Pourquoi il ne faut pas parler de «Marche des beurs»

La «Marche pour l’égalité et contre le racisme» de 1983, via Wikimedia Commons.

La «Marche pour l’égalité et contre le racisme» de 1983, via Wikimedia Commons.

Dans le glissement de la «Marche pour l’égalité et contre le racisme» à cette expression, il y a le détournement politique d'un mouvement, encore dénoncé trente ans plus tard par ses fondateurs.

Juste ce qu’il faut, un poil de verlan, un autre de provoc: en termes de «marketing publicitaire», la formule «Marche des beurs» a bien fonctionné. La preuve: rares sont les personnes qui se souviennent que le titre initial, «Marche pour l’égalité et contre le racisme», était autrement politique et revendicateur.

Pourtant, les Marcheurs de 1983 —dont on commémore l’anniversaire de l’arrivée à Paris ce mardi 3 décembre— rejettent cette formule de «Marche des beurs», passée dans le langage courant. «On aurait dit qu’on était des biscottes, tartiner des beurs […], une mode, une espèce de cache-sexe. Pour ne pas parler arabe, on dit beur», précisait récemment l'un de ces Marcheurs, le chanteur Rachid Taha, fondateur du groupe Carte de séjour.

Et les «historiques» de 1983 dénoncent un véritable détournement. Ce qui s’est joué derrière cette substitution d’un intitulé par un autre serait une OPA politique, interprétation à laquelle La Marche, le récent film de Nabil Ben Yadir, adhère en mettant en scène la volte-face du ministère de l’Intérieur, occupé à l'époque par Gaston Defferre.

Dans un premier temps, les renseignements généraux ont pour consigne de faire échouer la marche puis ensuite, une fois qu’elle prend de l’ampleur, de la couvrir, selon le cinéaste. Tandis qu’à l’issue du film, un banc titre évoque la création de SOS-Racisme, qui aurait surfé sur la dynamique lancée par cette marche sans qu’aucun des Marcheurs n’y adhère...

Aujourd'hui vice-président chargé de la culture au conseil régional d’Ile-de-France, Julien Dray, l’un des fondateurs de SOS-Racisme, a dénoncé une «réécriture de l’histoire» dans une interview au Monde:

«Une fois que la marche a été finie, la plupart des organisateurs des Minguettes, le noyau dur, sont repartis, et ont refusé de continuer parce qu'ils ne voulaient pas être des vedettes, ce qui est tout à fait respectable. Ils ne se voyaient pas comme des militants.»

De la revendication politique à la posture morale

Comme en anticipation des propos de Julien Dray, Samia Chala a mené l’enquête et le documentaire qu’elle en a tiré[1], Les Marcheurs. Chronique des années beurs, contredit en partie les propos de la personnalité socialiste. En laissant pour la première fois aussi largement la parole aux Marcheurs de 1983, la réalisatrice montre comment cette poignée de jeunes des Minguettes s’élançant de Marseille seront 100.000 moins de deux mois plus tard à Paris. Et comment ils ont su, ce qui n’était pas gagné, assurer une mobilisation de masse.

Mais également comment celle-ci aurait dû déboucher sur la construction d’un mouvement social et autonome (70 associations ont fait partie du collectif de la Marche) et pourquoi cet espoir va retomber et le mouvement être détourné.

Il est vrai que la majorité des élus, quel que soit leur parti, n’a pas accordé grand crédit à la «Marche pour l'égalité et contre le racisme». Ils ne l’ont donc pas soutenue.

Mais surtout, l’Elysée, après que François Mitterrand a reçu les Marcheurs et accordé la «carte de dix ans» (une revendication qui avait été «soufflée» par plusieurs associations de l’immigration), a «neutralisé» la Marche en favorisant l’émergence concurrente de SOS-Racisme et de son président Harlem Désir.

Le lancement de SOS-Racisme par un noyau de militants trotskystes, auquel a participé le communicant Jacques Pilhan, repose sur une histoire inventée de toutes pièces, celle du «pote» Diego, sénégalais d’origine qui aurait failli être lynché, ce qui aurait décidé ses copains à se mobiliser.

Le glissement? D’une revendication politique (pour l'égalité et contre le racisme), on passe à une posture morale: «C’est pas bien d’agresser mon pote parce qu’il est arabe, sois gentil avec lui», selon Abdelaziz Chaambi, du Collectif des musulmans de France.

«Un réseau, un parti politique, du fric, une organisation»

Interviewée par Samia Chala, Farida Belghoul raconte comment, lors de son discours à l’arrivée d’une seconde marche, «Convergences 84», à Paris dans la continuité de celle de 1983, elle s’aperçoit que des milliers de petites mains «Touche pas à mon pote» sont distribuées parmi les manifestants.

D’où viennent-elles? Par qui ont-elles été conçues et fabriquées? Mystère. Mais c’est ainsi que SOS-Racisme va prendre pied parmi les représentants de la seconde génération et occuper l’espace politique créé par le mouvement de 1983.

«Ils [les fondateurs de SOS Racisme] étaient français, ils avaient un réseau, un parti politique, du fric, une organisation, donc ils ont avalé ce qui était avalable par n’importe qui!», analyse Magyd Cherfi du goupe Zebda. «On était ce qu’on appelle une bande de jeunes, et cette bande de jeunes, qu’est-ce qui pouvait lui arriver? Eh bien qu’elle s’engueule, et qu’elle se divise, et puis qu’elle se fasse manipuler, c’est ce qui s’est passé», nuance Farida Beghoul. Tandis que Kaissa Titous de Radio Beur s’exclame:

«On va pas rester pendant trente ans accrochés sur le fait que SOS a fait une OPA, que SOS nous a enterrés! Et nous, nos propres responsabilités? Et nous, nos errements? Et nous, nos divisions? Et nous, nos incapacités à nous regrouper?»

Samia Chala évoque aussi un mouvement de panique, répercuté dans l’entourage de François Mitterrand, quand on a vu que de nombreux marcheurs portaient un keffieh palestinien. Ce qui aurait renforcé le projet d’un SOS-Racisme plus «contrôlable» par l’Elysée.

C’est également la conviction du prêtre Christian Delorme, qui fut l’un des initiateurs de la Marche:

«Une partie des juifs de France, en effet, s’est inquiétée de ce keffieh. Après, il va y avoir la peur chez les organisations juives, la peur qu’un mouvement antiraciste se développe en France qui puisse, parce qu’il aurait des accointances palestiniennes, [être] un mouvement antiraciste et aussi antijuif et antisioniste.»

Dans son interview au Monde, Julien Dray n’infirme ni ne confirme cette hypothèse.

Un discours plus généraliste et universaliste

Mais à la différence de «la marche pour l’égalité et contre le racisme», qui dénonçait les violences policières à l'égard des jeunes issus de l’immigration, SOS-Racisme tient un discours anti-raciste généraliste, plus «universaliste». Il bénéficie d’un fort soutien médiatique, prend toute la place à partir de 1985, et s’accommode donc fort bien de ce que la «Marche pour l’égalité et contre le racisme» soit rebaptisée plus folkloriquement «Marche des beurs». 

Le discours d’Harlem Désir, lu devant des milliers de supporters sur la Place de la Concorde en 1985, a des accents curieusement stratégiques comparé à la spontanéité grave et au sens civique des propos des jeunes Marcheurs.

«Ce qui est vrai, c'est que nous avions un savoir-faire militant, une bonne formation d'"agitprop", et que nous l'avons mis au service de cette cause», reconnaît Julien Dray.

Résultat: le mouvement associatif beur des jeunes des quartiers est marginalisé, d’autant que l’engouement culturel pour les cinéastes, écrivains et musiciens beurs («On subodorait chez nous une avant-garde de création», se souvient Magyd Cherfi) fera long feu.

A part l’élection de l’une des Marcheuses «historiques», Djida Tazdait, au Parlement européen en 1989 sur la liste des Verts, il n’y aura en effet pas eu de percées politiques immédiates. A un moment donné, ce sont les «autres» (ceux qui gravitent autour et dans SOS-Racisme) qui se sont donnés une légitimité. En 1988, François Mitterrand intègre certains militants de SOS-Racisme dans sa campagne.

«J’en veux beaucoup à la gauche de cette époque, qui est de ma génération: les Dray, les Désir, ils sont aujourd’hui à la tête des institutions politiques. L’un dirige le PS, l’autre est député, l’autre sénateur, l’autre au Parlement européen, ils ont pris le champ politique et ils nous ont donné le champ de l’animation et de l’associatif», résume non sans frustration l’un des acteurs de cette marche, Abdelaziz Chaambi.

Stigmates de l'absence d'intégration

Notre société, «qui intègre beaucoup plus qu’elle ne le croit» selon Christian Delorme, en porte aujourd’hui les stigmates: sur les 36.000 maires que compte la France, seulement cinq possèdent des noms à consonance maghrébine, comme le souligne, dans le documentaire de Samia Chala, Azouz Begag, auquel fut fait un procès en récupération quand il devint ministre de Dominique de Villepin.

Et l’islam, très peu brandi dans les années 1980, est devenu un nouvel étendard. C’est au moment de l’échec et de la récupération de la «Marche pour l'égalité et contre le racisme» que plusieurs des anciens Marcheurs se tournent vers la mosquée. Avec cette idée que, puisqu’«on n'est pas chez nous, et ben on va se le faire le chez-nous», explique Magyd Cherfi pour illustrer ce retour en force de la religion, qu’il n’aurait lui-même jamais imaginé.

«La gauche a eu de la chance d’avoir affaire à des acteurs comme nous qui étions républicains, qui respections la démocratie, qui usions des moyens pacifiques pour agir et prendre la parole et qui considérions tellement importante la Constitution française que nous la défendions par nos actions. Elle aurait dû saisir la main qu’on lui a tendue, elle l’a coupée», regrette l’ancienne députée européenne Djida Tazdait.

Le Parti socialiste et la gauche en général en ont-ils tiré des leçons? Pas sûr.

Le 30 novembre, des milliers de personnes (environ 25.000 personnes selon les organisateurs, beaucoup moins –3.900– selon la police) défilaient dans Paris en portant la petite main de SOS-Racisme. Les organisateurs avaient remplacé «Touche pas à mon pote» par un autre mot d’ordre, «Contre le racisme, je marche», opérant un second détournement, post-mortem, de la «Marche pour l’égalité et contre le racisme».

Et autre parallèle avec l’époque de la fondation de SOS-Racisme, les organisations issues de l’immigration, et singulièrement les associations musulmanes, étaient absentes de cette marche de gauche. Comme si, de 1983 à 2013, l’histoire se répétait...

Ariane Bonzon

[1] Un film de Samia Chala, Naïma Yahi et Thierry Leclère, réalisé par Samia Chala et produit par Jem Prod, d'une durée de 59 minutes. Il a été diffusé sur Public Sénat le lundi 18 novembre à 22h30 et le samedi 23 novembre à 22 h, suivi d’un débat animé par Benoit Duquesne. Toutes les citations de Marcheurs reproduites dans cet article sont tirées de ce documentaire. Retourner à l'article

Partager cet article