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Qui a encore décapité la statue de la Liberté?

Slate.com, mis à jour le 17.07.2009 à 13 h 05

Petite histoire d’un des sports favoris d’Hollywood, la destruction de monument historique.

La bande annonce de G.I. Joe, qui sort cet été, laisse une accablante impression de déjà vu. Et pas seulement parce qu’il s’agit de l’adaptation d’un dessin animé des années 1980. Au début de la bande annonce, un projectile mystérieux frappe la Tour Eiffel et ronge le métal jusqu’à ce que la Tour s’écroule de tout son long devant la foule horrifiée des touristes. Si l’image, pourtant spectaculaire, semble aussi banale, c’est parce que G.I. Joe se contente de prolonger une tradition déjà vieille d’une quinzaine d’années, au cours desquelles les blockbusters hollywoodiens se sont acharnés à raser les monuments les plus célèbres. Ce qui fut un vrai choc en 1996 dans Independence Day (la Maison Blanche qui explose) est devenu un cliché usé que chaque film à gros budget traîne péniblement entre les poursuites de voitures et les fusillades. Mais si Independence Day a inauguré un nouveau cycle de destruction, ce type d’images n’a rien de nouveau. Dès les années 1920, les spectateurs pouvaient goûter au plaisir coupable du spectacle de l’écroulement de la civilisation. En ce début d’été qui promet d’être saturé d’explosions (on a déjà perdu la Grande pyramide dans Transformers 2), il n’est pas inutile de s’interroger sur l’histoire de ces images et sur la direction qu’elles semblent prendre à l’aube du 21e siècle.

Deluge (1933)

Dès ses débuts, le cinéma s’est intéressé aux cataclysmes. Ainsi, la période du muet a vu trois versions des Derniers Jours de Pompéi. En 1928, le réalisateur Michael Curtiz a englouti la terre entière, et tué des figurants, dans L’Arche de Noé. En 1933, Déluge fait s’abattre une catastrophe d’ampleur biblique sur le monde moderne, c’est-à-dire New York. Tous les gratte-ciel, dont l’Empire State Building qui venait d’être achevé, sont rasés par un énorme tremblement de terre, et les ruines noyées sous les flots déchaînés. Seule la Statue de la liberté tient bon. Les effets spéciaux sont impressionnants et la vision de New York submergé garde son pouvoir de fascination. On a longtemps cru que le film était perdu, mais une copie doublée en italien a refait surface dans les années 1980. Deluge n’est jamais sorti en DVD et n’a pratiquement jamais été projeté en public.

Le Monstre des temps perdus

Deluge et la plupart des films catastrophe tournés dans les années 1930 s’inspiraient de cataclysmes réels, comme le grand tremblement de terre qui frappa San Francisco en 1906. Avec les années 1950, on quitte le domaine de la menace naturelle pour passer dans celui des dangers de la science. En 1953, Le Monstre des temps perdus lance un cycle où des monstres géants attaquent les grandes métropoles américaines. En partie inspiré d’une histoire de Ray Bradbury, Beast lâche un dinosaure, réveillé par un essai nucléaire, sur la côte est, puis Manhattan. Ce film marque les débuts de Ray Harryhausen, le petit génie des effets spéciaux qui, 20 ans après King Kong, allait donner une nouvelle jeunesse à l’animation image par image. Les humains réussiront à vaincre la bête, mais la confrontation finale détruit le Cyclone, les célèbres montagnes russes de Coney Island.

Le Monstre vient de la mer

Beast puisait son énergie destructrice dans les peurs de la Guerre froide et son dinosaure était une métaphore des ravages de la bombe. Un an plus tard, avec Godzilla, (ou Gojira, pour les puristes) le Japonais Ishirō Honda pose le parallèle de manière encore plus explicite. Directement inspiré par les horreurs d’Hiroshima et Nagasaki, ce film est le premier d’une longue série d’attaques perpétrées contre Tokyo par le célèbre Léviathan. En écho aux ravages des bombardements atomiques américains, Honda insiste sur les souffrances des victimes en montrant par exemple des grands brûlés en train d’agoniser sur leur lit d’hôpital. La version américaine (Godzilla, King of Monsters) gomme cet aspect, qu’elle remplace par de longues scènes explicatives avec Raymond Burr. Le cycle va continuer des deux côtés du Pacifique. Chez les Japonais, le genre prend un nom, kaiju, perd rapidement le côté sinistre de Gojira, et invente de nouveaux monstres, comme Rodan ou Gamera. Les Etats-Unis ripostent avec tout ce qui leur tombe sous la main, des fourmis géantes dans Them !, un gros lézard dans The Giant Gila Monster, une pieuvre surdimensionnée dans Le Monstre vient de la mer. «San Francisco détruit ! Le Golden Gate s’effondre ! » clame la bande annonce de ce dernier, autre exemple du talent impressionnant de Ray Harryhausen.

La Guerre des mondes

Toutes les menaces ne viennent pas de la terre, cependant. En 1953, le producteur George Pal ressuscite La Guerre des mondes, de H. G. Wells, où des Martiens attaquent la terre et détruisent tout sur leur passage, terrorisant une humanité impuissante. Publié en 1898, le roman avait déjà été adapté plusieurs fois à la radio, notamment par Orson Welles en 1938. Si Welles et Wells devaient travailler sur l’imagination, George Pal doit donner forme concrète aux ravages des Martiens, en s’adressant à un public habitué aux images de destruction de la Seconde Guerre mondiale et de l’ère atomique. Son film n’évite pas l’obstacle et internationalise la catastrophe. La Tour Eiffel est tranchée en deux, le Taj Mahal s’écroule et Los Angeles est rasé, la meilleure séquence du film étant l’attaque des Martiens contre la mairie de la ville.

Les soucoupes volantes attaquent

Les OVNI s’avèrent être une métaphore de la guerre nucléaire aussi efficace que les monstres géants. En 1956, la seconde collaboration entre Harryhausen et le producteur de It Came From Beneath the Sea, Charles Schneer, produit l’étonnant Les soucoupes volantes attaquent, où des extraterrestres attaquent simultanément toutes les capitales du globe. Au cours d’un final mémorable, l’ennemi est vaincu à Washington par les prouesses scientifiques et le courage des Américains, mais pas avant que la ville ait été largement détruite (curieusement, la Maison-Blanche échappe au carnage). Inquiets, tous ces films sous-entendent que le progrès scientifique est à double tranchant, et que chaque bond en avant représente le risque de nous ramener à l’âge de pierre.

La Planète des Singes

Mastodontes et extraterrestres en tout genre continuent d’envahir les écrans au cours des années 1960, mais la seule image de destruction vraiment nouvelle ne montre que les conséquences du cataclysme. Au début de La Planète des singes, Charton Heston joue un astronaute qui quitte la terre pour un voyage intersidéral. Après un périple de 2000 ans (qu’il passe en hibernation), il atterrit sur une planète qu’il pense lointaine, où les êtres humains sont inférieurs aux singes. Le pessimisme sur l’avenir de l’humanité qu’il affichait avant son départ est confirmé de manière saisissante par les dernières images du film. Fuyant les singes, il arrive sur une immense plage et distingue au loin les restes de la Statue de la liberté, à moitié enfouie sous le sable. Ce que les dinosaures des années 1950 n’avaient pas réussi à faire, la guerre nucléaire l’a accompli. Au début des années 1970, la grande vague des films catastrophe met des scènes des désastres plus localisés, et surtout un peu plus crédibles. Un gratte-ciel en proie aux flammes dans La Tour infernale, un paquebot retournée dans L'Aventure du Poséidon, et bien sûr, des avions en pagailles. Les monuments sont largement épargnés et même Tremblement de terre (1974), qui déchaîne le Big One sur Los Angeles, limite ses ravages à des quartiers anonymes de la ville.

Superman II

A quelques exceptions près, les années 1970 et 80 s’avèrent plutôt clémentes pour les sites touristiques. En 1978, Superman doit sauver le Golden Gate, puis retaper la Maison-Blanche et le Mont Rushmore dans le deuxième opus. Dans The Pink Panther Strikes Again, un Herbert Lom complètement cinglé vaporise l’immeuble des Nations Unies au laser. Piège de cristal malmène gentiment le Fox Plaza Building de Los Angeles et si Terminator 2 rase la même ville, c’est seulement en rêve.

Independance Day

Cette période de calme relatif s’achève le 28 janvier 1996, lors de la diffusion des premières publicités pour Independence Day pendant le Super Bowl. Une soucoupe volante survole la Maison-Blanche et… boum ! Aujourd’hui, la scène est devenue trop familière pour nous choquer, ou même nous surprendre. Mais en 1996, un film qui faisait sauter la maison du Président semblait très audacieux, presque transgressif. Les bandes annonces suivantes feront monter la sauce en réservant le même sort à l’Empire State Building et en suggérant que le film déverserait un flot de destruction jusque là jamais vu. Et le premier tiers du film tient ses promesses en faisant monter la tension pour préparer les séquences d’apocalypse. Les soucoupes volantes projettent leur ombre sur le pont de Brooklyn, le grand panneau Hollywood, Big Ben, le Kremlin, la Tour Eiffel, etc. Comme si les extra-terrestres avaient préparé leur invasion en regardant des cartes postales. Puis ils déclenchent simultanément un bombardement qui désintègre les joyaux de la civilisation. Le reste du film oscille entre le débile et le très mauvais. Mais pendant la première heure, l’équipe de Dean Devlin et Roland Emmerich parvient à créer l’impression que le monde est bien plus fragile qu’on ne le pense.

Futurama

Après Independence Day, la chasse au monument est ouverte. Egalement sorti en 1996, Mars Attacks

a des allures de parodie des blockbusters à venir. En 1998, Hollywood sort deux films de météore, Deep Impact et Armageddon. Le premier dézingue la Statue de la liberté et envoie un raz de marée sur Manhattan (en insistant de manière prémonitoire sur le moment où la vague atteint les tours du World Trade Center). Dans le second, Bruce Willis et compagnie sauvent le monde en faisant sauter le météore, mais pas avant que des débris de celui-ci n’aient rasé Shanghai et Paris (et paf, la Tour Eiffel s’écroule). La même année, Devlin et Emmerich reviennent à New York pour s’attaquer à Madison Square Garden et au pont du Brooklyn dans leur remake de Godzilla. Quant à Jerry Bruckheimer, il se contente de raser le Las Vegas Strip dans Con Air (1997). Et ainsi de suite. À la fin de la décennie, détruire des sites touristique était devenu une obligation syndicale et, donc, un objet de satire. Dans un épisode de Futurama de 1999 intitulé « Quand les extraterrestres attaquent », l’invasion commence sur les rivages de Monument Beach, une plage où ont échoué tous les monuments rejetés par la mer : le Mont Rushmore, la Tour de Pise et la Maison-Blanche, qui sera la première à y passer. L’arme des envahisseur ? Un « rayon anti-monument ».

 

Le 11 septembre 2001

Le 11 septembre 2001, une poignée de terroristes efface la ligne qui séparait les fantasmes de destruction massive et la réalité en détruisant les tours du World Trade Center et en endommageant le Pentagone. La une du numéro de The Onion publié après le 11 septembre (une publication à laquelle participent des amis de votre serviteur) résume bien les choses: «Le quotidien des Américains se transforme en mauvais film de Jerry Bruckheimer». Pendant un temps, Hollywood va cesser d’abreuver les Américains d’images d’immeubles qui s’écroulent. Les films d’action/catastrophe comme Independence Day laissent place à des fantasmes plus inoffensifs comme Spider-Man, Le Seigneur des anneaux ou Le Pirate des Caraïbes (produit par Bruckheimer). Puisque la plupart de ces projets avaient été lancés bien avant le 11 septembre, ils peuvent très bien être la conséquence d’un changement dans les goûts du public. Cependant, Warner Brothers se sentira obligé de retarder la sortie de Dommage collatérale, qui oppose Arnold Schwarzenegger à des terroristes sud-américains, et le film recevra un accueil public et critique plus que mitigé. La Somme de toutes les peurs (2002), médiocre adaptation d’un roman de Tom Clancy dans laquelle la ville de Baltimore est rasée par un attentat nucléaire, suscitera quant à lui bien plus de commentaires sérieux qu’il n’en méritait.

Team America

Mais Hollywood ne pourra pas se retenir longtemps. En 2004, Roland Emmerich, cette fois sans la collaboration de Dean Devlin, remet le cataclysme planétaire au goût du jour avec Le Jour d'après, dans lequel une catastrophe climatique congèle pratiquement tout l’hémisphère nord, après que des tornades aient détruit le panneau Hollywood et qu’un raz-de-marée, comme dans Deluge, ait englouti New York. La démocratisation des effets numériques a permis de multiplier ce type d’images et même des séries Z comme Mega Shark vs. Giant Octopus ou The Day the Earth Stopped peuvent montrer un requin dévorant le Golden Gate. Ou la Tour Eiffel qui (suspense…) s’écroule. Cette surabondance de dégâts matériels n’a cependant pas fait disparaître les règles du genre. 1) Les monuments ne sont attaqués que s’il y a des touristes, afin que ces derniers puissent s’enfuir en hurlant. 2) Quand une grande ville est attaquée, les plus gros sites touristiques sont les premières cibles (les extraterrestres et les catastrophes naturelles frappent toujours le Golden Gate, jamais le Bay Bridge). 3) Les villes côtières sont bien plus exposées que les autres (le Washington Monument est bien plus souvent attaqué que la Gateway Arch de Saint Louis). C’est de ces clichés dont se moque le début magistral du film de Trey Parker et Matt Stone, Team America: World Police. La cible principale du film est la guerre contre le terrorisme, mais c’est une autre histoire.

Cloverfield

Si l’on en croit la bande annonce du nouveau délire apocalyptico-millénariste de Roland Emmerich, 2012, les monuments n’ont qu’à bien se tenir. En 1mn30, le Vatican, le Washington Monument et la Maison Blanche sont impitoyablement balayés. Et on sent bien que ce n’est qu’un hors-d’œuvre. Heureusement, certains films parviennent encore à conférer le minimum d’impact émotionnel à leurs images de destruction. En revenant à La Guerre des mondes, Steven Spielberg se sert d’une vieille histoire pour mettre en scène les angoisses post-11 septembre et réfléchir sur les contradictions de la société américaine révélées par les attentats. Raconté uniquement du point de vue de quelques survivants (pas de séquences avec des hommes politiques ou des scientifiques en train de discourir), le film suscite une très forte impression de malaise. S’inspirant quant à lui de Godzilla, Cloverfield projette le trauma du 11 septembre sur un gigantesque monstre qui, avant de ravager New York, commence par envoyer la tête de la Statut de la liberté en plein milieu de Manhattan. L’attaque interrompt une fête d’adieux donnée en l’honneur d’un jeune homme plein d’avenir, et rend instantanément insignifiants les petits drames habituels (qui a couché avec qui ?) liés à ce genre d’évènements. Tourné comme un faux documentaire à la première personne (on ne voit pratiquement pas le personnage qui tient la caméra pendant tout le film), Cloverfield reprend l’esthétique du reportage télé ou du film amateur tourné au téléphone portable, filmant un monde qui s’écroule du point de vue de ceux qui risquent de se faire écraser. En ce sens, c’est peut-être le premier film d’action appartenant vraiment au 21e siècle. Alors que l’identification suscitée par la plupart de ces blockbusters semble inversement proportionnelle à la quantité de bâtiments, et d’argent, qu’ils engloutissent, il est rassurant de constater que certains films parviennent à faire de la fin du monde autre chose qu’un simple spectacle et se servent de ce point de départ pour provoquer une réflexion sur le sens du mot civilisation. Réflexion qui est aussi vitale à l’intérêt de ces films que ne le sont les effets spéciaux.

 

Vidéorama de Keith Phipps

Traduit par Sylvestre Meininger

Photo: Cloverfield

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