Partager cet article

Nos mauvais résultats aux tests Pisa ne sanctionnent pas les élèves, mais nos politiques

Une salle de classe à Denain, en 2013. REUTERS/Pascal Rossignol

Une salle de classe à Denain, en 2013. REUTERS/Pascal Rossignol

Les questions que pose l'étude Pisa, dont la prochaine livraison est attendue le 3 décembre, ou pourquoi la France ne fait rien d’une enquête qui pointe les vrais problèmes de notre école.

Avant Pisa, la désolation scolaire était un sujet qui semblait très idéologique. Nous avions –à vrai dire nous les avons toujours– d’un côté des «conservateurs» qui dénonçaient la fabrique de crétins qu’était devenue l’école, et de l’autre une critique plus sociologique qui pointait la faiblesse d’une institution qui trie les élèves en perpétuant la reproduction sociale.

Mais Pisa a fait bouger nos perceptions collectives de l’école: oui, quand on compare nos résultats, il y a bien un problème de niveau pour la grande masse de nos élèves, ceux qui ne sont ni très bons ni très faibles, et oui les écarts entre les meilleurs élèves et ceux qui sont le plus en difficulté sont très corrélés en France à l’origine sociale. Mais il y a pire: ces écarts se creusent.

Ce diagnostic a été dressé par de nombreux travaux universitaires et par la statistique publique, mais il a été plus clairement mis en lumière par cette étude bien particulière: l’enquête Pisa, dont le prochain cru doit paraître le 3 décembre. C’est un événement dans beaucoup de pays concernés, et peut-être en France cette fois-ci, du moins peut-on l’espérer.

Mais connaissez-vous Pisa? Il s’agit d’une grande évaluation standardisée, effectué tous les trois ans, sur un échantillon représentatif d’élèves de 15 ans des pays de l’OCDE et de quelques autres associés au programme, en tout 65 en 2009. Pour vous donner une idée de son ampleur, sachez que Pisa a pris en compte 470.000 élèves en 2009, dont environ 5.000 en France.

Ce travail a commencé en 2000, mais il succède à une tradition d’évaluations internationales de l’IEA (International Association for the Evaluation of Educational Achievement), organisation créée en 1958. Le ministère de l’Education précise que ces standards sont très rigoureux: taux de participation, transmission de l’enquête, correction, traduction, gestion des données, tout est soigneusement contrôlé. Si un pays ne les respecte pas, il est exclu de l’enquête. Ce fut le cas des Pays-Bas en 2000 et du Royaume-Uni en 2003.

L’enquête Pisa comprend une partie test, formé de QCM et de questions ouvertes, et un questionnaire dans lequel l’élève doit fournir des informations concernant son environnement culturel et social. L’étude nous renseigne sur le niveaux des élèves dans trois domaines: la compréhension de l’écrit, la culture mathématique et la culture scientifique. Comme elle s’effectue tous les trois ans, pour pouvoir comparer finement l’évolution des résultats, il faut donc attendre neuf ans. C’est donc avec l’enquête de 2009 (parue en 2010) qu’on a pu voir comment les choses n’évoluaient décidément pas dans le bon sens, pour les plus faibles des élèves –les plus nombreux– et pour la répartition des résultats.

Que dit Pisa pour la France?

Les résultats des enquêtes de 2000, 2003, 2006 et 2009 seraient bien trop longs à détailler ici, mais dans ses grandes lignes, Pisa montre que notre pays occupe une place très moyenne dans le classement. Par exemple, nous étions 18e en 2009. Une place médiocre qui a surpris lors de la première parution de l’enquête, et qui a fait de cette dernière l’objet de bien des critiques.

D’abord sur le principe, l’enquête émanant d’une organisation internationale, on lui reprocha de trop dépendre de critères d’évaluation anglo-saxons. Pisa semblait trop éloignée de nos standards académiques pour juger notre système scolaire. Les critiques ont donc porté sur la méthodologie, la nature des questions posées, les QCM. L’enquête manipulait une notion au départ étrange à nos yeux: la littératie, c'est-à-dire la capacité des élèves à mobiliser leurs connaissances dans des exercices moins scolaires et par extension dans la vie quotidienne.

Mais l’OCDE a défendu son travail. Et ses réponses sont éloquentes. Par exemples, les élèves français sont plutôt bons en QCM et plutôt médiocres quand il s’agit de développer les réponses. Là où nous sommes très forts en revanche, c’est pour le taux de non réponse au questionnaire, et comme le rappelle Eric Charbonnier, analyste à la direction de l'Education de l’OCDE, la France se trouve dans le groupe de tête pour ce qui concerne le stress scolaire, recueillant la troisième place pour l’anxiété en 2003, derrière le Japon et la Corée.

Concernant les évaluations des élèves, les statisticiens de l’Education nationale soulignent à quel point les données de cette enquête recoupent leurs propres études. Ainsi en 2009, par rapport à 2000, les écarts se sont-ils creusés. Deux groupes d’élèves ont vu leurs effectifs s’accroître dans l’étude française: les très faibles et les très forts. Nos statisticiens parlent de «grand écart dans la compréhension de l’écrit». D’ailleurs, si vous êtes classé CSP++, d’après Pisa ce n’est sûrement pas la peine de vous inquiéter: pour les plus favorisés, l’école fonctionne toujours très bien!

Mais tout de même, des résultats à ce point médiocres, qui nous situent derrière des pays aussi différents que la Belgique, l’Estonie ou les Etats-Unis, cela commence à devenir embarrassant. Surtout si, comme nous avons pu l’entendre lors du point presse organisé par les statisticiens du ministère, l’arrivée de nouveaux pays asiatiques nous fait encore perdre des places. A l’heure qu’il est, c’est le Vietnam qui menace de nous faire reculer dans le classement. Alors que faire?

Le problème, c’est peut-être paradoxalement que l’école est en France un sujet traditionnellement très politique. Les mauvais résultats de Pisa ont servi à chaque ministre de l’Education soucieux de dénoncer l’état dans lequel il trouvait l’école à son arrivée aux affaires. Dans ses discours, Luc Chatel ne s’en servait pas moins hier que Vincent Peillon aujourd’hui. Lui aussi dénonçait les inégalités sociales avec vigueur. En fait, enquête après enquête, tout le monde y a trouvé matière à critiquer l’adversaire politique.

Faites le calcul: sous quels gouvernements et quel ministre un élève de 15 ans en 2000, 2003, 2006, 2009 a-t-il passé sa scolarité? Tout le monde (et personne en particulier) peut-être responsable de nos mauvais résultat.

Vincent Peillon n’a rien à craindre des mauvais résultats à venir, il n’en n’est pas responsable. Le ministre ne s’est d’ailleurs pas privé de faire courir publiquement la rumeur lui-même. C’était le cas tout récemment devant le congrès des maires: «Vous allez le voir encore avec l’étude Pisa qui sera présentée début décembre, nous accroissons les inégalités scolaires.»

Et l’UMP aussi s’alarme: le 23 octobre, la député Annie Genevard annonçait que la France allait perdre 2 places au prochain classement…

Renseignements pris à l’OCDE, où on ne peut rien dire officiellement avant le 3 décembre, il apparaît, d’une part que l’organisation elle-même ne disposait pas encore des données définitives au moment où ces déclarations étaient faites, et d’autre part que nos résultats, nous dit-on du bout des lèvres, ne seraient même pas si médiocres cette année.

Bref, si l’enquête a pris de l’importance et si les politiques reconnaissent la qualité de son diagnostic c’est peut-être, comme l’avance François Jarraud, le rédacteur en chef du Café pédagogique, parce que les politiques n’utilisent Pisa que pour conforter des idées qu’ils ont déjà à l’esprit…

Mais comment cela se passe-t-il ailleurs? L’OCDE fait plutôt bien la promo de son enquête. Andreas Schleicher, chef de la Division des indicateurs et analyses de l'éducation, nous parle des programmes les plus spectaculaires que certains pays ont mis en œuvre pour redresser la barre:

«En 2000, le Brésil était dernier. Mais ce pays a réagi de manière volontaire. Il est toujours en bas de classement, mais il a réalisé la plus énorme des progressions. L’Allemagne, elle, s’est rendue compte en 2000 à quel point son système était inégalitaire. Les autorités se sont vraiment concentrées sur ce sujet précis. L’Allemagne a divisé les mauvaises performances des élèves d’origine immigrée par deux et réduit les écarts sociaux. Idem pour la Pologne qui a réduit les inégalités entre ses écoles. Le Japon avait des bons résultats en 2000, mais les élèves étaient médiocres dans les tâches qui requéraient des compétences plus créatives et pour les questions ouvertes, pour lesquelles il fallait rédiger une réponse un peu étoffée. Dans ce pays, la conclusion qui a été tirée de l’enquête a abouti à une reforme des contenus des programmes et des pédagogies, et cela a été visible dans les résultats.»

Et on peut ajouter d’autres exemples. Vous avez peut-être entendu parler du «modèle finlandais». Pisa a mis la Finlande sur un genre de piédestal éducatif. Le pays est devenu un eldorado pédagogique, à propos duquel on a beaucoup écrit, réalisé des reportages, établi des comparaisons

Dans l’école finlandaise (où l’on apprend à lire à 7 ans!), les élèves sont suivis avec des pédagogies différenciées qui permettent aux enseignants de s’adapter aux différents niveaux dans leur classe et de moduler leurs cours pour que tous les élèves puissent progresser. Mais ce qu’il faut surtout rappeler, c’est que la Finlande a réformé son école de manière radicale depuis le milieu des années 1970. Son système éducatif,qui était élitiste, a en quelque sorte relevé son plancher: il y a moins de mauvais élèves en Finlande et les élèves moyens sont meilleurs qu’en France.

Autre cas: la Corée, qui cartonne aussi en tête de classement, avec un progrès notable visible d’une enquête à l’autre. Comme la France, la Corée dispose d’une élite de qualité, mais surtout ce pays a relevé son niveau en maintenant celui des autres groupes. Ce qui prouve qu’une élite brillante peut se conjuguer avec une exigence forte pour tous les élèves.

Quand on parle avec Eric Charbonnier, on comprend que le message de l’OCDE consiste à dire que les Etats peuvent agir. Avec les exemples de l’Allemagne, de la Pologne et du Portugal, pour prendre des pays culturellement assez proches du nôtre, l’OCDE avance qu’il est possible de mener des réformes –sur dix ans, et même cinq– qui portent leur fruit. Cela paraît terriblement complexe en France, mais si cela a été possible en Allemagne, où les Länder menaient des politiques éducatives bien différentes, cela doit être envisageable dans de nombreux autres pays...

Et Charbonnier avance les idées phare de l’OCDE: la formation des enseignants est essentielle, la formation continue; il faut attirer de bons étudiants vers le métier et le rémunérer convenablement. Il faut aussi former les chefs d’établissement: à Singapour, cette formation dure un an par exemple. Et surtout, il est vital d’agir sur l’échec scolaire.

Eric Charbonnier ne donne pas tout à fait tort à Vincent Peillon sur certains dossiers. Les rythmes scolaires devaient être réformés puisque les comparaisons montrent que nous avons des semaines chargées et mal équilibrées (mais aussi trop de vacances d’été) contrairement aux pays qui réussissent le mieux. Oui, il faut aussi donner plus de moyens au primaire, qui est relativement sous doté en France, c’est le sens du dispositif «plus de maîtres que de classe» par exemple.

Mais aux yeux de l’expert, il faut surtout une réforme cohérente et claire sur ses objectifs. Et la baisse de l’échec scolaire devrait être le premier d’entre eux en France. D’ailleurs, on le reconnaît à la DEPP (Département de l’évaluation, prospectives et performances de l’Education nationale). Catherine Moisan, sa directrice, estime que nous pourrions être vraiment beaucoup mieux classés dans Pisa rien qu’en diminuant le nombre d’élèves en grande difficulté.

Qu'en conclure?

Pisa évalue le niveau des élèves, mais elle nous montre aussi que les politiques scolaires volontaristes et explicites peuvent inverser la tendance. Il n’est pas obligatoire d’appliquer les recettes de l’OCDE, mais si des pays comme la Corée ou la Finlande se trouvent en tête du classement avec des systèmes éducatifs extrêmement différents, c’est aussi parce qu’ils mènent une politique éducative cohérente, continue et consensuelle.

Peut-être faudrait-il en France recentrer aussi le débat et faire un peu moins de publicité aux polémiques stériles qui masquent les vraies urgences: dans notre pays, on passe plus de temps à s’indigner de ce que 80% d’une génération décroche le bac et que le diplôme soit moins prestigieux qu’au bon vieux temps, qu’à se soucier du sort des 150.000 individus qui quittent chaque année le système sans formation, dans un pays où l’accès à l’emploi est de plus en plus lié au diplôme.

Bref, ce n’est pas aux élèves français que Pisa attribue une mauvaise place dans le classement, ni à leurs enseignants, c’est à un discours et des politiques éducatives qui n’ont pas été à la hauteur. Pour parvenir à redresser l’école française, il faudra que les politiques et les citoyens s’accordent sur des objectifs, les placent au centre et tiennent leurs priorités dans le temps. Mais quand on connaît l’histoire du débat éducatif dans notre pays, on ne peut pas dire que cette conclusion soit vraiment optimiste.

Louise Tourret

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte