Monde

Xinjiang: les limites de la centralisation à la chinoise

Richard Arzt, mis à jour le 16.07.2009 à 15 h 59

De la répression d'Urumqi à la censure du Net, tout se décide-t-il en petit comité?

Des historiens chinois l'ont récemment révélé: en 1959, au Tibet, une colonne de l'armée chinoise a rattrapé et mis en ligne de mire le dalaï-lama et la petite troupe qui l'accompagnait dans sa fuite à travers l'Himalaya. Les militaires ont pris contact avec leurs supérieurs à Lhassa qui ont eux même appelé Pékin. L'ordre est venu de Mao Zedong lui-même: «Ne tirez pas».

En 2005, seule une décision au plus haut niveau du pouvoir chinois a pu permettre que Rebiya Kadeer soit libérée par anticipation et expulsée vers les Etats-Unis. Dans les années 90, cette richissime femme d'affaires ouïghoure avait représenté son peuple à Pékin avant de prendre la tête des protestations contre la politique de domination du Xinjiang par les Han (l'ethnie majoritaire en Chine). Condamnée à huit ans de prison en 2000, elle en fera cinq. Mais aujourd'hui, outre le fait qu'elle soit ruinée, trois de ses fils sont en prison pour séparatisme ou fraude fiscale et l'une de ses filles est en résidence surveillée.

Le 5 juin dernier, au lendemain des heurts au Xinjiang, le premier réflexe de la propagande communiste chinoise sera d'accuser Rebiya Kadeer et le «Congrès mondial ouïghour» qu'elle préside d'être à l'origine des émeutes d'Urumqi. Depuis, des intellectuels pékinois membres du parti s'intéressent plutôt aux raisons techniques qui ont empêché le maintien de l'ordre à Urumqi. Après enquête, ils mettent en cause l'extrême centralisation du système administratif chinois. Selon eux, les gradés de la police-armée du Xinjiang qui voyaient venir l'affrontement entre Ouïghours et Han ont prévenu Pékin. Une directive a tardé à venir: «protéger les bâtiments publics». Les soldats ont donc entouré le siège du gouvernement local et l'université d'Urumqi. Au lieu de s'intercaler là où le sang a coulé.

Dans les jours suivants, aucun membre de la direction chinoise ne s'exprimera. Le Président Hu Jintao est en Italie avec l'intention d'assister au G8 de l'Aquila. En principe, le Premier ministre Wen Jiabao peut exprimer une position officielle. Au moment des troubles de Lhassa en mars 2008, il avait dénoncé «la clique du dalaï-lama». S'est-il ensuite trop mis en avant quand il s'est activé avec humanité sur les lieux du tremblement de terre du Sichuan en mai 2008?

En tous cas, le retour précipité de Hu Jintao à Pékin indique que toute prise de position politique importante suppose un accord des neuf dirigeants qui composent le comité permanent du Bureau Politique du Parti. Le Président chinois n'avait évidement aucune envie de rester en Italie pour être interrogé par la presse sur les événements d'Urumqi. Revenir en Chine lui permettait aussi de montrer sa préoccupation pour les affaires intérieures. Mais, aussitôt à Pékin, il préside une réunion du Comité permanent où, probablement, seul son arbitrage pouvait imposer une position unanime. S'il y a d'un côté les partisans de la répression et de l'autre ceux qui préféreraient être plus à l'écoute des réalités locales, le résultat est un communiqué où chaque phrase a des allures de compromis: «la stabilité du Xinjiang est la tâche la plus importante et la plus pressante», «les coupables subiront des punitions sévères et conformes à loi».

Il n'y a pas là de quoi fixer une ligne officielle claire. Dans le «Quotidien du Peuple» voisinent des éditoriaux qui dénoncent un complot ourdi par l'étranger et d'autres qui fixent des objectifs raisonnables de retour à la légalité au Xinjiang. Quant aux blogueurs, ils ne peuvent plus guère s'exprimer. Les versions chinoises de réseaux sociaux comme Twitter et Facebook sont fermées.

Sur Tianya, important site d'échange d'informations, des mots-clés sont bloqués pour empêcher toute allusion aux événements du Xinjiang. Mais il y a des moments d'exceptions. Le 13 juillet au matin, cinq étudiants chinois habitant Munich racontent qu'ils sont allés à une conférence donnée par des membres du Congrès mondial Ouïghour. Ils ont trouvé ces exilés particulièrement ternes. «On leur a demandé d'où venait le nombre de morts ouïghours considérable qu'ils citaient. Ils ont répondu qu'ils avaient lu ça sur Internet mais ne savaient plus sur quels sites!» Les cinq jeunes chinois de Munich se demandent comment ces gens-là peuvent organiser un complot à distance. La discussion s'engage, mais une heure plus tard, elle n'est plus accessible sur Tianya.

Sur Boxun, dont l'accès en Chine est filtré, il y avait en fin de semaine dernière, le récit d'une étrange discussion au Comité permanent entre ceux qui voudraient une fermeture totale d'Internet et ceux qui estiment que l'utilité de cette technologie est bien supérieure à ses inconvénients. Ce débat entre les neuf plus hauts dirigeants de la Chine populaire a-t-il réellement eu lieu? Si c'est le cas, il a débouché sur un curieux système autoritaire de liberté à éclipse.

Richard ARZT

Image de une: manifestation à Urumqi, le 7 juillet. REUTERS/David Gray.

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