Culture

Les dessous de Marion: trois films méconnus qui ont façonné la carrière de Cotillard

Ursula Michel, mis à jour le 01.12.2013 à 15 h 29

Vous la connaissez chez Burton, Nolan, Allen, Audiard ou aujourd'hui James Gray, mais avez-vous vu «Furia», «Mary» et «Innocence»?

Marion Cotillard dans «Mary» d'Abel Ferrara (© Pan Européenne Edition).

Marion Cotillard dans «Mary» d'Abel Ferrara (© Pan Européenne Edition).

Evidemment, lorsqu’on évoque Marion Cotillard, on pense César, Oscar et on égrène un CV que nombre d’actrices américaines doivent envier (Public Enemies de Michael Mann, Big Fish de Tim Burton, Inception et The Dark Knight Rises de Christopher Nolan, Midnight in Paris de Woody Allen ou aujourd’hui The Immigrant de James Gray). Étiquetée star, la frenchie Cotillard demeure pour le grand public français Piaf (La Môme d’Olivier Dahan) ou la girlfriend de Samy Naceri dans la trilogie daubesque des Taxi.

Mais une autre filmographie se fait jour quand on dissèque son parcours, qui recèle des longs-métrages inattendus, des collaborations avec des metteurs en scène radicaux nettement moins bankables, des choix underground qui ont de quoi surprendre. Analyse en trois temps.

Furia, le corps en souffrance

En 2000, alors que Marion Cotillard reprend pour la deuxième fois son rôle de petite amie du taxi boy Sami Naceri, elle tourne dans le premier film d’un réalisateur encore inconnu nommé Alexandre Aja. Dans Furia, elle campe Elia, une jeune fille taggeuse dans un monde totalitaire où écrire sur les murs est passible de mort. Kidnappée par les autorités, elle va subir la torture, les pires outrages, jusqu’à une fin tragique.

Plombé par une musique datée (merci Brian May), le film intrigue toutefois a posteriori quand on connaît le destin hollywoodien du fils d’Alexandre Arcady et de son interprète féminine. Si Furia n’est pas franchement ce qu’on peut appeler une réussite cinématographique, la prestation de la comédienne vaut à elle seule l’exhumation de ce film introuvable.

Jolie fille souvent glamourisée, Cotillard se montre pour Aja sous un jour nettement moins séducteur. Si elle dévoile son corps (nudité totale assez rare dans sa filmographie, sauf chez Audiard), il n’est en rien traité de façon érotique.

Au contraire, c’est une chair souffrante qu’on découvre. Nue, martyrisée, l'actrice apparaît sur une table de métal, recroquevillée, sa peau recouverte d’hématomes, à la merci de son tortionnaire. Une scène qui souligne l’engagement de Cotillard dans un rôle radical, loin des interprétations plus lisses auxquelles on l'associe le plus souvent.

Héroïne sans véritable passé ni avenir, Elia n’est qu’une forme malléable, manipulable, le symbole absolu du statut d’une actrice. La Française accepte cette soumission, ce lâcher prise physique où son jeu ne s’exprime plus que charnellement, sans artifice (à la différence de La Môme où les nombreuses prothèses et les longues heures de maquillage créaient une distance, certains diraient une facilité, à l’incarnation).

Dans Furia, il n’est question que de corps: corps enlacés (une scène d’amour assez chaude avec Stanislas Merhar) ou suppliciés. Si Marion Cotillard embrassera le rôle difficile d’une amputée et de son rapport au corps quelques années plus tard dans De rouille et d’os, on trouve déjà en germe ici une représentation d’une chair pas exclusivement sexualisée, et surtout doloriste.

Mary, jeux de miroirs

Parmi les sept films sortis en 2005 avec Marion Cotillard figure Mary d’Abel Ferrara. On y suit une actrice (Juliette Binoche) qui, à la suite du tournage d’un film sur la vie du Christ, décide de suivre les traces de Marie-Madeleine.

Film ouvertement chrétien (on connaît la fascination du cinéaste new-yorkais pour la figure christique), Mary, comme son titre l’indique, s’intéresse à celle qui baigna les plaies de Jésus. Mais chez Ferrara, elle n’est pas prostituée, ni même la femme du fils de Dieu, mais bien une apôtre, peut-être même la plus proche du crucifié.

Loin de Jérusalem, où Mary vit une sorte de révélation, le film se déroule principalement à New York, où un présentateur télé (Forrest Whitaker), sa femme (Heather Graham) et une amie du couple (Marion Cotillard) subissent épreuves et révélations qui les font douter ou croire à l’existence de Dieu. Et s'il ne figure guère parmi les chefs-d’œuvre du metteur en scène, il a le mérite de faire figure de passage de relais pour le moins intéressant.

Si Juliette Binoche et Marion Cotillard ne se croisent jamais dans le film, elles incarnent en effet toutes deux une certaine idée de la réussite à l’américaine. Juliette et Marion ont ainsi chacune obtenu un Oscar, fait excessivement rare pour une artiste française (celui du meilleur second rôle féminin en 1996 pour Binoche avec Le Patient anglais, de la meilleure actrice en 2008 pour Cotillard avec La Môme), elles ont donné la réplique à Johnny Depp (Le Chocolat pour Binoche, Public Enemies pour Cotillard) et leur succès international ne se dément pas.

Mais les ressemblances s’arrêtent là car leurs carrières suivent des chemins bien distincts. Alors que Binoche s’oriente vers un cinéma étranger mais pas nécessairement américain (Abbas Kiarostami, Michael Haneke, Amos Gitaï, Hou Hsiao-Hsien…) et surtout loin du star-system, Cotillard, elle, signe des collaborations avec ce qui se fait de mieux dans le gotha hollywoodien. S’ensuit une notoriété prestigieuse pour l’une, la célébrité populaire pour l’autre.

Alors qu’elle avait refusé un rôle dans Jurassic Park (on imagine mal Cotillard dire non à Spielberg), Binoche sera à l’affiche de l’énième remake de Godzilla. Une façon de renouer avec l’Amérique grand public et de braconner sur les terres de la «French Mermaid»?

Innocence, le rêve éveillé

La même année que Mary, on retrouve Marion Cotillard sur les écrans dans Innocence, le deuxième long de Lucille Hadzihalilovic après La Bouche de Jean-Pierre. Celle qui est plutôt abonnée aux films réalistes (le Batman de Nolan fait figure de métaphore de notre monde contemporain, avec un Gotham City très New York) s’aventure, une fois n’est pas coutume, dans un univers onirique, pas nécessairement surnaturel mais a minima surréaliste.

Tiré de la nouvelle de Frank Wedekind Mine-Haha, Innocence suit la trajectoire d’une poignée de jeunes filles de cinq à onze ans dans un pensionnat étrange. Les élèves y suivent exclusivement des cours de sciences naturelles dispensés par Mademoiselle Edith (Hélène de Fougerolles) et des cours de danse supervisés par Mademoiselle Eva (Marion Cotillard). Bien que le film ne se focalise pas sur les adultes (corps enseignant et surveillantes), les rôles des deux professeurs ont leur importance, faisant écho à ce qui arrive aux pensionnaires qui chercheraient à s’évader de l’institut.

Ancrant son film dans cet âge indéfinissable où l’enfant s’efface pour laisser place à l’adolescente, Lucille Hadzihalilovic choisit délibérément d’éviter un réalisme brutal (les jeunes filles semblent être préparées à être offertes à des messieurs plus âgés une fois leur puberté officialisée) au profit d’un onirisme fascinant et effrayant à la fois. Les enfants arrivent dans des cercueils; les enseignantes, sorte de bourreaux préparant les fillettes à leur vie de femmes-objets, sont elles-mêmes d’anciennes victimes de ce système, mais le tout se déroule dans une demeure magnifique ceinte par un parc immense.

Dans ce jardin d’Eden, la pureté des enfants côtoie les perversions des adultes. Cotillard, chaînon manquant entre ces deux mondes opposés, joue une femme absente, cruelle sans le vouloir, protectrice et responsable du sacrifice qui attend ses danseuses. Évoluant avec grâce dans ce dispositif vicieux, l’actrice s'avère d’une neutralité et d’une amoralité confondantes.

Innocence se déroulant on ne sait où ni vraiment quand (seules les dernières images donnent quelques indications), la prestation de Cotillard colle idéalement à l’ambiance. Son physique intemporel, dont Woody Allen et James Gray ont parfaitement capté le potentiel, cadre avec la volonté de la réalisatrice de gommer toutes références ou détails qui permettraient de dater clairement le moment de la narration. Ce flou temporel, souligné par une mise en scène éthérée, donne une patine au film, un vernis d’un autre âge, avec lequel Marion Cotillard fait corps.

La filmographie de Marion Cotillard fourmille donc de films mineurs, peu ou pas connus, ou d'apparitions oubliées, mais Furia, Mary et Innocence incarnent en quelque sorte les matrices qui produiront une décennie plus tard les prestations qu’on lui connaît. Aja maltraite son corps pour le sublimer comme le fera Audiard, Ferrara lui tend le miroir Binoche qui reflète sa future carrière hollywoodienne et Hadzihalilovic pressent la malléabilité de son visage semblant tout droit sorti de l’atelier d’un peintre du XVIe siècle (David Bowie, dans un de ses derniers clips, a d’ailleurs été lui aussi sensible à ses airs de Madone). Peut-être finalement n’y a-t-il pas de films mineurs dans sa carrière, mais juste des esquisses, des essais, qui aboutissent aujourd’hui de l’autre côté de l’Atlantique.

Ursula Michel

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Journaliste
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