double oppression

Pour Mandela, comme pour Cameron, l’orientation sexuelle doit donc figurer dans la Constitution. «On a fait un intense lobbying et Mandela savait très bien que j’étais gay. J’ai choisi et voulu très ardemment cette expression “orientation sexuelle”. On a réussi à convaincre l’ANC de lutter à la fois contre l’apartheid et contre les discriminations gays», commente Cameron. 

Lequel est rejoint dans son combat par Simon Nkoli, l’un des rares militants ouvertement gay au sein de l’ANC (il est décédé du sida en 1998). «Je suis noir et je suis gay. En Afrique du Sud, je suis opprimé parce que je suis un homme noir et je suis opprimé parce que je suis gay. Alors, lorsque je me bats pour ma liberté, je dois me battre en même temps contre ces deux oppressions», affirmait Nkoli. 

Ensemble, avec Cameron, ils rédigent la section de la Constitution où doit figurer l’«orientation sexuelle» et abordent même franchement le sujet avec Mandela. Le comité chargé de la rédaction constitutionnelle est approché et le lobbying s’intensifie, porté notamment par l’archevêque anglican Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, qui rédige une lettre en faveur de la prise en compte de l’orientation sexuelle dans la Constitution:

«Les lois anti-homosexuelles seront regardées dans le futur comme aussi fautives que l’apartheid», écrit Tutu. «Et ça a marché, a raconté Edwin Cameron. La première Constitution post-apartheid a été adoptée en 1994, et confirmée en 1996, en incluant l’orientation sexuelle. C’était une première mondiale. C’est la première fois qu’une Constitution contient la protection des homosexuels. Plus de quinze ans ont passé depuis et je n’arrive toujours pas à croire qu’on a réussi.»

Posée sur une étagère de l’immense bibliothèque de Cameron, en Afrique du Sud, j'ai vu, lorsque je l'ai interviewé, une photo où il posait en compagnie de Mandela. Nous avons parlé de Makgatho, le second fils de Nelson Mandela, mort du sida. 

«Mandela a rendu publique la cause de la mort de son fils en même temps que son intention de consacrer le restant de sa vie à la lutte contre le sida. J’ai été marqué par ce langage de vérité.» Cameron a lui-même découvert sa propre séropositivité en 1996 et l’a rendue publique trois ans plus tard. 

 «Pour moi, l’important c’est de garder un cap, de savoir ce qu’on veut, et d’y aller prudemment, graduellement.» Cameron insiste sur le mot «gradualisme». «Dès qu’il s’agit de libertés fondamentales et de droits civiques, il faut y aller petit à petit, progressivement, mais sans jamais céder ni reculer», ajoute-t-il. Mi-activiste, mi-juge – c’est sa force –, Edwin Cameron regarde toujours devant. L’étape suivante: le mariage.

C’est le pouvoir judiciaire qui va entrer, cette fois, dans le jeu. Cameron fut l’un des juges d’appel à avoir plaidé pour que l’affaire soit portée devant la Cour suprême. 

Le mariage pour tous adopté en France après avoir été adopté en Afrique du sud

Et dix ans après avoir adopté la Constitution la plus gay friendly du monde, l’Afrique du Sud autorise en 2006, sous la pression des juges, le mariage pour tous. Elle devient ainsi le premier – et pour l’heure le seul – pays africain à avoir autorisé le mariage pour les couples de même sexe (et le cinquième à l’échelle mondiale). 

Le futur successeur de Mandela, l'actuel président Jacob Zuma, est alors un virulent opposant à cette loi. 

Aujourd’hui, on considère que l’Afrique du Sud est le pays le plus gay friendly du continent africain. La vie gay de Johannesburg et des grandes villes, de Pretoria au Cap, en passant par Durban, est vivante et des Gay Prides y sont populaires chaque année. En dépit de ces avancées décisives —que l'on doit à Mandela—, de graves problèmes persistent pour les personnes LGBT. Le sida d’abord, avec une épidémie affolante et, au-delà, une homophobie familiale et sociale, parfois entretenue par les nombreuses religions du pays, et plus encore par les traditions, reste très ancrée dans la société sud-africaine. 

Dans ce pays toujours violent, en particulier dans les townships, et dont le taux de mortalité criminelle est élevé, les crimes homophobes, les violences à l’encontre des transsexuels et surtout les viols de lesbiennes sont fréquents. Des formes de ségrégation persistent aussi.

En définitive, sur la question homosexuelle, si les Américains et les Européens apparaissent parfois en avance sur leurs Constitutions et leurs lois, l’Afrique du Sud offre cette singularité d’être un pays où la Constitution est en avance sur les mentalités. Ce fut la force de Mandela— et pour une part aussi sa limite. 

Frédéric Martel

[1] Certains passages de ce texte sont repris du livre de Frédéric Martel, paru en janvier 2013, Global Gay (Flammarion). Retourner à l'article

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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