France

Prendre aux riches (prépas) pour donner aux pauvres (ZEP), est-ce juste? Vous avez 4 heures

Louise Tourret, mis à jour le 09.12.2013 à 19 h 16

Peillon espère récupérer environ 24 millions d’euros en baissant la rémunérations des professeurs des classes préparatoires de grandes écoles (CPGE) pour permettre aux professeurs des zones classées comme les plus défavorisées d’enseigner deux heures de moins par semaine.

Le Penseur/ Kadellar, Wikicommons

Le Penseur/ Kadellar, Wikicommons

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e n’est pas simple de jouer au Robin des bois à l’école… Vincent Peillon est en train de l’apprendre à ses dépens en s’attaquant au statut des enseignants. Le ministre de l’Education nationale, qui prend acte que le métier a évolué mais que son budget ne peut être augmenté indéfiniment, entend prendre des moyens aux plus «riches» (les professeurs de classes prépas) pour les donner «aux plus pauvres» (les enseignants de ZEP).

D’après les principaux syndicats qui se sont emparé du dossier, le Snalc et le Snes, le ministère espère récupérer environ 24 millions d’euros en baissant la rémunération des professeurs des classes préparatoires de grandes écoles (CPGE) pour financer des décharges de deux heures pour le service de leurs collègues de ZEP.

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En français traduit de l’Education nationale: permettre aux professeurs des zones classées comme les plus défavorisées d’enseigner deux heures de moins par semaine.

Le but? Reconnaître une forme de pénibilité et la récompenser par un avantage. Et surtout de fixer les équipes dans ces zones en y retenant des enseignants expérimentés qui les fuient souvent dès qu’ils ont le nombre de points nécessaires pour demander leur mutation. D’après l’Observatoire de l’éducation prioritaire, il y a plus de mille établissements concernés par ces dispositifs spécifiques (dont les noms exacts sont Eclair et RRS). Donc mathématiquement, l’un ne compensera pas l’autre.

Evidemment, chez les profs de prépas, ça passe mal. Très mal. Qui serait d’accord pour travailler autant pour gagner moins? Ou travailler plus pour gagner pareil? Car c’est vraiment de cela dont il s’agit.

Un préavis de grève a donc été déposé pour le 9 décembre et les enseignants ont manifesté le 2 avec le slogan «touche pas à ma prépa», des élèves ont joint les contestataires parisiens devant le lycée Louis Le Grand, qui abrite quelques-unes des plus prestigieuses classes préparatoires françaises. D’autres actions sont prévues, comme la grève des corrections. Une pétition très massivement signée circule.

Un point sur les revenus de ces profs de prépas: l’Education nationale est en employeur qui ne lésine pas avec la complexité et les exceptions. La rémunération des enseignants est loin d’être uniforme. Il y a des primes, des heures supplémentaires, surtout en prépa.

Pour comprendre ce que vous dit un(e) enseignant(e) de classe préparatoires aux grandes écoles quand il vous explique comment et combien il est payé, il faut déjà être bien rôdé aux subtilités du système. Avoir fait une prépa soi-même peut aider, ne pas être trop nul en maths également.

Le temps de travail en prépa est fixé entre 8 et 11h par semaine (sans les heures supplémentaires). Il varie suivant qu’on enseigne en première ou en seconde année et suivant la taille des classes. Il y a donc beaucoup d’heures supplémentaires dans les fiches de paie des enseignants de prépas.

La nouvelle règle devrait passer tout le monde à dix heures. Cela réduira les heures supplémentaires de beaucoup de profs et donc leurs revenus. D’autres devront effectuer des heures supplémentaires en nombre important (un enseignant d’une discipline fonctionne rarement par bloc de une ou deux heures) et donc travailler beaucoup plus.

Enfin, pour être précis sur les revenus des enseignants de classes préparatoires il faut ajouter les khôlles (ou colles) : des oraux passés individuellement (ou à deux ou trois) et régulièrement qui préparent aux oraux des examens des grandes écoles. Ils permettent aussi de maintenir une pression sur les élèves et les guider dans leur progression.

Très mystérieusement, ces khôlles sont davantage payées quand la classe est plus nombreuse. Suivant le nombre d’heures sup – ou le nombre de colles, le revenu final est extrêmement variable. La Cour des comptes avait dénoncé ces différences dans un rapport publié l’année dernière. On y apprenait que des profs (mais c’est un cas extrême) pouvaient gagner 9.000 euros par mois! Ces colles coûtent 72 millions par an au ministère de l'Education nationale.

Bref, pour prendre un exemple, Pascal, prof en classe prépa économique et commerciales nous dit que son salaire va de 2.600 et 3.400 euros suivant les mois (en comptant les colles). Ce sont les chiffres que donnent également les syndicats. La réforme ferait perdre à Pascal 10% de son salaire, ce serait le cas de la grande majorité de ses collègues. Mais certains seraient davantage touchés. Les syndicats parlent de diminutions courantes de 30% de salaires.

Donc dans les CPGE, les profs sont mieux payés que dans le secondaire, sur le modèle du supérieur mais dans des classes de type lycée. C’est ce qui explique qu’un étudiant de classe préparatoire «coûte» 50% plus cher qu’un étudiant de fac. Et c’est avec cet argument que le système est régulièrement mis en cause. D’où l’inquiétude des 8.000 enseignants concernés. Et même s’ils semblent aujourd’hui résolus à se défendre, leurs moyens vont être limités pour rendre leur cause audible.

Et puis comme nous le confie Pascal, «en même temps, je me dispute à mort par mail avec des copains universitaires qui trouvent que je suis un privilégié, que c'est un scandale de se plaindre quand on est dans nos conditions. Il fout vraiment la merde Peillon, là ».

Mais le ministère commence à reculer. Lundi, on apprenait que «Pour prendre en compte le travail spécifique lié aux classes surchargées, le ministère a proposé une indemnité de 3.000 euros annuels pour les enseignants de classes préparatoires exerçant au moins 4 heures devant plus de 35 élèves. Et pour répondre enfin à la situation particulière des enseignants effectuant moins de 10 heures, il leur est proposé d’intégrer jusqu’à deux heures d’interrogations orales (dites “colles”) pour compléter leur service hebdomadaire.» L’économie devient moindre et la clarification… pas franchement au rendez-vous!

Deux jours plus tard, sur France Inter, Vincent Peillon qualifiait d’inexact les chiffres de «10 à 20% de salaire en moins». L’AFP a repris ses propos dans une dépêche: «Il y a des professeurs et surtout les plus jeunes et ceux qui sont à la fois en lycée et en classe préparatoire, qui vont gagner avec cette réforme et d'autres qui vont perdre dans des proportions qui sont de 3, 4 ou 5% (..) Ceux qui vont perdre le plus sont ceux qui font beaucoup d'heures supplémentaires.» La polémique risque de continuer longtemps…

Sur la philosophie de cette réforme, ce n’est pas vraiment la première fois que le ministère essaie de déshabiller Pierre pour habiller Paul et de «gratter» de l’argent quelque part pour redistribuer autrement. Luc Chatel lui avait supprimé… la formation des profs en fermant les IUFM (Instituts universitaires de formation de profs). Il avait aussi diminué le nombre d’enseignants de 80.000 postes. L’objectif étant de payer davantage un nombre globalement moindre d’enseignants… qui du coup auraient mieux fait leur travail.

Cette logique a tourné court car seuls les débuts de carrières ont été revalorisés et surtout parce que ces économies de postes ont été très mal vécues dans les établissements.

Le ministre parle de justice: la pénibilité n’est selon lui reconnue que pour les professeurs les mieux lotis et non pour les classes de ZEP qui «sont confrontés à des situations difficiles, doivent travailler en équipe, assurer une relation avec les familles…». Difficile de s’opposer à ces grands principes, pas sûr que la France pleure sur le salaire de quelques enseignants qui paraissent travailler dans de meilleures conditions que les autres, mais tout de même, la justice est-ce de diminuer le salaire d’individus en activité?

Et dans ce cas, c’est toute l’organisation du système qu’il faut revoir de font en comble. Un système où si l’on réfléchit bien, le salaire des enseignants est indexé au niveau scolaire des élèves. Un professeur des écoles de maternelle gagne beaucoup moins qu’un enseignant au lycée. Et les profs qui enseignent dans les meilleurs établissements des quartiers privilégiés ont plus d’ancienneté que leur collègue de ZEP, ils sont donc mieux rémunérés. (En avril 2012 des travaux de la Cour des comptes, étaient arrivés à cette conclusion).

Une nouvelle répartition des moyens semble certes être une solution de bon sens. Doit-elle se faire sur le dos de professeurs en exercice? Si telle est la vision de la justice dans l’Education nationale, cela créerait un curieux précédent qui pourrait justifier beaucoup de nouvelles expériences: pourquoi ne pas faire des classes de 50 élèves dans les collèges lycées très favorisés et de 10 dans les établissements très difficiles? On vous laisse imaginer la suite.

Donc si Vincent Peillon veut vraiment s’attaquer à l’échec scolaire (une véritable plaie pour notre système éducatif comme le montre chaque édition de l’enquête Pisa), pourquoi ne parle-t-il une fois de plus que des moyens? La question reste centrales mais d’autres pistes sont à explorer comme privilégier des pédagogies efficaces*. Et généraliser des expériences qui fonctionnent. Quoique… les débats sur ces questions restent chez nous tellement épineux, idéologiques et conflictuels comme le montrent depuis trente ans les querelles sur l’apprentissage de la lecture, qu’il est peut-être moins risqué de parler de justice en diminuant le salaire de 8.000 enseignants.

Louise Tourret

* sur ce sujet il faut lire le très instructif ouvrage de Maryline Baumard La France enfin première de la classe (Fayard).

Louise Tourret
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