Mankell, Nesbø, Larsson... Vague de meurtres en Scandinavie

Slate.com, mis à jour le 20.07.2009 à 17 h 35

Pourquoi les auteurs des meilleurs romans policiers viennent-ils des pays les plus pacifiques au monde?

A Oslo, CC Flickr ...AikiDude...)

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Après avoir lu près de 30 polars scandinaves ces derniers mois, une seule conclusion s'impose à moi: la Scandinavie est une région sinistre, impie et incroyablement violente. Les capitales des pays nordiques sont le théâtre de meurtres en série. A Oslo, un serial killer insère un diamant rouge en forme d'étoile sous les paupières de ses victimes (L'Etoile du diable de Jo Nesbø), tandis qu'à Stockholm, un homme harcèle et terrorise des jeunes filles dans des parcs publics (L'Homme au balcon de Maj Sjöwall et Per Wahlöö).

En province, c'est pire. Prenons Ystad, 17.000 habitants, charmante petite ville de pêcheurs située sur la côté sud de la Suède et connue pour son terminal de ferries à grande vitesse. Il s'y est passé, dans les romans de Henning Mankell, tout un tas d'horreurs: la torture et l'exécution d'un vieil agriculteur et de sa femme (Meurtriers sans visage); la torture et l'exécution de deux hommes retrouvés en mer dans un canot de sauvetage (Les Chiens de Riga); l'empalement d'un ornithologue retraité sur des poteaux de bambou (La Cinquième femme) et l'auto-immolation d'une adolescente (Sidetracked). Chacun de ces crimes - et bien plus encore - sont tous commis par un tueur différent en l'espace de trois petites années! Si on étudie la fréquence des crimes violents par habitant, Ystad selon Mankell arriverait derrière Mossoul (Irak), mais devancerait largement Johannesburg (Afrique du Sud) et Mogadiscio (Somalie).

Plutôt polar que poésie

Fort heureusement, chaque année, il y a plus de victimes de meurtres dans les pages des romans scandinaves qu'il n'y en a réellement dans cette région. Les taux d'homicide de la Scandinavie font partie des plus bas de la planète. Cette année, l'Indice de paix mondiale classe respectivement le Danemark et la Norvège en tant que deuxième et troisième pays les plus pacifiques. La Suède figure à la 13e place. En outre, les pays nordiques comptent également parmi les pays les plus heureux du monde. On n'est pas étonné de trouver plus d'un roman chinois traitant de l'oppression communiste ou des livres ougandais sur les enfants soldats. Mais lire des fictions sur les meurtres en Scandinavie?!

Pourquoi diable des sociétés aussi amoureuses de la paix produisent-elles des auteurs de best-sellers comme Jo Nesbø, Henning Mankell, Karin Fossum et Håkan Nesser. Comment expliquer que Stieg Larsson, l'auteur de The Girl with the Dragon Tattoo, a écrit le deuxième best-seller mondial l'an passé?

Voici quelques explications pour tenter de comprendre pourquoi les auteurs scandinaves se sont mis à ce genre. Depuis plusieurs dizaines d'années, le roman policier, en particulier britannique, est extrêmement populaire dans les pays scandinaves. Or le fameux pragmatisme nordique s'adapte bien aux mécanismes complexes des intrigues policières. Mais l'explication la plus convaincante est basique: les polars se vendent bien. La plupart des auteurs de romans policiers scandinaves ont commencé leur carrière dans d'autres genres littéraires. Mankell, par exemple, a écrit sept romans (bien appréciés mais peu lucratifs) et plus d'une douzaine de pièces de théâtre avant de s'adonner au crime. Karin Fossum était un poète primé. Maj Sjöwall, elle, était rédactrice et traductrice.

Avant l'explosion du marché des polars, le seul romancier scandinave contemporain à jouir d'un grand succès international était Peter Høeg. On peut peut-être le qualifier d'écrivain «littéraire», toujours est-il que son roman Smilla et l'Amour de la neige parle de l'enquête sur un possible homicide. La leçon est claire: si vous voulez qu'on lise votre roman à l'étranger, en particulier dans les pays anglophones, mieux vaut y parler de meurtre. Quand bien même aucun meurtre n'aurait été commis dans votre pays.

Du macabre sur fond de tranquillité

Autre question intéressante: pourquoi les lecteurs ont-ils accroché? Objectivement, ces polars ne sont pas novateurs. A quelques exceptions près, ce sont des classiques du genre, qui collent de près aux conventions de la tradition anglaise. Par ailleurs, leur attrait ne tient pas à une «vision implacablement sinistre du monde», pour reprendre la formule qu'un journaliste a employée dans le Times de Londres. Les visions macabres du monde ne sont pas particulièrement difficiles à trouver dans les romans policiers, quel que soit leur pays d'origine.

Ce qui distingue ces livres, ce n'est pas un quelconque caractère nordique glauque, mais leur évocation d'une tranquillité quasi sublime. Quand un crime est perpétré, le choc est d'autant plus brutal que l'événement vient perturber un monde qui semble (pour un lecteur américain du moins) empreint d'une tranquillité, d'une joie et d'un ordre utopiques. Si les cadavres de Mankell apparaissent en général dans des décors paisibles et bucoliques (une ferme à la campagne, un radeau qui se balance doucement sur l'eau, une prairie isolée ou un champ enneigé, c'est pour une bonne raison: une tache de sang souillant une étendue de neige pure et immaculée donne bien plus la chair de poule qu'un corps abandonné dans une allée jonchée de détritus.


L'héroïne de Stieg Larsson: la modernité

Stieg Larsson, comme beaucoup d'autres auteurs de polars scandinaves à succès, a commencé par occuper des postes «conventionnels». D'abord rédacteur pour un magazine luttant contre le racisme, puis pour plusieurs magazines de science-fiction, avant d'écrire des articles politiques. En 2004, juste avant de mourir d'un arrêt du cœur, Larsson a achevé les trois premiers romans d'une décalogie bien construite. Le deuxième volume, La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, sortira au Etats-Unis ce mois-ci. Il confirmera sans doute la prééminence mondiale de Stieg Larsson dans le créneau des romans policiers à grand succès. Ses ouvrages représentent l'apothéose du genre: la frénésie qu'ils dégagent et le minutieux déroulement de l'intrigue surclassent les autres spécimens du genre. Et puis, ce sont des best-sellers!

Bien plus que Mankell, Larsson adore exagérer le contraste entre la toile de fond, le Stockholm contemporain, et le macabre des crimes qu'il raconte. Le Stockholm de Larsson parvient à être une ville à la fois cosmopolite et délicieusement exotique. C'est un peu comme l'approche Ikea en fait: un mobilier design accompagné d'un plat de boulettes suédoises. (D'ailleurs Larsson plante une scène entière chez Ikea. L'une de ses héroïnes déménage et est pris d'une folie dépensière. Elle n'achète pas moins de 12 meubles, dont une «combinaison de rangement Ivar», une «armoire trois portes Pax Nexus» et un «lit Lillehammer»).

Larsson s'est efforcé d'introduire des références modernes. Ses personnages manient des iPods, des iBooks et utilisent la technologie BlueTooth; ils suivent la trace des suspects sur Google. Par ailleurs, les intrigues de deux romans reposent sur la machination efficace d'un mystérieux réseau international de pirates informatiques. Pourtant, le personnage principal de Stieg Larsson, Mikael Blomkvist, est un excellent journaliste d'investigation issu de l'époque de l'imprimerie: il travaille pour un magazine d'information hebdomadaire. Son héroïne, une cyberpunk de 24 ans, recouverte de tatouages et de piercings est portée sur le sexe - elle est d'ailleurs bisexuelle. C'est aussi une féministe passionnée d'échecs et de maths.

Culture globale

Dans ses romans, on commence par la découverte d'un ou de plusieurs cadavres. (Quand Blomkvist pénètre dans l'appartement d'un jeune couple et découvre que les deux jeunes gens ont été assassinés, «un frisson glacé parcours sa nuque. (...) On lui avait tiré dans le visage. (...) Son sang coulait sans doute encore plus abondamment que celui de son partenaire.»). Mais les crimes sont en eux-mêmes surprenants.

Les victimes sont des âmes charitables de gauche: l'une est journaliste et l'autre prépare un doctorat. Elles ont fait équipe pour enquêter sur un réseau de trafic sexuel en Suède. Peu à peu, comme s'il grattait la croûte d'une plaie, Larsson décrit un milieu sordide de flics corrompus, de truands sanguinaires, d'inquiétants agents du gouvernement et de violeurs d'enfants sadiques. Quand toute cette bande de malfrats fait irruption dans le monde des magazines de luxe et de la chaîne Ikea, l'effet créé est agréablement discordant.

Mankell et Fossum sont très forts. Même quand l'action se déroule dans une grande agglomération, en général, le caractère pittoresque et l'atmosphère des petites villes subsistent. L'intrigue semble avancer doucement et régulièrement, à la manière d'une trotteuse. Peut-être Larsson a-t-il réussi à imposer une nouvelle orientation à la fiction scandinave. Ses romans s'éloignent résolument des polars classiques, des intrigues où le crime a lieu dans une pièce fermée. Ils privilégient, au contraire, des environnements complexes où les vices de tout genre se mêlent à la culture «globale» et à l'engouement actuel pour les nouvelles technologies.

Mais il se peut que les polars scandinaves n'évoluent pas fondamentalement et continuent de raconter les aventures des détectives dépressifs parcourant la toundra gelée. Aussi longtemps qu'il existera un Grand Nord à vous glacer le sang, les auteurs de polars ne risqueront pas de faire fausse route.

Nathaniel Rich

Cet article, traduit par Micha Cziffra, a été publié sur Slate.com le 08/07/2009.

(Photo: A Oslo, CC Flickr ...AikiDude...)

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