Monde

Cette fois, le Président ukrainien a du souci à se faire

Mary Mycio, mis à jour le 04.12.2013 à 5 h 12

Lâché par son oligarchie, Viktor Ianoukovitch ne survivra peut-être pas à cette nouvelle révolution.

Manifestation pro-UE à Kiev, le 28 novembre 2013. REUTERS/Stoyan Nenov

Manifestation pro-UE à Kiev, le 28 novembre 2013. REUTERS/Stoyan Nenov

Depuis son élection en 2010, le pouvoir du président ukrainien Viktor Ianoukovitch reposait sur deux principaux piliers: l’apathie du public et les riches donateurs. Or, les centaines de milliers de manifestants qui se sont entassés sur les places du centre de Kiev ce dimanche sont le symbole le plus visible du mécontentement suscité par le règne de cet homme fort.

Par-dessus le marché, Ianoukovitch vient peut-être de perdre une autre frange électorale: la petite classe des oligarques du pays. Si cela venait à se vérifier, alors les jours de son gouvernement pourraient bien être comptés.

Les problèmes actuels de Ianoukovitch remontent à Vilnius—plus précisément à sa soudaine décision, lors d’un sommet dans la capitale lituanienne le 30 novembre dernier, de se retirer d’un accord d’association visant à rapprocher l’Ukraine de l’Union européenne. En prenant cette initiative, Ianoukovitch semblait vouloir s’attirer les bonnes grâces du président russe Vladimir Poutine, qui avait fait pression sur Kiev par un mélange de promesses et de menaces pour le maintenir dans l’orbite de Moscou.

Trois jours plus tard, 100.000 personnes descendaient dans la rue pour protester contre la décision d’Ianoukovitch. Ce qui a immédiatement rappelé les images de la Révolution orange de 2004, immense étalage du pouvoir du peuple qui avait alors fini par faire annuler l’élection frauduleuse d’Ianoukovitch.

La foule immense appelant à sa démission est sûrement une très mauvaise surprise pour Ianoukovitch et son petit cercle d’intimes, qui en étaient venus à penser que les Ukrainiens avaient soupé de la politique. En effet, toutes les manifestations nées sous son mandat se sont éteintes avant d’avoir eu le moindre retentissement.

Il était implicitement entendu que le public était trop désabusé depuis les échecs de la Révolution orange—empoisonnée par des chamailleries politiques, la corruption et les coups de poignard dans le dos—pour protester contre quoi que ce soit. Et il serait peut-être resté dans son apathie sans le faux-pas d’Ianoukovitch.

La motivation de Ianoukovitch: sauver sa peau

À en croire Vitaly Portnikov, journaliste ukrainien réputé, presque tout dépendait de la signature de Ianoukovitch. S’il avait apposé son nom en bas de l’accord de l’UE—comme beaucoup pensaient qu’il le ferait jusqu’à très récemment—rien en Ukraine n’aurait changé. Les gens auraient continué comme si de rien n’était, malgré les allégations de corruption officielle et autres délits d’initiés.

Ils auraient éventuellement continué à déplorer l’incarcération et la persécution de Ioulia Tymochenko—mais ils ne se seraient pas brusquement mis à organiser de gigantesques manifestations pour appeler à sa libération. Ianoukovitch aurait même probablement assuré sa réélection en 2015. Sa principale motivation a toujours été de sauver sa peau. Il est clair qu’il pensait qu’il était dans son intérêt de ne pas poursuivre l’accord pro-européen, mais il s’est fourvoyé.

Car son refus de signer—et le virage vers Moscou que cela implique—a tout changé.

En quelques heures, la police anti-émeutes a dispersé de façon sanglante une foule d’activistes pacifiques majoritairement jeunes sur la place de l’Indépendance. Des vidéos des violences policières n’ont pas tardé à devenir virales, poussant plus de 10.000 manifestants à sortir dans les rues samedi.

Dans le chaos qui a suivi, des rumeurs que le chef d’état major d’Ianoukovitch, Serhiy Lyovotchkine, avait démissionné en signe de protestation ont commencé à circuler. Puissant acteur aligné avec l’oligarque Dmytro Firtach—sans doute l’homme d’affaires le plus riche d’Ukraine—Lyovochkine contrôle aussi Inter, l’une des chaînes de télévision les plus populaires du pays.

La levée de la censure à la télévision vécu comme un signal

Lorsque celle-ci a soudain levé sa censure sur les manifestations pro-européennes et consacré une demi-heure entière samedi soir à des violentes séquences montrant la répression, on a pu penser que Lyovochkine avait abandonné le président.

Et en montrant des interviews bienveillantes de personnes qui se préparaient à la manifestation de dimanche, le programme semblait encourager les téléspectateurs à les rejoindre.

D’autres médias—tous contrôlés par les oligarques du pays—ont suivi l’exemple d’Inter. Samedi, Sevodnya, journal populaire contrôlé par l’oligarque Rinat Akhmetov, a également annoncé en ligne les manifestations. La chaîne 1+1, contrôlée par un autre groupe d’affaires, a commencé à couvrir les manifestations dimanche. Dans le même temps, les médias en ligne aux ardeurs belliqueuses essuyaient plusieurs attaques par déni de service.

Le 2 décembre, les responsables ukrainiens ont annoncé que le président avait refusé la démission de Lyovochkine, embrouillant encore un peu plus la situation. Mais le volte-face soudain des médias montre la radicalité de la transformation du paysage politique ukrainien.

Il y a six mois, on aurait eu du mal à rassembler une douzaine d’Ukrainiens en faveur de l’accord pro-UE. Que s’est-il passé? Indubitablement, la répression de vendredi a fourni l’étincelle. J'ai vécu en Ukraine pendant 16 ans et jamais je n’ai été témoin d’une telle brutalité de la part de la police. Mais aussi horrible qu’elle ait été, elle n’a pas suffi à elle seule à faire descendre un demi-million de personnes dans la rue.

Pour cela, Ianoukovitch ne peut sans doute s’en prendre qu’à lui-même. La propre machine à propagande du Président a vanté des mois durant les bénéfices de l’accord avec l’UE, faisant naître l’espoir au cœur de millions d’Ukrainiens qui veulent voir leur pays intégrer une sphère européenne, pas russe. Que Ianoukovitch ait eu l’intention de signer les accords ou qu’il ait négocié avec Poutine depuis le début n’a plus aucune importance désormais. Écraser les espoirs de millions de gens est un jeu dangereux.

Ces espoirs n’étaient d’ailleurs sûrement pas limités au grand public: nul doute que l’oligarchie ukrainienne envisageait pour elle-même un meilleur avenir en Europe qu’en Russie. Pour commencer, tous ses membres y habitent déjà. C’est à Londres, pas à Moscou, qu’il dépensent leur agent et envoient étudier leurs enfants.

Mais surtout, ils veulent un accès préférentiel aux marchés européens pour leurs entreprises, et la légitimité qui va avec. L’homme d’affaires ukrainien Viktor Pinchouk, par exemple, a dépensé des sommes folles en septembre pour inviter les dirigeants mondiaux à Yalta afin d’y promouvoir les liens européens de l’Ukraine.

Ce qui nous amène à un troisième pilier sur lequel Ianoukovitch a construit sa puissance: la peur. Depuis son élection en 2010, il s’est arrogé le contrôle des tribunaux, des forces de police et du parlement, et les a utilisés pour se tailler des morceaux de choix dans les propriétés et la fortune d’autrui.

Face à Poutine, Ianoukovitch a semblé faible

Le palais aussi kitsch que grandiose qu’il a fait ériger au nord de Kiev témoigne de cette cupidité, tout comme l’enrichissement fulgurant de ses amis et de sa famille. L’incarcération de Tymochenko est un rappel constant de ce qui attend quiconque caresserait l’idée de se transformer en ennemi politique. Jusqu’à présent, à quelques exceptions près, aucun oligarque n’avait osé trop s’éloigner du droit chemin, même lorsqu’il voyait sa propre puissance et sa fortune se faire écorner.

Et c’est aussi cela qui a changé à Vilnius: Ianoukovitch a semblé faible. Contrairement à sa position chez lui, en Ukraine, il était sur la défensive. Sa brusque volte-face l’a obligé à s’expliquer. Il a admis sa faiblesse en se plaignant de ses difficultés à négocier avec Poutine, pour finir par se soumettre aux conditions du dirigeant russe.

Quand la peur qu’inspire un homme fort commence à s’atténuer, il en va de même pour son pouvoir. Voir des centaines de milliers de manifestants dans les rues de Kiev a pu donner à certains membres de l’élite du pays le courage de commencer à s’opposer au président. La cupide oligarchie ukrainienne a peut-être—pour la toute première fois—trouvé un intérêt commun avec ses compatriotes toujours plus  pauvres à se débarrasser d’un tyran.

Le prochain signe révélateur sera si les oligarques—ou leurs monopoles médiatiques—appellent à tenir de nouvelles élections ou à un consensus politique qui écarterait Ianoukovitch au parlement. Ce qui était encore impensable il n’y a pas si longtemps pourrait bien être envisageable aujourd’hui. Cinq députés associés à Lyovochkine ont quitté le parti d’Ianoukovitch. On murmure qu’au moins 20 autres seraient prêts à les suivre. La pression de la rue pourrait bien faire toute la différence.

La rue ukrainienne a de nouveau montré son courage, et les manifestations ne semblent pas vouloir se calmer. Les manifestants se sont même emparés de l’hôtel de ville de Kiev et de deux autres importants bâtiments. On dit souvent qu’Ianoukovitch a très peur des manifestations. À présent, il a des raisons d’avoir au moins autant peur d’une poignée de richards ukrainiens.

Mary Mycio

Traduit par Bérengère Viennot

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