Monde

L'Europe doit séduire les Européens

Moisés Naím, mis à jour le 28.11.2013 à 3 h 03

Il est urgent que des dirigeants européens montrent qu’une Union solide peut juguler la crise.

Un drapeau de l'Union européenne à Varsovie le 15 mai 2005, REUTERS/Katarina Stoltz

Un drapeau de l'Union européenne à Varsovie le 15 mai 2005, REUTERS/Katarina Stoltz

Un voyage professionnel en Espagne et en Italie m’a laissé de fortes impressions et réservé quelques surprises. Bien sûr, il s’agit là de ressentis parfaitement personnels et marqués de subjectivité. Tant il est vrai que l’échantillon de personnes avec lesquelles je me suis entretenu n’est pas un modèle de représentativité. En outre, l’Espagne et l’Italie ne sont pas «l’Europe»: chez leurs voisins septentrionaux, on ne retrouve pas la même crise ou le même «climat». Pourtant, il existe certains phénomènes au caractère plus général, plus «européen».

J’ai été particulièrement frappé par la forte ressemblance que j’ai perçue entre l’«humeur nationale» dans ces deux pays, et les symptômes que les psychiatres décrivent chez les personnes atteintes de dépression clinique: pessimisme, désespoir, fatalisme, difficulté à prendre des décisions, manque de motivation, irritabilité... Des médias, des déclarations des responsables politiques, et même des conversations des citoyens ordinaires au sujet de la «situation du pays», se dégagent un certain scepticisme, de l’angoisse et du désespoir. Les idées et propositions motivantes brillent par leur absence. On le comprend aisément: quand une famille subit un lourd traumatisme, le recueillement et le repli sur soi sont des réactions normales.

En Espagne comme en Italie, j’ai trouvé une forte propension à regarder chez soi, et un profond désintérêt à l’égard de ce qui se passe à l’extérieur, dans le reste du monde. En Espagne, par exemple, ma visite coïncidait avec un incident qui s’est produit au Parlement catalan. Un député a menacé avec une sandale Rodrigo Rato, le banquier qu’il interpelait. Naturellement, les médias se sont emparés de l’affaire, qui a été largement reprise dans les conversations courantes. Presque tous ceux à qui j’ai parlé ont fait allusion à cette histoire.

Ce jour-là, à Pékin, le 3e plénum du comité central du Parti communiste chinois adoptait des réformes économiques qui auront des conséquences bien plus importantes sur la vie des Espagnols que la sandale d’un député catalan en colère. Mais les Espagnols ont été bien plus intéressés par l’histrionisme de cet élu.

L'antidote

Idem en Italie. Là aussi, mon séjour coïncidait avec le débat public sur... Silvio Berlusconi, son rapport au pouvoir et, inévitablement, aux femmes. Aux yeux des Italiens, ce qui se joue ailleurs dans le monde n’a manifestement rien d’aussi croustillant que de suivre et de parler des ébats politiques –et d’une autre nature– de monsieur Berlusconi. Pourtant, les événements internationaux auront une plus grande influence sur le sort de l’Italie.

Pour ces deux pays, je me suis aperçu que le «reste du monde» qui ne suscite plus autant d’intérêt ou d’enthousiasme comprend à présent –et c’est regrettable– l’Europe. Et, plus précisément, l’intégration européenne.

Vis-à-vis du projet d’intégration européenne, j’ai noté des attitudes de tolérance passive, voire de résignation. Si ces populations sont malgré tout favorables à certains aspects, tels que le libre-échange ou la libre circulation des personnes, nul ne m’a parlé avec entrain d’une Europe plus unie. Ou ne m’a confié avoir la sensation qu’une communauté plus intégrée pourrait être source de progrès pour le pays, les individus et leurs proches. Sur cette question, l’avis des Italiens et des Espagnols rejoint celui des autres Européens.

Selon l’Eurobaromètre, une grande enquête réalisée dans 27 pays, la moitié des citoyens européens sont pessimistes concernant le futur de l’Union européenne en tant qu’institution; 69% ne lui accordent pas leur confiance. Deux tiers des Européens ont l’impression que leur voix n’a aucun poids dans les décisions communautaires. Ces réponses sont aussi graves qu’évidentes. Le contraire serait surprenant. En effet, la crise économique, sa gestion par les institutions communautaires, le caractère lointain de celles-ci, leur fonctionnement bureaucratique ou opaque et le manque de charisme ou de visibilité des dirigeants européens sont quelques-uns des éléments qui entretiennent le détachement des Européens vis-à-vis du projet de création d’une Europe plus unie et plus solide.

Cela peut et doit changer. Les obstacles à ce projet sont multiples et connus. Mais la plus grande menace est peut-être celle-ci: l’Europe a perdu sa capacité à séduire les Européens. Aussi est-il urgent que des dirigeants européens montrent qu’une Europe grande et forte peut être le meilleur antidote contre la crise.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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