Culture

Vingt ans après sa mort, pourquoi ne célèbre-t-on pas Frank Zappa?

Brice Miclet, mis à jour le 04.12.2013 à 5 h 03

Le 4 décembre 1993, un cancer de la prostate avait raison du leader des Mothers of Invention. Aujourd'hui, son nom est connu de tous, mais pas sa musique. Un paradoxe qui trouve ses racines dans une carrière à contre­-courant.

Frank Zappa / Jean-Luc via Wikimedia Commons.

Frank Zappa / Jean-Luc via Wikimedia Commons.

Frank Zappa est mort il y a tout juste vingt ans d'un cancer de la prostate, le 4 décembre 1993. Alors certes, célébrer un artiste tous les dix ans peut paraître semblable à un marronnier poussant au ralenti, rien de plus. Mais on ne peut s'empêcher de constater que les hommages à «FZ» ne sont pas à la hauteur de ceux, par exemple, rendus à Johnny Cash pour les dix ans de sa mort, le 12 septembre dernier, ou de ceux qui s'annoncent pour les vingt ans de celle de Kurt Cobain, en avril prochain.

Rarement (jamais?) remis au goût du jour ou cité comme référence par les musiciens d'aujourd'hui, Zappa est absent des grands mouvements culturels des vingt dernières années. Et pourtant, il figure au panthéon de la culture rock et est considéré comme un maître de la six-cordes à la discographie complexe.

Trop complexe? Pour le grand public, peut-être. Un constat inhérent aux artistes dont le nom est plus connu que les titres d'albums ou de singles.

Les albums majeurs de Zappa couvrent pourtant un spectre musical énorme: The Yellow Shark pour la musique classique, Orchestral Favorites et London Symphony Orchestra Vol. 1 pour la musique expérimentale, Boulez Conducts Zappa: The Perfect Stranger pour la musique contemporaine, mais surtout Hot Rats, Freak Out!, We're Only In It For The Money, Joe's Garage et Shut Up'n Play Yer Guitar pour le rock.

«Ne pas se limiter à un seul style»

Pas la peine d'être ethnomusicologue pour voir que Frank Zappa n'a jamais voulu se cantonner à un style de musique. Comme l'expliquait récemment le guitariste Pierrejean Gaucher sur France Musique, «c'est l'étendard de ceux qui ne veulent pas se limiter à un seul style».

Et à ses débuts, dans les années 1960, époque où les genres musicaux se multiplient à vu d'œil et surtout se cloisonnent, ça n'est pas rien. Il fait cohabiter le rock, le jazz, la musique classique, contemporaine et le rhythm & blues. Archétype de cet art du mélange: sa version reggae du Boléro de Ravel, sortie en 1991 sur l'album The Best Band You Never Heard In Your Life.

Cet éclectisme a une incidence directe sur la manière dont notre époque perçoit son œuvre. Zappa a rejeté l'environnement jazz, notamment be-bop, s'orientant vers une musique plus modale dès l'album Hot Rats en 1969. Il a pris le contre-pied de la contre-culture dominante hippie, exécrait l'appellation «jazz-rock» donnée à sa musique, s'entourait de musiciens de jazz pour faire du rock... Personne n'a vraiment su où le classer.

Pourtant, sa volonté de ne pas être défini par un genre musical devrait trouver écho dans notre consommation nouvelle de la musique, plus zappeuse, plus éclectique, plus hybride, avec, entre autres, l'accouplement de l'électro à toutes les formes de musique de masse.

Les définitions des styles sont plus poreuses de nos jours. Écouter telle ou telle musique ne définit plus ou peu notre appartenance à un mouvement, à une culture. Mais que nenni, la moustache de Zappa reste plus connue que sa discographie.

Un public difficile à identifier

Peut-être faut-il aussi chercher dans ses références? Durant les années 1960, les groupes de rock, Rolling Stones ou Eric Clapton en tête, célèbrent les bluesmen américains.

Des influences qu'ils réussiront à remettre sur le devant de la scène, à reprendre sur leurs albums, à imposer comme pionnières de la musique qui squatte les hauts des charts, offrant alors un socle solide à celle-ci, des racines que le public rock comprend et identifie encore aujourd'hui.

Pas Frank Zappa. Ses références, ce sont les compositeurs Edgar Varèse, Igor Stravinsky, des jazzmen comme Miles Davis et Charles Mingus. Il ira même jusqu'à se proclamer «Varésien», incitant ses fans à découvrir l'univers du musicien franco-américain.

Quand les groupes de la British Invasion, à partir de 1964, ont tissé un lien entre deux musiques, à savoir le rock et le blues, ils ont aussi créé un pont entre deux publics importants. Mais le public de la musique contemporaine est restreint et celui du jazz voit souvent en Zappa un rockeur plus qu'un jazzman.

Le musicien déclarera à Yves Bigot, dans une interview de 1991 disponible dans le livre Plus célèbres que le Christ (Flammarion, 2004):

«Mes différents publics sont quasiment irréconciliables selon qu'il s'agit de rock ou de l'album avec le London Symphony Orchestra.»

Absent des revivals

Un mouvement, et un public avec, a tout de même fini par le trouver et par l'adopter comme fer de lance: les freaks.

Mais ceux-ci, à l'inverse des hippies, des beatniks, des punks, du grunge ou encore du mouvement glam, n'ont que peu survécu à l'histoire. Ces anarchistes déjantés ont perdu le combat de la contre-culture bien avant que Zappa ne perde sa bataille contre le cancer.

Dans les années 60, ils sont compressés entre les mods, la British Invasion et l'envahissement de la culture hippie. Zappa s'érige contre cette dernière, comme il l'a fait pour toutes les cultures dominantes.

Et notre époque contemporaine où, génération après génération, les mouvements culturels, musicaux notamment, se fondent à grands coups de revivals, créant un cycle qui rend l'anticipation des modes émergentes plus aisée, le lui fait sentir.

Le mouvement punk inspire le retour du rock à guitares simplistes à la fin des années 1990, les années 1980 imprègnent les sons des groupes actuels, la mode voit en ce moment-même revenir le style grunge: tout s'espace d'une vingtaine d'années mais Zappa, décennie après décennie, attend lui son tour.

L'inclassable guitariste

Autre paradoxe typiquement zappaïen, la communauté des guitaristes ne sait comment le considérer. Tous savent reconnaître un Jimi Hendrix, un Jimmy Page, un Mark Knopfler ou un Tom Morello.

Mais lui est encore un ovni, même en son pays, celui de la six-cordes. Impossible de lui consacrer une étude de style, de donner un solo type... Zappa, qui se voyait avant tout comme un compositeur, déclarait:

«Je ne joue de la guitare que lorsque je le dois, sur scène ou en studio. Et contrairement à la plupart des guitaristes, qui n'ont qu'une idée, c'est de jouer de plus en plus aigu jusqu'à en exploser pour tenir la dragée haute à leur chanteur castrat, je me complais souvent dans les registres graves, sans lesquels il n'est pas de fondement musical.»

Difficile à avaler pour une communauté centrée autour de la guitare rock, qui porte aux nues les shredders (Joe Satriani, Steve Vai, Eric Johnson...) et cultive bien souvent le jugement par la performance technique. Ça n'est pas elle non plus qui le célèbrera unanimement, malgré une vingt-deuxième place au classement des plus grands guitaristes de tous les temps de Rolling Stone.

Eloge des «anormaux»

Toute sa vie, Frank Zappa aura fait des entrées dans des mouvements, sans jamais s'y attarder, toujours ouvertement à contre-courant. C'est le prix à payer: qui combat la culture et la contre-culture dominante le fait toute sa vie, même après sa mort.

On peut, dans un certain sens, rapprocher son parcours de celui de Lou Reed, disparu le 27 octobre dernier. Comme «FZ» mais dans un autre registre, une autre démarche, le leader du Velvet Underground avait pris des trains en marche pour en sauter aussitôt le succès du mouvement arrivé (glam, punk, musique bruitiste...).

Contrairement à Zappa, Lou Reed a gravé plusieurs tubes dans les charts (Perfect Day, Walk on the Wild Side, Satellite of Love...) mais la volonté d'être en décalage avec les mouvements dominants, que ce soit en jouant une musique inédite ou par l'avant-garde, leur est commune. Ils sont deux artistes dont l'influence se retrouve éclatée dans les différents courants de la musique, rendant leur public difficilement identifiable et les hommages à leur égard soit dispersés, pour l'ancien leader du Velvet, soit presque inexistants, pour celui des Mothers of Invention.

En bon visionnaire qu'il était, l'ovni Zappa déclarait:

«Les gens normaux devraient remercier ceux qu'ils considèrent comme anormaux, car se sont ceux qui prennent le risque de faire dévier les choses dans une direction nouvelle qui profitera plus tard à ceux qui sont trop couards pour les expérimenter. […] Je n'ai aucun contrôle sur ce que les gens font de ma production, que ce soit aujourd'hui ou demain. Ça leur appartient.»

Alors, qui pour célébrer Zappa aujourd'hui? Les amateurs de rock progressif? De jazz? De musique classique? De musique contemporaine? Les guitaristes? Les freaks, s'il en reste? Il faudra d'abord se replonger dans ses quatre-vingt dix-sept albums et lives officiels sortis en vingt-sept années de carrière. Première difficulté.

Brice Miclet

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Journaliste
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