Monde

Les femmes, corps du délit en Turquie

Ariane Bonzon, mis à jour le 05.12.2013 à 14 h 45

Face à une société qui se transforme, l'AKP tente de plus en plus de façonner la jeunesse, en réglementant le comportement, et particulièrement celui des femmes.

Un couple place Taksim, à Istanbul le 8 juins 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

Un couple place Taksim, à Istanbul le 8 juins 2013. REUTERS/Yannis Behrakis

ISTANBUL (Turquie)

Recep Tayyip Erdogan a franchi un cran de plus dans le nouvel ordre moral que promeut l'AKP. Un ordre moral qui traduit une volonté d’emprise et de contrôle sur le corps des femmes. Etrangement, celui-ci ne combat ni la polygamie, ni le fait que de toutes jeunes filles, à peine sorties de l’enfance, soient mariées à des hommes plus âgés, même si ces pratiques sont marginales en Turquie.

Il est «contraire à notre culture démocratique et conservatrice» qu’une étudiante cohabite dans le même appartement qu’un étudiant[1] sans être mariés a donc déclaré le Premier ministre turc le 5 novembre lors d’une réunion interne à son parti.

Les islamo-conservateurs au pouvoir en Turquie pensent décidément beaucoup au corps des femmes, aux relations entre les deux sexes et à leurs effets collatéraux. «Nous sommes garants des enfants que nous confient leurs parents», a justifié Recep Tayyip Erdogan qui a «donné des instructions au préfet. Une forme de contrôle sera mise en place d’une manière ou d’une autre».

Pas nouvelle, la tendance s'affiche désormais sans complexe. Ces derniers temps, le port du short, à proscrire, ou le ventre des femmes enceintes, à cacher, ont été mis sur la sellette. Et le décolleté d’une présentatrice de télévision, jugé trop profond, lui aurait coûté sa place. Mais le Premier ministre est-il allé trop loin cette fois-ci?

«Avec ces propos [sur la mixité] et pour la première fois, j’ai vraiment peur. Une  barrière a été franchie, c’est notre vie privée qui est en jeu maintenant», confie Damla Kellecioglu, une trentenaire pétillante, directrice de communication et de marketing des bars Tektekci au cœur de la movida stambouliote.

Parmi les étudiants attablés à la cafétéria ultra-moderne et baignée de lumière de l’université Sehir, sur la rive asiatique d’Istanbul, les propos du Premier ministre aussi passent mal. Nous ne sommes pourtant pas dans un bastion laïque militant: fondée sur fonds privés en 2008, l’université Sehir est présidée par Ahmet Davutoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, l’un des idéologues du Parti de la Justice et du développement (AKP). Ici, les jeunes sont les enfants de la bourgeoisie islamo-conservatrice qui, depuis l’arrivée au pouvoir de ce parti il y a onze ans, a gagné plus de liberté religieuse, plus de visibilité et plus de pouvoir économique, culturel et médiatique.

«Ce n'est pas à notre Premier ministre de dire ça»

«Un de mes copains étudie à ODTÜ (METU, en anglais, l’une des meilleures universités de Turquie, à Ankara). Il est quotidiennement confronté à la vision de  filles et de garçons qui s’embrassent et s’enlacent devant tout le monde. Il n’en peut plus et se sent très mal à l’aise. A Sehir, ça n’est heureusement pas le cas!», explique Abdullah Dursun, dont la chevelure abondante rappelle celle des étudiants français de Mai-68.     

En revanche, cet étudiant en histoire, musulman pratiquant qui n’a pourtant pas voté pour l’AKP, désapprouve les récentes déclarations du Premier ministre au sujet de la mixité des étudiants dans des locations privées:

«Le gouvernement n’a pas le droit d’intervenir sur ce sujet, et certains responsables de l’AKP ont dénoncé les propos du Premier ministre.»

Assises à l’une des tables de bois clair de la cafétéria, deux étudiantes voilées opinent. L’une d’elles expliquent posément:

«Jamais je n’habiterai avec un garçon dans le même appartement, ça c’est sûr, mais ce n’est pas à notre Premier ministre de le dire.»

Un foulard multicolore couvre ses cheveux et ses chevilles moulées dans un legging noir s’échappent d’une robe imprimée montante mais soulignant sa taille. «C’est notre vie privée, l’Etat n’a pas à s’en mêler», renchérit sa copine qui a interrompu la lecture studieuse du code civil pour se joindre à la conversation.   

De l’autre côté du Bosphore, Ahmet Buyukgumus, 23 ans, étudie les Sciences politiques à l’université francophone Galatasaray. Il est par ailleurs l’un des responsables de la branche jeunesse de l’AKP. Lui non plus n’approuve pas:

«J’ai deux copains qui vivent avec leurs petites amies, ils ne font rien d’illégal. Je ne partage pas leurs valeurs, mais l’Etat n’a pas à sans mêler. D’ailleurs légiférer sur cette question n’est pas dans le programme de l’AKP. De toute façon, cette déclaration fait partie de la stratégie de l’AKP qui s’attaque au conflit culturel au fondement du système politique en Turquie.»

Le sociologue Hakan Yücel s’inquiète:

«Stratégie ou pas, ce genre de propos est dangereux. En Turquie, il n’est pas illégal de cohabiter quand on n’est pas mariés. Mais loin des grandes villes, en Anatolie profonde, les gens vont maintenant se croire encouragés par les propos du Premier ministre, et ils iront au commissariat dénoncer des étudiants avec lesquels ils ont des problèmes de voisinage.»

Ces propos du Premier ministre s'inscrivent dans un mouvement de fond. Depuis 2011, le «ministère de la Femme» a été rebaptisé «ministère de la Famille et des Affaires sociales». La pilule du lendemain n’est plus distribuée sans ordonnance, ce qui la rend quasiment impossible d’usage dans les petites villes ou villages où la visite chez un médecin est compliquée, voire impossible, a fortiori si celle-ci doit être discrète. La majorité des plannings  familiaux ont été fermés. Et en 2012, Recep Tayyip Erdogan a comparé l’avortement à un «meurtre». Celui-ci est autorisé depuis 1983, mais le gouvernement AKP veut en réduire l’autorisation à six ou quatre semaines, ce qui reviendrait à le rendre quasiment impraticable.

Or, la contraception est autorisée dans l’islam et l’avortement peut-être pratiqué jusqu’au 4e mois, me confirmait récemment l’imam français Tareq Oubrou. La vision de l’AKP irait-elle au-delà des préceptes de l’islam? Serait-elle plus autoritaire, moralisatrice et conservatrice que fondamentaliste?

L’année dernière, la mobilisation autour du slogan «C’est mon corps, c’est ma décision» lancé à gauche par les associations de femmes n’a pas laissé indifférentes les jeunes militantes musulmanes pratiquantes. «Si le sujet avait uniquement concerné l’interdiction de l’avortement, les jeunes femmes du parti auraient pu rejoindre  le mouvement, reconnaît Ahmet Buyukgumus, mais il y avait aussi des slogans politiques contre le gouvernement.» Le jeune homme prône qu’à l’avenir «ce ne soit plus la femme qui décide toute seule d’avorter ou pas, l’homme doit avoir son mot à dire et partager la responsabilité de la décision».

La société se modifie en profondeur, la jeunesse et les femmes sont en première ligne de ces changements majeurs, et le gouvernement veut guider la transformation, selon Hakan Yücel. Co-auteur cette année d’une des rares études sur la jeunesse turque des années 2000, Genclik Halleri (La jeunesse dans tous ses états), le sociologue rappelle que la république turque des années 1930 cherchait également à «façonner les jeunes»:

«Ce que veulent les islamo-conservateurs, c’est une jeunesse productive, au sein de laquelle l’économique prime, qui apprend les langues étrangères, qui maîtrise bien la technologie sans l’utiliser pour s’opposer au gouvernement. Et surtout pas une jeunesse qui fait la fête, qui flirte en public ou qui revendique son autonomie

Face à cette société qui se transforme –et dont la moitié est âgée de moins de 30 ans– le gouvernement a peur, selon ce sociologue. C’est pourquoi les islamo-conservateurs cherchent à définir les comportements «légitimes» et ceux qui ne le sont pas tandis que de nombreux jeunes, musulmans pratiquants y compris, paraissent tiraillés entre l’obsession de l’interdit d’un côté, l’aspiration d’une liberté complète et le désir d’être des sujets autonomes de l’autre.

Ariane Bonzon

[1] Ce dont parle Recep Tayyip Erdogan, ce sont bien des appartements privés. Il n’y pas de chambrées mixtes, ni d’étages mixtes dans les résidences universitaires. Et les campus mixtes sont rares où les garçons et les filles logent dans des bâtiments séparés tout en faisant cafétéria ou restaurant universitaire commun. Retourner à l'article

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte