Slatissime

Les 3 frères

Temps de lecture : 12 min

Sous le Second Empire, une dynastie va s’inscrire durablement dans le tissu industriel et politique français, mais aussi dans les annales de la «Grande Plaisance» grâce à trois de ses membres éminents : Henri, Gaston et Albert Menier dont voici la saga nautique.

Le Belem au large de Brest
Le Belem au large de Brest

Au début du XIXe siècle, Jean-Antoine-Brutus Menier, à la suite d’études en pharmacie, ouvre une droguerie à Paris. Il y propose de nombreux produits dont un en particulier recueille l’adhésion générale : le chocolat. Par ses vertus nourrissantes et aphrodisiaques, c’est un produit de plaisir. Pour le rendre plus pratique à consommer, Jean-Antoine-Brutus Menier invente la tablette. Celle-ci a un tel succès qu’en 1825, il lance la fabrication industrielle.

Son fils, Emile-Justin Menier, lui succède en 1853 et lance les bases de l’Empire Menier. Il ne tarde pas à recueillir le sobriquet de « baron cacao ». En 1862 et 1865, Emile-Justin Menier achète 2 plantations au Nicaragua pour un total de 7 500 hectares : « Valle Menier », « San Emilio » et pour assurer le transport des graines de cacao vers la France, il affrète des bateaux de la Compagnie Crouan dont les navires Noisiel et Cruseiro, sont les premiers éléments d’une importante flotte dédiée au chocolat. Ceux-ci constituent la première approche du monde nautique par la famille Menier. Elle travaille donc avec l’armement Denis Crouan et Fils pendant des années jusqu’à la fin de celui-ci. Cette société possède 8 voiliers dédiés au transport du cacao : le Cruzeiro, l’Emile-Menier, le Para, le Noisiel, la Claire-Menier, le Denis Crouan, le Belem, bien connu de nos jours et le Brasileiro. L’amitié est telle entre Denis Crouan et Henri Menier que ce dernier donne des noms de la famille à certain de ces navires.

Henri Menier

Né en 1853, Henri s’intéresse très jeune au monde des bateaux, et parallèlement à ses études d’ingénieur, il s’initie à la manoeuvre des voiliers sur la Seine. Il navigue de longues heures par tous les temps et devient un navigateur fluvial accompli. Il étudie également l’architecture et la construction navales, qui le conduisent tout naturellement à fabriquer lui-même les voiliers, étant un « manuel » autant qu’un intellectuel. Muni de ces connaissances, il se tourne vers la navigation à vapeur. Alors qu’il prend avec ses deux autres frères, à la mort de leur père, les rênes de l’entreprise familiale, il achète le steam-yacht Sphinx, afin de passer à la navigation en haute mer. Il y apporte de nombreuses modifications, notamment l’installation d’un projecteur électrique d’après l’invention récente de la machine Gramme, ancêtre de la dynamo. Il peut enfin s’adonner à sa passion en toute liberté et sans aucune limite, ce que sa fortune et ses frères lui permettent.

Henri Menier passe un nouveau cape : celui du « grand yachting ». Comme tous ces passionnés fortunés pour qui il faut embrasser la terre entière, et montrer son audace de navigateur. Il se rend acquéreur en 1881, du steam-yacht de 181 tonneaux Elspeth, construit en 1877 en Angleterre, mesurant 40 m de long sur 5,20 m au maitre bau. Il le rebaptise aussitôt Surirella, sur lequel il s’embarque pour sillonner les mers d’Europe et les littoraux d’Afrique et d’Asie. L’Espagne, le Portugal, le Maroc, l’Italie par la Méditérranée et l’Adriatique, la Grèce, l’Asie Mineure, Constantinople, la Mer Noire et le Danube jusqu’aux Portes de Fer, défilent devant l’étrave. Henri Menier pousse son yacht vers le Nord de l’Europe, et met le cap vers la Norvège jusqu’à cap Nord. Il aime ces eaux froides et mystérieuses, chargées de glace et de neige. Le pôle l’attire puissamment. À l’expédition suivante, il décide alors de charger au maximum son yacht de charbon, jusque sur le pont afin augmenter son rayon d’action et sitôt l’avitaillement terminé, il file vers la mer polaire. Bell-Sund, l’Icejord au Spitzberg sont visités, mais sans pouvoir aborder l’ile du Prince Charles a cause des intempéries. De plus, le charbon se raréfie, il ne peut plus avancer, les voiles lui sont d’un trop faible secours. La mort dans l’âme, Henri Menier se voit contraint de retourner vers la Norvège après un séjour glacial de plus de 25 jours. Il a poussé son navire bien trop au-delà de ses capacités et s’aperçoit qu’il est limité par trois éléments nécessaires à tous les yachts faisant de longues croisières : d’abord la vitesse permettant un franchissement rapide des distances et des passages dangereux, évitant par la même d’être à la merci du temps ; ensuite, la présence à bord de grandes soutes pour l’avitaillement et le combustible, augmentant ainsi la durée et le rayon d’action du bateau, et enfin, un solide gréement de voilier permettant de suppléer à la propulsion à vapeur.

Un trois mats goelette

Pour cela, Henri Menier voit plus grand : il fait l’acquisition du steam-yacht goelette Nubienne, ayant appartenu à Edmond Blanc, qu’il rebaptise Velleda. Ce 3-mâts fonctionnant aussi à la vapeur, construit en 1881 par les chantiers Mitchell à Newcastle, a toutes les qualités envisagées pour des traversées au long cours dans des mers aussi dangereuses et difficiles que les celles du grand Nord. Jaugeant 575 tonneaux, mesurant 59,60 mètres et 8,52 m au maitre bau, il fait partie des plus grands yachts de la flotte de plaisance. Sa vitesse de plus de 12 noeuds de moyenne, augmentée par la voilure à 14 noeuds sous vents portants, possède de vastes soutes pouvant contenir 330 tonnes de charbon, et lui permettent de soutenir 35 jours de marche à la vapeur sans ravitailler. Il peut ainsi accomplir les plus longues traversées autour du globe et se faire plaisir. Ce yacht est également à cette époque, un véritable « salon » de la technologie avec les améliorations et les nouveautés installées à bord : machines à gouverner, ventilateurs électriques, machines réfrigérantes et chambres froides permettant la conservation des viandes et aliments périssables, et ventilation interne pour plus de confort pour tout l’équipage.

Velleda, par l’inventivité de son propriétaire, ses aménagements luxueux et confortables, est sans aucun doute l’un des plus beaux et efficaces yachts de grande croisière de la fin du XIXe siècle. Malgré son peu de disponibilités due à ses obligations diverses, Henri Menier et son équipage se délectent de nombreuses navigations à bord de Velleda : de la Méditérranée à la Mer Rouge en passant par le canal de Suez, et poussant jusqu’au moyen Orient, Aden, enfin, reçoit la visite de l’élégant navire. Puis, de nouveau, retour vers le Grand Nord ou affluent les souvenirs de son premier voyage écourté par trop peu de capacités de son précédent yacht Surirella. Avec Velleda, Henri Menier revit et sillonne à nouveau les mers du Nord. Cap au Pôle ! Hélas, de nouveaux problèmes l’assaillent en cours de traversée : cette fois, le 15 juillet 1886, par 81° de latitude, la banquise se referme devant lui et l’empêche d’avancer. De nouveau, c’est le retour trop tôt vers la civilisation. Le pavillon bleu-blanc-rouge ne sera pas encore cette fois-ci planté sur l’axe du monde comme prévu.

Cependant, cette croisière va lui être très profitable, car photographe éclairé, il réunira pas moins de 600 vues de paysages de l’Arctique et des côtes du Spitzberg, et une collection de trophées géographiques et cynégétiques avec de nombreuses indications sur la faune arctique. Cette collection lui vaudra une médaille d’argent à l’exposition Universelle de 1889 ou il organisa les visites d’ouvriers de son usine de Noisiel. (Comme en 1878, ou Emile-Justin Menier, son père, fit venir ses employés par plusieurs vagues en bateau... de Noisiel). Mais Henri Menier est tenace, comme les explorateurs artiques de cette époque. Il a toujours l’esprit tourné vers le Grand Nord et dès qu’il en a le loisir, il continue à musarder au septentrion à bord de Velleda. Se suivent ainsi les visites de l’Ecosse et de l’Islande, ou entre cette dernière et le Groenland, le yacht se fait encore emprisonner plusieurs jours par des glaces flottantes, si élévées qu’elles atteignent la hauteur du pavois. Dans le froid glacial de l’Arctique, sous la neige et les intempéries, avec son équipage et quelques outils, il réussit néanmoins à dégager son navire sans trop de problèmes et repart. Cap sur l’Europe ! Malgré toutes ces péripéties, Henri Menier a toujours le Grand Nord et ses contrées désertiques et glacées en tête.

Retour à la navigation fluviale

Quelques temps plus tard, entre deux croisières, Henri Menier renoue : la navigation fluviale. Il s’attèle à l’étude d’un steam-yacht de rivière, dont il assure seul les dessins de coque, de machines et d’aménagements. Ce yacht sera construit par les Ateliers et Chantiers de la Seine à Argenteuil. Celui-ci est lançé en 1888 et porte le nom d’Almée. Créé pour passer toutes les écluses des canaux français, et européens, construit en acier galvanisé (une autre de ses innovations), d’une jauge de 100 tonneaux, long d’une trentaine de mètres, ce yacht possède deux machines indépendantes développant un total de 500 chevaux, actionnant deux hélices. Afin de n’être pas immobilisé par une avarie, les chaudières, propulseurs et auxiliaires sont installés en double à bord. Les trois mâts basculants ne sont présents que pour arborer des pavillons. Ce yacht, sorte d’hôtel flottant de grand luxe a été admis comme la perfection autant technologique, qu’artistique par ses lignes élégantes.

Anti costi et le nouveau monde

Un jour, un homme d’affaires se présente à Henri Menier, et connaissant son amour de la chasse, et de la pêche, il réussit à convaincre celui-ci d’acheter, l’île d’Anticosti dans l’embouchure du St Laurent à Québec car elle était, disait-il très giboyeuse et que de plus, il pourrait faire la pêche au saumon et à la baleine. Celà est fait en 1895 : Henri Menier achète l’ile pour 125 000 $ de l’époque, Anticosti ayant un peu moins de la surface de la Corse ! Afin de faciliter ses visites, il fait l’acquisition d’un autre steam-yacht mixte, encore plus grand : la Zaria de 973 tonneaux et de 62 mètres hors-tout, construite en1891 à Leith aux Chantiers Ramage & Ferguson qu’il renomme aussitôt Bacchante. Ce navire est le troisième grand yacht de l’époque. C’est un 3-mâts à moteur auxiliaire, pourvu des installations les plus complètes et modernes dont une partie est évidemment due à Mr Henri Menier lui-même. Il appareille du Havre le 7 juin 1898 pour se rendre sur son île et après une escale le 19 juin à Saint-Pierre-et-Miquelon et une traversée difficile par vent debout, mer formée, temps brumeux, il accoste à ... Anticosti... le 22 juin. Il ne rentre que le 11 septembre de la même année. Henri Menier introduisit dans l’ile de nombreuses espèces d’animaux dont 220 cerfs de Virginie, afin de parfaire sa réserve de chasse et de pêche. En outre, il créera Port Menier ou il fit construire un château et aménagea un village de toutes pièces. Il fit 6 ou 7 aller-retours dans l’ile avec la Bacchante, rapportant des peaux de renards et d’autres animaux. Il fit également l’achat du vapeur Savoy le 26 septembre 1901 pour les transports de personnel et de matériaux entre Québec et Anticosti.

Gaston Menier

Gaston Menier, deuxième fils d’Émile-Justin Menier qui devint plus tard, Sénateur et Député de Seine et Marne, peut-être, le plus impliqué dans l’affaire familiale, ne fut pas vraiment comme son frére ainé un aussi grand aventurier des mers. Il était beaucoup plus intéressé par la politique, par la gestion de l’entreprise familiale, mais néanmoins, il avait aussi le virus de la croisière peut-être aussi par obligation sociale et s’était donc rendu propriétaire du yacht Julie de 100 tonneaux. Construit en 1883 en Angleterre, celui-ci était entièrement bordé en acier et possédait une machine de 750 chevaux, permettant comme certains torpilleurs de la Marine Nationale de filer 15 noeuds.

Conscient à l’instar de son frère Henri, qu’un yacht n’est pas seulement une villégiature secondaire mais un puissant moyen d’expression de la richesse de la puissance et de la notoriété, en 1901, Gaston achète l’Ariane, yacht de 640 tonneaux et de 75 m de long comptant un équipage de 24 personnes. Personnalité très «médiatique», il n’hésite pas à organiser des croisières avec ses amis de la politique, de l’industrie et de l’aristocratie. Entre autres croisières, le 9 juin et le 1er aout 1902, l’Ariane, avec à son bord, Gaston Menier, le président du conseil Waldeck Rousseau, peintre à ses heures (qui enchantera l’assemblée par l’exécution sur toile d’un paysage flamboyant pris sur le vif ) Fernand Crouan, président de l’armement du même nom et quelques autres personnalités partent pour un périple qui les mènera à longer les côtes de Suède, de Norvège et du Danemark, en passant par Lubeck et Hambourg pour embarquer une partie des invités. Cette manière de rejoindre son yacht par le train ou d’autres moyens a été inaugurée justement par Gaston Menier dont le temps était mesuré. Cet exemple fut suivi par la plupart des propriétaires de yachts jusqu’à maintenant. A l’occasion de ce périple, ils firent la connaissance de l’empereur, à bord de son yacht impérial le Hohenzollern ou tous furent invités.

Ils s’approchèrent durant ce périple très près du cercle polaire et ce furent des instants inoubliables de découvertes du grand Nord pour certains, et pour Henri Menier, grand chasseur devant l’Eternel, d’intenses chasses à l’ours et pour d’autres des jeux pour tromper le froid. Quatre ans plus tard, le 3 juillet 1906, l’Ariane quittait le port d’Amsterdam et emmenait pour une nouvelle croisière dans les mers du Nord, Gaston Menier, ses enfants et bien sûr quelques amis. Le petit port de Stavenger était atteint le 5 juillet suivant et le yacht se dirigea vers l’étroite et profonde baie, ou, au fond, se trouvait le port de Bergen, qui était à l’époque, l’entrepôt général des pêcheries et du commerce de la Norvège toute entière. Dans la rade, six navires allemands étaient à l’ancre, dont l’un d’eux, le paquebot Hambourg, battait le pavillon impérial de l’Empereur Guillaume II qui reconnu immédiatement le yacht à bord duquel il fit la connaissance 4 ans plus tôt de MM Waldeck-Rousseau et Menier. Tout de suite, celui-ci fut conduit à bord de l’Ariane. Après les présentations d’usage, tous les passagers du yacht furent invités le soir même à bord du paquebot Hambourg par l’empereur Guillaume. Le lendemain de ce diner mémorable ou furent évoqués des sujets politiques, puis, plus légers et « parisiens », l’Ariane reprit le chemin du nord et rencontrait les premiers lapons à Transoê dans un somptueux décor de neige, de glaces et de roches au Lyngenfjord. Poursuivant plus avant, le yacht atteignit le cap Nord, salué par la neige fondante et les brumes épaisses.

Albert Menier

Albert Menier, avait lui aussi la fibre nautique. Il se contentait au départ d’un petit steamyacht de 100 tonneaux acheté en Angleterre : Fair Geraldine. Il renomma celui-ci Giralda. Il est probable qu’avec celui-ci il ait navigué sur la Seine, car le poète hermétique Stéphane Mallarmé, qui habitait Valvins en Seine et Marne et s’adonnait aussi à la voile à bord de son petit bateau du nom de S.M. et ainsi qu’au canotage, rapporta avec admiration : – « Albert Menier, de la dynastie des chocolatiers, ayant amarré son yacht à Valvins, un été, l’avoir vu rentrer à l’aube, passer la revue du bord, et, armé des ustensiles demandé à un homme, sans quitter l’habit, et, obèse, astiquer jusqu’à ce que tout fût dans l’état ou il aurait voulu le trouver ». Cela nous démontre un sens aigu de la propreté que n’envieraient pas les marins de la « Royale »

A son bord, il fit néanmoins de nombreuses croisières sans grandes prétention, mais se prenant au jeu comme son ainé Henri, il ne tarda pas en 1886 à se rendre acquéreur du yacht Sea-Queen en Angleterre, construit en 1880 à Glasgow pour James Galbraith. Ce steam-yacht de 571 tonneaux d’une longeur hors tout de 69,25 m et d’un bau maxi de 7,70 m, avait une coque à double fond cellulaire divisée en 6 compartiments étanches, ainsi qu’ une machine à vapeur Compound de 300 chevaux. Le yacht, entièrement éclairé à l’électricité avait des amménagements extrèmement raffinés et luxueux pour l’époque, mais c’était pour un Menier, et qu’Albert à tout naturellement renommé Némésis. Avec celui-ci, il fit de nombreuses et longues croisères, dès qu’il pouvait se libérer de l’entreprise. En 1888, le yacht le mena en Extrème-Orient durant un voyage de sept mois durant lesquels il fit la première fois pour un yacht français, une croisière en Mer de Chine et du Japon. Albert Menier mourut en 1899, a l’âge de 75 ans.

20 YACHTS EN 20 ANS
Les trois frères, Henri, Gaston et Albert Menier furent durant des annéees membres de l’Union des Yachts Français, avec leur navires respectifs, ayant pour chacun un guidon particulier qui figure dans cet article, avec le guidon d’Henri Menier, vice-président de UYF. Leur fortune leur permettait l’achat et surtout l’entretien des plus grands yachts de cette époque, et à eux trois totalisèrent en vingt ans, la possession de plus d’une vingtaine de yachts, ce qui est un record en cette matière.

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