Sports

Vous voulez voir plus de sport féminin à la télévision? Alors bougez-vous mesdames!

Yannick Cochennec, mis à jour le 09.12.2013 à 17 h 10

Lorsque Eurosport diffuse un match de football féminin, 80% des téléspectateurs sont des hommes: les mesures de discriminations positives ne serviront à rien si les femmes ne regardent pas elles-mêmes plus de sports à la télévision.

Les joueuses de l'équipe de France de basket lors des JO de 2012, en août 2012. REUTERS/Sergio Perez

Les joueuses de l'équipe de France de basket lors des JO de 2012, en août 2012. REUTERS/Sergio Perez

Le 1er février 2014, le sport féminin sera à l’honneur à la télévision et à la radio où une journée spéciale lui sera dédiée. Les chaînes et les stations célèbreront les femmes sportives par le biais de reportages sur le sujet. Ces «24 heures du sport féminin» leur ont été quasi imposées, ou au moins fortement suggérées, par Christine Kelly, en charge du dossier sport au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) et qui en a eu l’idée.

Lors d’un colloque sur le sport féminin, organisé à Paris fin novembre par le think tank Sport et Citoyenneté, l’ancienne journaliste de LCI a rappelé une statistique édifiante pour justifier la démarche: en 2012, le sport féminin a représenté 7% seulement des retransmissions sportives (évidemment dominées par le football masculin qui écrase toutes les autres disciplines et biaise forcément ce chiffre).

Lors de la même réunion, dont elle a prononcé le discours inaugural, Valérie Fourneyron, ministre des Sports, de la Jeunesse, de l'Education populaire et de la vie associative, a, elle, annoncé la création d’un fonds de soutien d'un million d'euros pour que les fédérations sportives produisent plus d'images télévisuelles de sport féminin et de handisport.

Cette enveloppe sera prélevée sur les fonds du Centre national pour le développement du sport (CNDS) et réservée aux événements diffusés sur les chaînes gratuites, particulièrement pour les rencontres de basket et handball, fédérations avec lesquelles le ministère a beaucoup travaillé.

Parallèlement, la ministre a confirmé sa volonté d’élargir le décret obligeant les chaînes payantes à partager leurs droits d’exclusivité avec les chaînes gratuites, pour les «événements d'importance majeure» dont elle voudrait étoffer la liste en y ajoutant, par exemple, les Coupes du monde féminines de football et de rugby.

Une dramatique sous-représentation

Sur le papier, ces initiatives apparaissent louables et pleines de bonnes intentions à l’heure où la parité est une juste préoccupation sociétale. Les chiffres sont implacables et montrent que le sport féminin est, c’est vrai, sous-représenté à la télévision même s’il ne semble pas non plus complètement invisible: handball et basket ne sont jamais ignorés, par exemple, à l’occasion des Jeux olympiques, où toutes les rencontres des équipes de France féminines sont intégralement retransmises par France Télévisions.

Jeux olympiques pendant lesquels, de manière globale, la parité de diffusion entre hommes et femmes est plus ou moins respectée dans toutes les enceintes sportives au gré des résultats des Français(es) comme à Roland-Garros ou aux championnats du monde d’athlétisme et de natation.

Sans oublier que les chaînes nationales gratuites ont fait, parfois, de vrais gestes forts en direction du sport féminin comme en 2011 lorsque Direct 8 a retransmis les rencontres de l’équipe de France de football, jusque-là délaissée, lors de la Coupe du monde ou quand France Télévisions a diffusé, entre autres, la finale mondiale des handballeuses en 2011 et celle, européenne, des basketteuses en 2013.

Alors, pour faire changer des choses qui bougent déjà, faut-il en venir à tordre, en quelque sorte, le bras des diffuseurs en leur imposant cette journée, un brin caricaturale, du 1er février ou subventionner des chaînes gratuites en leur faisant bénéficier des effets d’un fonds spécial qui les inciterait à trouver soudain le sport féminin plus attrayant? Il n’est pas sûr que ces «bonnes idées», très administrées, atteignent un réel objectif ou résultat probant.

Certaines chaînes se sont, par exemple, fait tirer l’oreille pour se plier à ces «24 heures de sport féminin» au terme d’une réunion que Christine Kelly a elle-même qualifiée de «houleuse». L’enthousiasme sincère n’est donc pas certain, tout simplement par un manque de conviction tout à fait compréhensible de la part de diffuseurs qui ont déjà le sentiment d’œuvrer dans la bonne direction.

Distorsion de concurrence

Quant au fonds spécial, il est à destination de retransmissions sur des chaînes gratuites, ce qui exclut les chaînes sportives payantes, privées de cette aide indirecte. Il y a là comme une distorsion de concurrence comme l’a relevé Arnaud Simon, directeur général d’Eurosport France, présent au colloque de Sport et Citoyenneté. «Pourquoi favoriser, par exemple, L’Equipe 21 qui est une chaîne gratuite et laisser de côté les payantes comme si elles étaient les méchantes dans cette histoire?», a-t-il relevé.

Les chaînes sont d’autant moins ravies que le gouvernement va parallèlement les sanctionner d'une taxe complémentaire à la taxe Buffet afin d’alimenter le fameux fonds annoncé par Valérie Fourneyron. La taxe Buffet frappe, à hauteur de 5,5% des droits cédés, les organisateurs d'événements sportifs basés en France.

Comme les détenteurs de droits basés à l'étranger y échappent, le ministère tapera au portefeuille les chaînes qui achètent ces droits, à hauteur de 5 %, pour toutes les compétitions se déroulant dans nos frontières, mais organisées par des tiers basés à l'étranger (Ligue des champions...).

En résumé, des chaînes payantes (principalement) financeraient des chaînes gratuites pour que celles-ci aient envie de diffuser des rencontres sportives dont personne ne voudrait.

En dehors du roi football et d’occasions exceptionnelles comme les Jeux olympiques, le Tour de France et Roland-Garros, il ne faut pas non plus se tromper: point de salut en termes d’audiences. Elles seront relativement résiduelles comme c’est souvent le cas en sport quand l’enjeu n’est pas fort, à l’image de la chaîne gratuite, L’Equipe 21, certes récente, qui ne concentre pour le moment que 0,3% de l’audience sur la TNT.

Absence des magazines féminins

Cette chaîne d’information sportive, qui a des accords avec le Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF), a choisi, en partie, de porter son effort sur la retransmission de sports médiatiquement peu gâtés (c’était l’un des motifs de sa création) à l’instar des récents championnats du monde de tennis de table à Bercy et pourrait être la principale bénéficiaire du fonds spécial. Ce que condamne, on l’a dit, Eurosport. En voulant rétablir de l’équité d’un côté, la ministre pourrait instiller une forme d’injustice de l’autre.

On dira aussi que la cause du sport féminin à la télévision sera gagnée le jour où les femmes auront davantage envie de s’intéresser au sport devant leur poste. «Lorsque Eurosport diffuse un match de football féminin, 80% des téléspectateurs sont des hommes», précise Arnaud Simon. Chiffre à la fois impressionnant et consternant.

Le sport féminin existe (tout de même) à la télévision depuis longtemps, mais les femmes, bien moins que les hommes, ne semblent pas avoir envie de le regarder, ni chez elles ni au stade, à l’image des affluences souvent très faibles des rencontres féminines de football. C’est une partie du problème que devront aussi soulever les «24 heures du sport féminin» comme le rejet du sport de compétition dans tous les magazines féminin où cette cause n’est absolument pas défendue.

Yannick Cochennec

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