Sports

Une photo de sport peut-elle être une oeuvre d’art?

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.12.2013 à 9 h 27

Une galerie d'art exclusivement consacrée au genre est en cours de lancement à Paris avec, en guise de démarrage, une exposition d'une vingtaine de clichés.

Yannick Noah après sa victoire à Roland-Garros, le 5 juin 1983. Détail d'une photo prise par Serge Philippot/Tennis Magazine, avec son aimable autorisation.

Yannick Noah après sa victoire à Roland-Garros, le 5 juin 1983. Détail d'une photo prise par Serge Philippot/Tennis Magazine, avec son aimable autorisation.

C’est un pari, et peut-être même une gageure: tenter d’ouvrir une galerie d’art entièrement dédiée au photojournalisme de sport. Pour le moment, Jean-Denis Walter, à l’origine de ce projet inédit, avance à pas comptés dans cette direction et propose, en guise de démarrage, une exposition sur la photo de sport hébergée par la Galerie Cosmos à Paris, du 7 décembre au 10 janvier.

En attendant donc l’ouverture programmée d’un espace entièrement dévolu à un métier qui n’est évidemment pas un genre mineur en raison de l’importance du sport, et notamment des grands événements qui le scandent, dans notre société contemporaine tournée vers l’image.

Sur les murs, quelque vingt photos sont ainsi proposées au regard des visiteurs par l'ancien rédacteur en chef de L’Equipe Magazine, qui était particulièrement en charge de la partie visuelle de l’hebdomadaire et a également été à l’origine de Hobo, trimestriel consacré au photojournalisme de sport vite arrêté par le groupe Amaury sans lui avoir donné le temps de s’installer dans le paysage des mooks.

L’idée de cette exposition est justement de proposer toute la palette du photojournalisme de sport, qui s’exprime à la fois par le biais du reportage au coeur d’un rendez-vous ultra-médiatique ou ancré dans une culture locale, du portrait organisé, mais aussi du sujet saisi au vol lors d’un reportage qui capte par hasard un univers de sport.

L’exposition propose, par exemple, une image réalisée à Tchernobyl lors du passage fortuit du photographe français Guillaume Herbaut dans un gymnase, des années après la catastrophe. Comme figée dans le temps, la pièce semble raconter une histoire et du cliché découle un imaginaire que chacun peut inventer en scrutant cette photo qui ressemble à un tableau.

«Dans mon esprit, aucune des photos montrées ne doit lasser l’oeil de celui qui la contemple, explique Jean-Denis Walter. S’il accroche l’une d’elles dans son salon, elle doit pouvoir l’intéresser ou le questionner de la même manière dans cinq ou dix ans. Il faut que ces photos emmènent ailleurs. Elles peuvent être l’émanation d’une réalité suprenante, comme celle de Tchernobyl, ou ancrées dans une nostalgie parce qu’elles rappellent un événement qui a pu marquer nos vies et que l’on veut s’approprier.»

L'Equipe truste les talents

Car c’est aussi l’objet de sa démarche: il est possible d’acheter les originaux de ces photos exceptionnelles, sachant que la loi (fiscale) française est très précise sur ce point: sont considérées comme oeuvres d’art les réalisations prises par l’artiste, tirées par lui ou sous son contrôle, signées et numérotées dans la limite de 30 exemplaires, tous formats et supports confondus. Il faut donc que la photo soit tirée par le photographe ou «sous son contrôle» et qu’elle soit numérotée et signée de sa main.

«En accord avec les photographes avec lesquels je travaille pour cette exposition, j’ai décidé que les tirages ne pourraient pas dépasser le nombre de dix afin de renforcer leur caractère exceptionnel et original», précise Jean-Denis Walter. Ces œuvres d’art, puisque c’est bien de cela dont il s’agit, peuvent donc devenir votre propriété pour un coût allant de 1.000 à 10.000 euros en fonction des formats choisis.

Quels sont les grands noms de la photographie sportive? Aux Etats-Unis, Neil Leifer est un nom emblématique dans la mesure où il a réalisé la photo de sport qui est peut-être la plus connue au monde: celle de Muhammad Ali dominant son adversaire Sonny Liston, au tapis. Walter Iooss et Heinz Kluetmeier sont d’autres signatures majeures de la photographie de sport outre-Atlantique.

«En France, parmi les noms qui parlent au grand public, Yann Arthus-Bertrand a fait des choses très intéressantes quand il travaillait pour l’agence Vandystadt, qui était une agence spécialisée dans le sport, mais qui a aujourd’hui disparu, comme d’autres agences de photos de sport qui ont été dévorées par les grandes agences sur un marché devenu très difficile, remarque Jean-Denis Walter. Gérard Vandystadt a été un autre nom important dans le photojournalisme de sport, comme Robert Legros et André Lecoq, salariés tous les deux de L’Equipe. Aujourd’hui, compte tenu de la disparition des agences de sport, L’Equipe concentre une grosse partie des talents du moment comme Franck Séguin, Pierre Lahalle, Stéphane Mantey, Frédéric Mons... Quand un talent émerge, il est assez vite récupéré par L’Equipe.»

«Si vous ne donnez pas un peu de vous, vous n’avez rien en retour»

Toutefois, nul photographe de L’Equipe n’est actuellement exposé à la Galerie Cosmos, où il est possible d’admirer, par exemple, ces deux photos, très différentes, que leurs auteurs, Julie Glassberg et Serge Philippot, ont accepté de commenter à l'occasion de cette exposition.

La première concerne le Black Label, un club de vélo pas tout à fait comme les autres. Créé à Minneapolis par des fous de vélo, il a essaimé aux Etats-Unis où punks, grunges, hippies modernes se retrouvent dans un mode de vie coopératif et dans une philosophie du do it yourself en réponse au capitalisme et à l’individualisme forcené. Cette image raconte les joutes du Bike Kill, un événement organisé chaque année par le club pour réunir ses membres.

Julie Glassberg:

«J’ai toujours été intéressée par les gens un peu hors normes, les cultures alternatives, underground. J’ai découvert le club du Black Label dans un film. Après une longue recherche, j'ai localisé certains de ses membres et j’ai commencé le projet.

J’ai mis du temps à être acceptée et à pouvoir commencer à vraiment faire des photos. J’ai d’abord sympathisé avec un de leurs membres, Stinky, qui m’a beaucoup aidé en me trimballant partout avec lui. Cela rassurait les autres de voir qu’il me faisait confiance.

Pendant les premières semaines, j’ai laissé mon appareil et me suis contentée de passer du temps avec eux. Cela a beaucoup contribué à améliorer nos rapports. Je n’étais plus la fille qui prend des photos, j’étais devenue "Frenchie". Au bout du compte, une immersion de plus de deux ans.

En école de photojournalisme, on vous apprend à être invisible, "comme une mouche sur un mur", disaient les professeurs. Mais dans ce genre de reportage et d’environnement, ce n’est pas possible. Si vous ne donnez pas un peu de vous, vous n’avez rien en retour. C’est avant tout un travail de rapports humains.»

«Un dixième de seconde plus tard, je ne pouvais plus rien faire»

La seconde photo, inscrite, elle, dans l’action sportive d’un grand événement, raconte l’un des hauts faits du sport français: la victoire de Yannick Noah à Roland-Garros le 5 juin 1983. Alors qu’il vient de battre Mats Wilander, Noah, happé par la foule et dont on ne sait s’il rit ou pleure, court en direction de son père, Zacharie, qui a sauté sur le court.

Serge Philippot:

«Pour la fin du troisième set (décidée au jeu décisif) et peut-être du match, puisque Yannick menait deux manches à rien, je m’étais posté sur les premières marches de l’escalier qui accède aux loges, pas loin de celle de la famille Noah. Je ne sais pas si c’est l’irruption du jeune homme (qu’on voit entre le père et le fils) qui a déclenché l’envahissement du court. Mais je sais juste que, un dixième de seconde plus tard, masqué par la foule qui avait suivi, je ne pouvais plus rien faire.»

Yannick Cochennec

Galerie Cosmos, 56, boulevard de la Tour Maubourg 75007 Paris. Métro: La Tour Maubourg. Exposition du 7 décembre au 10 janvier, de 10h30 à 21h. Tél. : 06.43.61.27.28.

Yannick Cochennec
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