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L'OS de Google sera un bide

Farhad Manjoo, mis à jour le 24.11.2009 à 17 h 06

Le système d'exploitation de Google a 5 bonnes raisons de se planter.

Google a finalement dévoilé cette semaine son futur système d'exploitation, Chrome OS. Largement inspiré de son navigateur Web Chrome, le logiciel est pour le moins minimaliste.

Il devrait être mis sur le marché fin 2010. Google affirme vouloir prendre son temps et permettre aux développeurs de programmer pour son système. C'est aussi la raison pour laquelle il a publié les codes sources de l'OS aujourd'hui et a annoncé travailler en étroite collaboration avec les fabricants d'ordinateurs. Acer et HP sont déjà de la partie.

Nous republions un article de Fahrad Manjoo publié en juillet qui prédisait un échec du système d'exploitation de Google.

 

Google a pris tout le monde de court la semaine dernière en annonçant officiellement son nouveau système d'exploitation basé sur le navigateur Chrome. Prévu pour 2010, il fonctionnera dans un premier temps uniquement sur les netbooks, puis sur n'importe quel ordinateur portable ou de bureau.

Le marché des OS manque cruellement de concurrence, et, à l'instar de la guerre des navigateurs Web, c'est aux utilisateurs que profite ce genre de compétition. Mais l'annonce de Google me laisse dubitatif. Plus que ça, même: je pense qu'un OS Google est voué à l'échec. Voici pourquoi.

Difficile de se mettre à Linux. L'OS Chrome sera basé sur Linux, un OS open-source, une sorte de chevalier blanc dont les geeks espèrent depuis longtemps qu'il signera purement et simplement l'arrêt de mort de Microsoft. Un paquet d'ingénieurs et d'entrepreneurs passionnés ont tenté de rendre Linux aussi séduisant que possible pour les gens «normaux», et ça n'a que moyennement marché. Et même Ubuntu, une version plus conviviale de Linux pré-installée sur quelques ordinateurs de grande marque, n'y a pas changé grand-chose. Linux représente actuellement une infime partie du marché des systèmes d'exploitation, et même ses supporters les plus actifs savent que rien n'y pourra changer.

Pourquoi Linux n'est-il pas à la hauteur de ses concurrents? L'OS manque cruellement de logiciels et de hardware compatibles. La plupart des programmes et des périphériques ne fonctionnent pas sous Linux, ou bien demandent beaucoup trop de temps et d'efforts de la part de l'utilisateur pour les rendre opérationnels.

Par exemple, Outlook, Word, Excel, iTunes, Photoshop et un paquet d'autres applications utilisées par les entreprises à travers le monde ne tournent pas sous Linux. Mettons que vous voulez synchroniser votre iPod Touch sur Ubuntu. Tout d'abord il vous faudra désinstaller «libgpod», installer ensuite «ipod-convenience» et «amarok» ou bien «gtkpod». Après ça, trouvez le système de fichiers de l'iPod pour accéder à la base de données et sa table de hachage; enfin, après avoir jailbreaké votre iPod (et donc annulé sa garantie), connectez-le en wireless à votre PC. Facile, hein?

On peut supposer que l'OS de Google encouragera les éditeurs et les constructeurs à rendre un plus grand nombre de leurs logiciel et de leur matériel compatible avec Linux, mais ça prendra du temps, et Google devra s'acharner pour convaincre les autres acteurs de l'industrie de coopérer. Quelques uns, notamment Apple et Microsoft, se montreront sans doute plus réticents que d'autres. Excel compatible avec Chrome OS, c'est pas demain la veille.

Nous ne sommes pas encore prêts à dépendre complètement du Web. Google soutient que ces histoires d'incompatibilité matérielle ne nuiront pas forcément au succès de Chrome OS. Leur argument principal est que dans un avenir très proche, tous nos programmes seront contenus dans notre navigateur. Optimisé pour le Web, l'OS de Google représente donc le futur.

Tout cela confirme une tendance observée par un grand nombre de spécialistes, dont mon collègue Chris Wilson: le Web est déjà devenu une sorte de système d'exploitation. J'ai déjà par le passé loué les mérites d'un «Web-OS  simplifié», et plus récemment, me suis réjoui qu'Android, l'OS mobile open-source de Google, soit enfin disponible sur netbook.

Mais il ne faut pas oublier que ces machines-là ont des limites. La plupart des gens qui achètent un netbook s'en servent comme d'un ordinateur secondaire, pour surfer sur le Web en regardant la télé ou envoyer des mails quand ils sont dans le taxi, mais pas pour cette activité sérieuse et assidue qu'on appelle travailler. Comme le fait remarquer Wilson, les applis Web ne sont pour le moment pas assez efficaces pour pouvoir espérer remplacer les logiciels classiques. Pour partager un document avec des amis je vais créer un Google Doc, mais pour écrire cet article j'ai ouvert Word. Et la plupart des collègues de Slate.com à qui j'ai posé la question font de même. Pas étonnant que Google Doc, bien que gratuit, ait beaucoup moins d'utilisateurs que Word.

Bien sûr, les applis Web continuent de s'améliorer, et peut-être utiliserons-nous bientôt une majorité de logiciels online. Mais, et c'est là où le bât blesse, étant donné que Chrome OS sera basé sur le navigateur éponyme, toutes les applis développées pour Chrome tourneront aussi parfaitement sur Windows et Mac OS, ce qui signifie que les ordinateurs de Microsoft et d'Apple seront par définition bien plus polyvalents que les machines équipées de Chrome: ils pourront faire tourner des applis Web et des programmes classiques et néanmoins indispensables à notre glorieux avenir de civilisation connectée, comme les logiciels de montage vidéo ou de Conception assistée par ordinateur (CAO).

Microsoft est un adversaire redoutable. Pour mesurer l'ampleur de son monopole en matière de système d'exploitation, il faut rappeler que depuis deux ans, Microsoft vend un produit tourné en dérision par le monde entier, Windows Vista, un OS que certains clients paient pour pouvoir rétrograder. Un OS à la réputation entachée au point que Microsoft a dû ruser pour amener les gens à l'utiliser. Et vous savez quoi? Vista se vend toujours comme des petits pains.

Selon Net Applications, Vista a gagné 24% de parts du marché des OS au cours de ces dernières années; une croissance qui dépasse largement celle de ses adversaires. Windows représente un peu moins de 88% du marché global, toutes versions confondues. C'est évidemment moins que par le passé, puisque juste avant la sortie de Vista, Windows contrôlait 93% du marché. Mais ce serait comme dire que Tiger Woods n'a pas gagné beaucoup de tournois alors qu'il a passé la moitié de la saison à se faire opérer le genou. Microsoft a été longtemps handicapé par Vista mais sort bientôt de rééducation: en octobre Windows 7, génialissime OS, va rattraper le temps perdu.

Les ordinateurs tournant sous Chrome arriveront sur le marché bien plus tard, et la question qu'on se pose, c'est avec l'échec de Vista presque oublié, quel va être l'argument de vente de Google ? Comme Chrome devrait être gratuit, les machine pré-équipées de cet OS seront certainement moins chères que celles tournant sous Windows. Cependant la différence devrait être moindre, autour de 50 dollars environ — autant dire pas grand chose si l'on veut un ordinateur capable de faire à peu près tout, c'est-à-dire équipé de Windows.

Google se trompe souvent. Difficile de négliger Google; ses ingénieurs bousculent régulièrement des industries déjà bien établies en sortant des programmes révolutionnaires. Regardez Gmail, Google Maps, et surtout le moteur de recherche Google. D'un autre côté, on a souvent l'impression que s'ils lancent de nouveaux produits, c'est pour faire comme tout le monde, et parfois ça ne marche pas. Knol, la pâle copie de Wikipedia, n'a aucun intérêt, tout comme Lively, le monde virtuel made in Google, désormais fermé. Et vanter la popularité du réseau social Orkut au Brésil et en Inde serait un éloge peu flatteur.

Et même lorsque Google lance d'excellents produits, ils ont encore du mal à tirer profit du monopole acquis grâce à leur moteur de recherche pour aller conquérir d'autres territoires. Google Video était une bonne idée, mais il a fallu racheter YouTube pour s'imposer dans le marché de la vidéo en ligne. Google Checkout est absolument génial, mais n'a jamais bousculé PayPal. Chrome est certainement le meilleur navigateur, et c'est le seul produit pour lequel Google ait jamais fait de pub à la télé. Moins de 2% des internautes l'utilisent.

D'un point de vue business, ce projet est complètement insensé. Rien de surprenant à ce que Chrome OS soit disponible gratuitement, puisque Google ne fait quasiment jamais rien payer. La raison c'est qu'ils gagnent déjà des sommes indécentes avec un seul et unique produit: les Google Ads. C'est pourquoi ils ont tout-à-fait les moyens d'aller s'aventurer dans d'autres domaines, que ceux-ci rapportent ou non au final. (Exemple: YouTube)

Parfois c'est tout-à-fait logique, comme Android. Il était important pour Google de concevoir son propre OS pour smartphone, puisque rares sont ceux qui rendent le Web possible et de façon efficace sur un téléphone portable — l'avenir de Google dépendant fortement d'un accès à Internet partout, tout le temps. On peut donc considérer Android comme une stratégie promotionnelle; Google offre gratuitement son OS en espérant qu'un jour des milliards de gens à travers le monde utilisent des téléphones équipés d'Android et cliquent sur des pubs en faisant du rameur à la salle de gym.

Or ce projet d'un OS Chrome est lui dépourvu de toute logique. Mettons que 20% des gens qui possèdent un ordinateur passent de Windows à Chrome; qu'est-ce que ça changerait pour Google? Alors oui, d'accord, ces gens-là utiliseraient désormais Gmail et Google Docs — mais ils peuvent aussi le faire avec Windows! Un étudiant fraîchement sorti d'école de commerce estimerait que c'est jeter de l'argent par les fenêtre pour tenter d'acquérir de nouveaux clients, et que Google ferait bien mieux d'investir tout cet argent dans la promotion de ses produits. Un gangster lui, appelerait un chat un chat: le but de cet OS Chrome, le seul but de cet OS Chrome — c'est de faire chier Microsoft.

Et pourquoi pas, quand on a de l'argent à ne plus savoir qu'en faire? Microsoft aussi agit souvent de façon déraisonnée, uniquement pour frustrer ses adversaires — son nouveau moteur de recherche Bling en est l'exemple parfait. Mais en faisant autant de bruit autour d'un produit qui ne lui profitera probablement pas, Google va seulement réussir à se faire très, très mal.

Farhad Manjoo (traduction Nora Bouazzouni)

Image de Une:  Le navigateur Google Chrome présenté par l'ingénieur en chef de la société Kimberly White / Reuters

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