Culture

Emprunt

Temps de lecture : 2 min

Le mot de la semaine de Marc Menonville.

On croyait avoir compris que les Français avaient élu Nicolas Sarkozy en 2007 pour qu'il mette en œuvre un programme de modernité —qu'il était chargé, pour répéter le cliché en usage, de la remise à niveau de la France, comme à son habitude à la traîne de ses partenaires et de ses voisins. Les nations, à l'instar des humains, souffrent aussi de maladies chroniques.

Sans doute ne saisissait-on pas les ressorts de la personnalité, pourtant si coruscante en apparence, du président de la République puisqu'on le voit aujourd'hui coiffer le petit chapeau d'Antoine Pinay et adorner son menton du bouc de Paul Ramadier. Bientôt il adoptera toutes les solennités d'Édouard Balladur. En fait de modernisation, l'Élysée nous a ressassé deux des adages les plus éculés, si les plus honorés, de la sagesse nationale (à distinguer de la sagesse des nations): c'est dans les vieux pots qu'on cuisine les meilleures soupes, et dans le vieux velours qu'on taille les bonnes culottes. Nous allons, en bref, retrouver en 2010 l'ingrédient de base de la Confiance (toujours avec une majuscule, pour mieux honorer l'Épargnant, avec une majuscule également), l'emprunt.

Peut-être aurait-on pu éviter de transporter les parlementaires à Versailles et de s'offrir les ors de la Monarchie pour annoncer, urbi et hexagoni, le recours à une recette que n'eussent pas reniée Sully, Calonne, le baron Louis, monsieur Thiers et Raymond Poincaré. Successeur en quelque sorte de Jean Lecanuet, inventeur des «pesanteurs sociologiques», François Bayrou devrait aujourd'hui se pencher à son tour sur les «pesanteurs historiques», afin de se changer les idées après sa déconvenue des Européennes. Mais ce n'est pas d'hier, rappelait naguère Jacques Perret, que l'on voit des avant-gardes marcher en queue de colonne.

La nouveauté —il en faut bien une— réside dans la finalité de cet emprunt. Les grands argentiers précités faisaient appel à  l'épargne dans le but de d'arracher l'État à la détresse, de lui éviter la banqueroute, d'acquitter le prix d'une guerre perdue ou de solder les comptes de la victoire. Rien de tout cela dans le projet sarkozyen. On prévoit un emprunt à touts fins utiles, mais sans dessein à expliciter— de quoi conduire nos philosophes à se demander s'il s'agit d'un emprunt en soi ou d'un emprunt pour soi, voire, selon la manière d'Aristote, d'une essence d'emprunt. On attend avec impatience les oracles d'un Michel Onfray, qui pontifie ses avis sur tout et sur n'importe quoi, ou d'un André Comte-Sponville, prompt à décerner ses grandes vertus à n'importe quoi et à tout.

C'est tellement vrai que le gouvernement s'est réuni en conclave sous la houlette de François Fillon lui-même pour réfléchir aux emplois de la manne escomptée. Bien plus, Nicolas Sarkozy a tenu à charger deux anciens Premiers ministres, rien de moins, Michel Rocard et Alain Juppé, de se pencher, eux aussi, sur la question. Outre qu'elle présente pour lui l'avantage de brouiller les cartes, d'attribuer un lot de consolation à un rival en puissance et de saper davantage les fondations qui chancellent déjà du Parti socialiste, cette cohabitation à la mode du XXIème siècle témoignerait d'un souci de dépolitiser le débat: les choix, qu'on se le dise, seront dictés par la technique. Point final. Ben voyons, grogne-t-on chez Audiard.

De deux choses l'une, donc. Ou bien l'État, en réalité, a de l'argent à ne savoir qu'en faire, et cet emprunt est dépourvu de sens. Ou bien l'État ne sait plus quoi faire de son argent, et il nous faut, d'urgence, appeler au pouvoir d'autres dirigeants qui imagineront mieux et sans peine toutes espèces de dépenses — à fonds perdus si besoin est. On pariera volontiers qu'on ne manquera nullement, tant à la gauche que sur la droite, de postulants dans ce rôle-là. Mais on ne nommera personne, pour laisser à d'autres la défroque de Fouquier-Tinville.

Un emprunt? À qui donc Nicolas Sarkozy l'a-t-il emprunté?

Marc Menonville

crédit: flickr/ScriS CC

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