Culture

Les gays sont-ils tous des gens raffinés?

Dennis Lim, mis à jour le 26.07.2009 à 21 h 53

Brüno va peut-être changer la manière dont Hollywood représente les homosexuels. Et c’est tant mieux.

Qu'on aime ou qu'on déteste, Brüno confirme le talent de Sacha Baron Cohen à rouvrir les plaies que nos sociétés préféreraient cacher... et à jeter du sel dessus. Le dernier morceau de bravoure du comique anglais, qui tient davantage de la performance que du film de fiction, est un nouveau voyage tocquevillien à travers l'imaginaire américain, que vous effectuerez cette fois en la charmante compagnie d'un fashionista autrichien hystérique répondant au doux nom de Brüno. Comme la «Anti Defamation League» avait critiqué Borat pour son humour anti-antisémite, des associations de défense des homosexuels comme la Gay and Lesbian Alliance Against Defamation ou Human Rights Campaign ont émis de sérieuses réserves face au discours apparemment anti-homophobe de Brüno. Le film condamne-t-il les stéréotypes ou les encourage-t-il ? De qui se moque-t-il vraiment ? A qui son humour s'adresse-t-il ? Sera-t-il compris ?

Mais ces atermoiements masquent le fait que ce film s'attaque, avec une détermination et une vigueur jamais vues, aux préjugés les plus endurants et les plus agaçants qui dominent la représentation des hommes homosexuels. Voici une liste des clichés et des tabous malmenés par Brüno et qui, avec un peu de chance, vont prendre du plomb dans l'aile.

1. Les gays ne sont pas drôles

En 1973, la Gay Activist Alliance, décidée à lutter contre les représentations négatives des gays ou des lesbiennes, convoque de grands producteurs d'Hollywood et leur présente une liste de recommandations visant à améliorer l'image de l'homosexualité au cinéma et à la télévision. Selon le premier point de la liste, «L'homosexualité n'est pas drôle. Il faut savoir rire de tout, mais la vie de vingt millions d'Américains ne se résume pas à une plaisanterie

Bêtes et disciplinés, l'immense majorité des films grand public abordant ce thème et réalisés après les émeutes de Stonewall feront tout pour ne pas être drôles et se démarquer des clichés de l'homosexuel spirituel ou du dandy maniéré. Le mouvement gay prenant de l'ampleur, les films vont se montrer de plus en plus explicites, mais tout en gardant des intentions très éducatives. Au début des années 1980, les films les plus visibles sont des drames romantiques comme Making Love ou Personal Best, qui cherchent à légitimer les relations homosexuelles en les présentant avec respect et bon goût. A la fin des années 1980, le développement du militantisme lié au sida et des queer studies va permettre à des cinéastes indépendants comme Todd Haynes et Tom Kalin de réaliser des films plus radicaux sur les plans formels et politiques. Le cinéma grand public, quant à lui, se cantonnera au drame larmoyant, avec notamment Longtime Companion (Un Compagnon de longue date) et Philadelphia. Le cinéma indépendant abordera la question du sida, et de l'homosexualité en général, de manière très variée, mais Hollywood restera prudemment dans le registre sérieux, voire sombre. A ce titre, la critique mainte fois formulée selon laquelle les personnages homosexuels finissent mal se vérifie encore aujourd'hui, même parmi les productions les plus prestigieuses comme Brokeback Mountain (une tragédie du placard) et Milk (la biographie d'un militant assassiné).

Ceci ne veut pas dire que les blagues sur les homosexuels sont rares au cinéma, loin s'en faut. L'histoire déprimantes des personnages gays ou crypto-gays utilisés comme bouffons ou comme méchants est bien trop longue pour être racontée ici. Elle va des femmelettes d'avant-guerre jusqu'aux ennemis de James Bond, en passant par les souffre-douleur d'innombrables films d'adolescents, ou le T-1000 de Terminator 2 ! Les blagues sur les homosexuels sont d'ailleurs un des lieux communs des comédies contemporaines sur les hétéros, notamment dans les films de Judd Apatow, même si ces derniers sont suffisamment malins pour jouer la carte du racisme et de l'homophobie branchés (les blagues sur les homos sont présentées comme des blagues qui se moquent des blagues sur les homos).

La seule comédie à peu près correcte réalisée sur ce thème à Hollywood s'appelle I Now Pronounce You Chuck and Larry (Quand Chuck rencontre Larry), où deux pompiers totalement straight font semblant de vivre en couple pour toucher des allocations. Remake du passablement débile The Gay Deceivers (1969), où deux hétéros jouent aux homos pour éviter la conscription, le film aborde les préjugés et les idées reçues sans détour et Adam Sandler fait même un discours pour condamner l'usage de l'insulte faggot. Mais cette fable sympathique, tolérante et approuvée par GLAAD, n'invente rien et fait beaucoup de recyclage, reprenant notamment la blague du savon tout en reconnaissant son côté absurde.

C'est dans ce paysage gris, peuplé de film sérieux et d'humour toujours suspect, qu'atterrit l'ovni de Sacha Baron Cohen. Brüno inquiète les gardiens de la dignité homosexuelle pour deux raisons. 1) Les films grand public qui parlent des homosexuels doivent être didactiques et montrer ces derniers sous un jour positif. 2) Les plaisanteries sur les gays, surtout si elles sont faites par des hétéros, ont toujours un fond d'hostilité.

Mais ne faudrait-il pas commencer par reconnaître que Brüno est au-delà de tous les stéréotypes ? Quel spectateur va vraiment croire que cette petite ordure narcissique et ridicule, qui porte des top en mesh et de monstrueux lederhosen, qui appelle son fils adoptif d'origine africaine «mon aimant à bite», et nous abreuve de détails sur son arschenhaller épilé, est un personnage qui représente «la communauté gay», comme un «expert proche d'Hollywood» semble le penser ? Quant aux gays qui craignent les réactions hostiles des spectateurs les plus conservateurs, ne comprennent-ils pas que la stratégie du film est justement de révéler la bêtise qui se cache derrière l'intolérance ? Tout le génie de la méthode Baron Cohen tient au fait que ceux qui ne comprennent pas la plaisanterie sont justement ceux dont le film se moque.

2. La folle

Il faut bien reconnaître, en reprenant quelques classiques du glossaire qui ouvre l'excellent livre de Parker Tyler sur l'homosexualité au cinéma, «Screening the Sexes» (1972), que Brüno est une tapette, une tarlouze, une tante, une tafiole, bref, une vraie folle. Et ses débordements hystériques mettent la plupart des gens, qu'ils soient homos ou hétéros, fort mal à l'aise.

Les historiens du cinéma comme Tyler ou Vito Russo, auteur de «The Celluloid Closet», ont longuement analysé un personnage très répandu avant la naissance du mouvement gay, la «folle professionnelle», notamment incarné par des acteurs comme Edward Everett Horton ou Franklin Pangborn. A une époque où la société refusait de reconnaître l'existence des homosexuels, les hommes efféminés et les femmes garçonnes étaient des signaux à peine codés destinés à créer une communauté invisible parmi les réalisateurs, les acteurs et les spectateurs qui ne pouvaient pas sortir du placard. Mais de façon intéressante, la normalisation de l'homosexualité a entraîné une réaffirmation des rôles sexuels traditionnels. Quand des héros masculins gays ont enfin pu apparaître à l'écran, ils devaient être virils. Et les hommes efféminés ont été de plus en plus mal considérés, notamment par les homos eux-mêmes, qui les voyaient comme les Noirs voient Stepin Fetchit, c'est-à-dire comme des reliques d'un âge qu'on préfère oublier.

On a accusé  Baron Cohen, qui est hétéro, de faire comme les Blancs qui se déguisaient en Noirs dans les minstrel shows d'avant-guerre. Il est vrai qu'il ne «joue pas l'homo» en adoptant l'attitude digne (ou compassée ?) de Tom Hanks et Heath Ledger. Mais n'oublions pas que Brüno est moins un personnage de fiction qu'une espèce de machine à provoquer, dont l'unique fonction est de révéler l'instant où la façade de tolérance s'effondre. Jusqu'où peut-il aller ? Que doit-il dire pour que les homophobes sortent de leurs gonds ? Et pour que les pièges cruels qu'il leur tend atteignent leur objectif, Brüno doit jouer l'excès. Et l'idiotie. D'ailleurs, les réponses de ses interlocuteurs sont souvent encore plus bêtes que ses questions.

L'aspect le plus déroutant, et le plus choquant, du comportement hors normes de Brüno est son insatiable voracité sexuelle. Au début du film, un montage délirant où apparaît un godemiché monté sur un vélo d'appartement nous signifie clairement que le temps de l'innocence est révolu. Brüno est à des années-lumière des folles précieuses et raffinées d'antan, dont la sexualité se limitait à des allusions trop subtiles pour le commun des mortels. Nous sommes habitués à percevoir les personnages efféminés comme faibles et asexués, mais il y a des moments où les bouffonneries de Baron Cohen, qui se déchaîne devant des «vrais gens», selon la bande annonce, ne sont plus grotesques, mais au contraire emprunte d'une attitude de défi, comme s'il voulait obliger l'ennemi (qui va du péquenot armé jusqu'aux dents au petit bourgeois soi-disant tolérant) à reconnaître, et accepter, son insupportable altérité.

Dans ce sens, Brüno peut être considéré comme un hommage au classique qui accompagna la naissance du mouvement gay, The Naked Civil Servant (L'Homme que je suis, 1975), adaptation des mémoires de Quentin Crisp, écrivain et acteur qui se considérait lui-même comme un «auguste pédé britannique». Extraverti flamboyant prisonnier de la société anglaise du début du 20e siècle, Crisp (interprété par John Hurt) subit toutes sortes de persécutions, mais ne baisse jamais la tête. Les cheveux teints au henné, il clame haut et fort que «le monde est rempli d'Aborigènes qui ne savent même pas que l'homosexualité existe. Je compte mener ma vie de manière à dissiper leurs moindres doutes à ce sujet.»

3. La terreur gay

L'humour tournant autour de l'homosexualité repose aussi sur la peur que peuvent éprouver les hétéros face aux gays. Peur de se faire draguer, mais aussi peur d'être converti. Beaucoup moins drôle, la notion «d'autodéfense anti-gay», qui découle de cette peur, commence à être invoquée devant les tribunaux américains pour justifier des agressions contre des homosexuels. Brüno s'attaque aussi à cette dérive en la ridiculisant. Déterminé à devenir straight, notre héros demande conseil à un professeur d'arts martiaux sur la meilleure manière de tabasser les homos.

Dans un célèbre film de terreur gay, Cruising de William Friedkin (1980), Al Pacino joue un flic qui, pour retrouver un tueur en série, enquête dans la scène cuir du West Village. Infiltré dans le milieu, le héros succombe à l'ambiance érotico-inquiétante (à moins que ce ne soit les vapeurs de nitrite d'amyle ?) Longtemps accusé d'établir un lien entre pulsions homosexuelles et meurtrières, Cruising a été plus ou moins réhabilité, notamment par le critique Robin Wood, qui a salué sa vision d'une sexualité plus fluide.

Cruising adopte une attitude ambiguë par rapport à la terreur gay, mêlant dégoût et curiosité pour former selon Wood un «nœud de contradictions». Baron Cohen, en piégeant des imbéciles trop contents de passer à la télé, fait surgir cette terreur dans le regard de ses victimes. Brüno est plus inégal que Borat et a recours à davantage de séquences scénarisées. Mais s'il y a une émotion qu'il parvient à communiquer au spectateur, c'est le frisson du risque. Lâché dans un quartier orthodoxe en Israël ou dans une petite ville de l'Amérique profonde, Brüno donne vraiment l'impression de chercher à se faire taper dessus. Baron Cohen a reconnu que l'omniprésence de l'homophobie a rendu le tournage de Brüno plus dangereux que celui de Borat. Le risque de violence physique est palpable tout au long du film (et même dans les extraits diffusés dans le Ali G Show, comme celui ci-dessous, où Brüno visite « l'Etat le plus gay d'Amérique : l'Alabama ! »). Qu'on ne s'y trompe pas, cette violence sourde fait bien partie intégrante du propos politique du film.

Tout autant que des documentaires sur le racisme et les préjugés, Borat et Brüno sont des comédies sur le rapport à l'altérité et, en ce sens, tous deux nous obligent à choisir notre camp. Baron Cohen ne met pas de gants, mais son goût de la confrontation et ses méthodes agressives apportent réellement du sens à sa démarche. Combien de films à thèse donnent à leurs spectateurs le plaisir de voir Borat saccager un magasin d'antiquités sudistes, ou Brüno complimenter un évangéliste « guéri de son homosexualité » sur ses lèvres « parfaites pour la fellation ». Dans le morceau de bravoure de Brüno, comparable à la séquence du rodéo dans Borat, Baron Cohen, déguisé en catcheur viril, se met à rouler des pelles à son adversaire, plongeant la foule avinée dans une rage impressionnante. Il fallait bien un film avec un pénis qui parle pour trouver une aussi brillante  tactique contre l'homophobie: la contre-terreur gay.

Dennis Lim

Cet article, traduit par Sylvestre Meininger, a été publié sur Slate.com le 9/07/09.

crédit: photo officielle, Brüno DR.

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