Culture

La «Marche» de l’histoire contemporaine

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 45

Si le film de Nabil Ben Yadir nous trouble, ce n'est pas par sa reconstitution, solide et émouvante, des évènements de l'hiver 1983 entre la banlieue lyonnaise et Paris. C'est par le décalage qui travaille son spectateur, confronté lui au quotidien, pour le meilleur et pour le pire, à la France de 2013.

Le casting de «La Marche».

Le casting de «La Marche».

C’est une si belle histoire que manifestement, personne ne s’est demandé s’il était souhaitable de se poser à son sujet la moindre question de cinéma. Des gens (le réalisateur, le producteur, les comédiens, mais aussi l’éditeur du livre de Christian Delorme, le «curé des Minguettes», paru aussi sous le titre La Marche chez Bayard le mois dernier) se sont avisés qu’il convenait de commémorer ce geste effectivement digne de mémoire que fut la Marche pour l’égalité et contre le racisme, du 15 octobre au 3 décembre 1983, de la banlieue lyonnaise à Marseille, de Marseille à Dreux et de Dreux à Paris.

Ils ont eu raison. Ceux qui ont entrepris d’en faire un film n’y ont vu qu’un moyen de donner de la visibilité à l’événement. Dont acte.

Trame narrative imparable

La composition du groupe de marcheurs, les péripéties de leur odyssée, les manœuvres de ceux qui cherchèrent à les bloquer ou à les récupérer fournissaient une trame narrative imparable. Avec de surcroît une solide interprétation, le film emporte une adhésion et une émotion au service d’une cause qu’ici, on ne songe pas une seconde à remettre en question.

Solide docu-fiction usant quand elle le peut de quelques archives, la reconstitution de Nabil Ben Yadir construit un monument mémoriel et sentimental qui pourrait n’être qu’un hommage à une initiative remarquable d’un petit groupe de Français du début des années 80. Emmenés par Olivier Gourmet en prêtre des banlieues, Hafsia Herzi en lumineuse égérie et le très tonique Vincent Rottiers, avec le soutien de Philippe Nahon en bougon compagnon de route et de Jamel Debbouze, ludion solidaire et farfelu, les marcheurs du film tracent un parcours rectiligne à travers la France pluvieuse de l’automne 83 vers la reconnaissance émue de tous les démocrates dignes de ce nom.  

Hélas pour nous mais, du moins, heureusement pour le film, celui-ci trouve pourtant, chemin faisant, une autre dimension, plus complexe, plus troublante, plus travaillée d’incertitude.  Celle-ci tient à l’intensité et à la diversité des parasites dont la situation actuelle bombarde cette belle évocation.

Il ne suffit en effet pas de dire que la réalité de 2013 «fait écho» à celle de 1983 —on peut toujours trouver un écho contemporain à une histoire passée, fut-elle située au Moyen-Age ou pendant la préhistoire, sinon ces histoires-là ne nous intéresseraient pas. Le cas de La Marche est autrement compliqué, sinon tordu.

Tant de choses ont changé, tant de choses n'ont pas changé

Tant de choses ont changé, en mieux, en pire, et tant de choses n’ont pas changé, alors qu’il était possible de croire à l’époque qu’elles ne pouvaient pas ne pas changer —du fait de la marche, du fait de l’encore récente première arrivée de la gauche au pouvoir depuis 30 ans, du fait du changement d’époque, d’internet, de la mondialisation et de tout ce que vous voudrez.

Le retour sur les incidents, certains tragiques, qui ont émaillé la marche, le rappel de la dangereuse imbécillité médiatique dévoyant le sens de l’initiative en la rebaptisant «marche des beurs», le pressentiment du hold-up des politiciens sur une initiative citoyenne, le soin apporté à l’utilisation de certains mots, de certaines références, de certaines croyances issues des espoirs révolutionnaires de la décennie précédente comme de la tradition du christianisme social, travaillent de manière diverse et suggestive les faits et gestes de la petite troupe. Mais c’est aussi que certaines formes de comportements racistes et meurtriers sont passés de mode, tandis que des formes parfois plus brutes («décomplexées» comme disait l’autre) et parfois plus sophistiquées se sont développées.

Dans un pays où on annonce un Front national au moins deux fois plus puissant qu’à l’époque, dans un pays où des ministres socialistes emploient aujourd’hui un vocabulaire d’exclusion qu’ils auraient vomi alors, dans un pays où les solidarités communautaristes ont parasité, sinon remplacé la solidarité sociale dont la marche aura été une manifestation éclatante, chaque étape des pèlerins de la démocratie de 1983 soulève pour 2013 des nuages de questions, et d’inquiétude.

Et c’est à ce titre que La Marche vit d’une vie de cinéma, c’est-à-dire de l’ampleur, de la diversité et pour une part de l’indécidabilité de ce que produit l’expérience d’y assister, en deçà ou au-delà de ce que le film raconte ou commémore.

Jean-Michel Frodon

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (497 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte