La Ve République est morte, vive... quoi, au juste?

Marianne libérée de ses chaînes grâce au général de Gaulle (détail d'une affiche pro-«oui» au référendum du 28 septembre 1958 sur la Constitution de la Ve République).

Marianne libérée de ses chaînes grâce au général de Gaulle (détail d'une affiche pro-«oui» au référendum du 28 septembre 1958 sur la Constitution de la Ve République).

Un président qui n’entraîne pas, un Premier ministre sans marge de manoeuvre, une majorité composite et dubitative: le laborieux début de quinquennat manifeste l'épuisement de notre système politique. Mais on ne voit pas bien ce qui point derrière.

Les institutions sont au moins autant affaire de pratiques que de textes. A cette aune, la bonne vieille Ve République gaullienne, autoritaire mais efficace, est en train de disparaître, sans que l’on en prenne toujours conscience.

Le laborieux début de quinquennat de François Hollande manifeste cruellement l’épuisement d’un système politique qui ne parvient plus à faire vivre correctement des mécanismes constitutionnels imaginés il y a un demi-siècle.

Y a-t-il encore une clef de voûte dans l’édifice institutionnel? La Ve République, née en 1958 mais véritablement accomplie avec le choix d'élire le chef de l’Etat au suffrage universel direct en 1962, repose fondamentalement sur le président de la République. Dépositaire de la légitimité la plus forte, c’est de lui qu’émane l’autorité politique nationale. Notre monarchie républicaine lui accorde un rôle vital, pour ne pas dire démesuré.

Or, voici que s’accélère l’affaissement de la fonction présidentielle. L’absence de charisme de l’actuel hôte de l’Elysée n’en est qu’un signe mineur. François Hollande est certes à mille lieues de l’autorité naturelle, gagnée au fil de l’histoire, du général de Gaulle ou de François Mitterrand. Mais plus récemment, la légèreté chiraquienne puis la vulgarité sarkozyenne ont gravement abaissé l’image du président.

On franchit désormais une nouvelle étape dans le discrédit de la fonction présidentielle. Abîmée par l’activisme brouillon de Nicolas Sarkozy, elle est atteinte en son cœur par l’indétermination opportuniste de François Hollande. Dans notre système politique, le président est le chef qui donne le cap. Rien ne va plus lorsqu’il s’en montre incapable.

Cohérence a posteriori

D’excellents observateurs défendent la thèse selon laquelle Hollande sait où il va mais ne peut le dire de peur d’effaroucher son électorat. Si cela est vrai, cette manière de ruser est proprement délétère du point de vue d’une saine pratique politique et constitutionnelle.

On peut néanmoins formuler l’hypothèse que l’introuvable cohérence hollandaise ne peut être qu’une construction de synthèse a posteriori. L’Elysée est devenu le point d’intersection de toute une série de champs de forces politiques, économiques et sociales. C’est pourquoi la parole présidentielle s’exprime par une suite, parfois subtile et souvent inintelligible, de compromis.

Ce point de vue systémique désenchanté permet, en tous cas, de rendre compte des contradictions apparentes de la ligne présidentielle. Hollande navigue entre les contraintes au gré des rapports de force du moment.

Son orthodoxie économique, autour des exigences de lutte contre les déficits et en faveur de la compétitivité, constitue effectivement un choix fort, mais surtout dicté par l’Europe. Sa fermeté en faveur du mariage homosexuel relève, pour sa part, du geste politique indispensable au contentement minimal de son camp. Quant à sa faiblesse récurrente face aux multiples expressions de mécontentement, dernièrement sur l’écotaxe, elle trahit une sensibilité extrême aux mouvements sociaux ou simplement d’opinion.

L’ensemble de tout cela ne peut produire une orientation claire. Le chef de l’Etat a beau prendre, de temps à autre, des initiatives militaires ou diplomatiques ou encore lancer périodiquement des appels au rassemblement autour des valeurs républicaines, il ne joue pas réellement son rôle de guide de la nation.

Un Premier ministre insaisissable

Cette faillite présidentielle rejaillit inévitablement sur le chef du gouvernement. Si la lettre de la Constitution stipule que celui-ci «détermine et conduit la politique de la nation», cette fonction relève pratiquement, et en-dehors du cas particulier de la cohabitation, du président de la République. Le Premier ministre est habituellement relégué à un rôle d’exécutant des volontés élyséennes et parfois de chef de la majorité.

Jean-Marc Ayrault n’est pourtant ni vraiment l’un, ni vraiment l’autre. La bonne volonté de l’ancien maire de Nantes, qui exerce au mieux ses fonctions sans penser à autre chose, contrairement à tant de ses prédécesseurs, n’est mise en doute par personne, mais son travail n’en est pas moins extrêmement délicat.

Le chef du gouvernement doit sans cesse composer avec des orientations présidentielles ambiguës et mouvantes, des arbitrages tardifs et solitaires. Sa marge de manœuvre n’est jamais clairement définie.

L’initiative personnelle prise par Ayrault de lancer un périlleux chantier de «remise à plat» de la fiscalité a pu laisser croire que le premier ministre s’émanciperait de la tutelle présidentielle. D’aucuns ont cru bon devoir convoquer la mémoire de Jacques Chaban-Delmas qui tenta, en son temps, d’imposer la «nouvelle société» au président conservateur Georges Pompidou.

Les velléités d’indépendance de l’actuel chef du gouvernement n’ont pourtant pas la même portée. Il est douteux que Jean-Marc Ayrault puisse affirmer une orientation sans l’aval, même prudent et méfiant, de l’Elysée. Sa position est d’autant plus fragile qu’il n’est pas non plus considéré comme le chef incontesté de la majorité. Si le Premier ministre est populaire auprès des députés socialistes, il s’est affaibli en tolérant l’insolence de certains de ses ministres et en devant concéder de nombreux arbitrages, comme sur la réforme pénale, à la présidence.

Une majorité à géométrie variable

Régime privilégiant la décision au débat, la Ve République repose enfin sur une majorité soudée et disciplinée autour du président (ou du Premier ministre en période de cohabitation). Le moins qu’on puisse dire est que cette tradition n’est guère respectée. On a même pu assister récemment à un scène invraisemblable: le chef du parti du président se permettant de le contredire juste après son arbitrage, public et télévisé, dans l’affaire Léonarda.

La majorité présidentielle du 6 mai 2012, déjà plutôt étroite (51,64% des suffrages exprimés), n’est plus qu’un lointain souvenir. Deux personnalités d’envergure ayant voté en faveur de Hollande s’en sont largement écartées. François Bayrou a renoué avec le centre-droit tandis que Jean-Luc Mélenchon anime désormais une opposition de gauche farouche au pouvoir socialiste.

La majorité parlementaire de juin 2012 donne pour sa part plusieurs signes de faiblesse. Les écologistes assument leur appartenance au gouvernement au prix d’états d’âmes et de dissensions internes. Les chevènementistes exigent de plus en plus clairement un «changement de cap» et les radicaux de gauche grognent. Le Sénat est le lieu où se conjuguent ces fragilités, aboutissant ainsi au rejet, en première lecture, du projet de budget 2014.

Un président qui n’entraîne pas, un Premier ministre qui ne sait sur quel pied danser, une majorité composite et dubitative: l’implacable logique de la Ve République est fort mise à mal. Le plus ennuyeux est qu’on ne voit pas poindre, derrière ces dysfonctionnements, une nouvelle pratique institutionnelle plus respectueuse des échanges démocratiques.

Le vieux meurt mais le neuf hésite à naître, pour reprendre la célèbre formule d’Antonio Gramsci. Cela s’appelle être en crise.

Éric Dupin