Culture

Les bébés tueurs, chouchous d'Hollywood

Jonah Weiner, mis à jour le 18.07.2009 à 15 h 52

Pourquoi sommes-nous tant fascinés par les films avec des enfants meurtriers?

Ah, les enfants assassins. On n'a jamais besoin d'attendre très longtemps avant d'en voir un nouveau arriver au multiplex sur son tricycle, couteau de boucher sous le bras. Le dernier sociopathe en culotte courte débarque cet été dans «Orphan», où Peter Sarsgaard et Vera Farmiga adoptent Esther, une petite fille dont le sourire délicat et les manières parfaites n'empêchent pas de bricoler les freins de la voiture ou d'occire ses camarades de jeu. Orphan s'inscrit dans une tradition cinématographique aussi longue que ses méchants sont petits. En 1956, dans «The Bad Seed» (La mauvaise graine), Rhoda Penmark tuait ses victimes à coup de chaussures de claquettes et depuis, le succès des films de gamins maléfiques, puisqu'il faut bien donner un nom au genre, ne s'est pas démenti. La principale raison de ce succès est évidente. Quoi de plus terrifiant qu'un assassin d'1,20 m en pyjama Bob l'Eponge ? Plus sérieusement, la pérennité du genre tient à sa capacité remarquable à faire ressurgir des peurs et des angoisses profondément refoulées en soulevant des questions que l'on préférerait ne pas se poser sur la famille et nos rapports aux enfants.

The Bad Seed fut le premier film de gamin maléfique, et nombre de ses trouvailles sont devenues des lieux communs du genre. Comme la plupart des parents qui ont la malchance d'hériter d'un petit détraqué, les Penmark font partie de la classe moyenne supérieure, position sociale qui les sépare clairement de leur jardinier sale et vaguement libidineux, ou de leur voisin ouvrier (qui sera le premier à s'apercevoir que la petite Rhoda manigance quelque chose). D'une part, l'aisance des Penmark fait de leur maison le «foyer idéal» des années 1950, ce qui rend l'anormalité et la violence de Rhoda d'autant plus choquante. Mais surtout, et de façon plus intéressante, cela permet au film de suggérer que le problème de Rhoda vient justement de ce qu'elle est trop parfaite. Et que le fait de désirer une enfant parfaite revient à désirer quelque chose qui n'est pas tout à fait humain. Rhoda fait de petites révérences impeccables, ne salit jamais ses vêtements et s'entraîne continuellement au piano. Mais ce comportement sans défaut est justement le premier signe que quelque chose ne va pas, que la perfection apparente cache en fait un vide menaçant. La satire sociale n'est pas loin, et elle aurait plu aux Monty Python ou à Buñuel. Quand Christine, la mère de Rhoda, devient complice en cachant les meurtres de sa fille, on sent bien qu'elle agit ainsi autant par amour pour sa famille que par souci des apparences.

Enfants adoptés

Nous apprendrons que la mère de Rhoda a été adoptée, un thème très présent dans les films du genre qui, question ô combien américaine, se demandent souvent (et sérieusement !) si le «mal» est d'origine génétique ou sociale. Il y a Esther dans «Orphan», Damien dans «The Omen» (La Malédiction, 1976), Junior dans «Problem Child» (Junior le terrible, 1990), le cinglé éponyme de «Mikey» (1992) et Samara Morgan dans «The Ring» (2002). Les intrigues basées sur une adoption qui tourne mal jouent sur la peur que la famille soit envahie et déchirée par un étranger, forcément maléfique, qu'elle aurait naïvement accueillie en son sein. Plus intéressant, «The Good Son» (Le bon fils, 1993), écrit par Ian McEwan et avec Macaulay Culkin et Elijah Wood, renverse le schéma et fait du fils adoptif le héros que personne ne veut croire, alors que Culkin joue l'enfant chéri de tous, mais qui s'avère être un monstre.

Dans ces films, le mal apparaît souvent suite au bouleversement de l'organisation familiale traditionnelle, au sens le plus étroit du terme. Sans surprise, les mères célibataires sont en première ligne. Rhoda commence à dérailler sérieusement lorsque son père quitte la maison pour un voyage d'affaire, et la normalité ne triomphe que lorsqu'il revient. Dans «L'Exorciste» (1973), l'horrible métamorphose de Reagan intervient alors que sa mère vient de divorcer. Dans The Ring, la terrifiante Samara peut être comprise comme la manifestation de la colère et de la peur ressentie par le petit Aidan Keller, qui a grandi sans père. A ce titre, le seul moment de calme intervient lorsque le père d'Aidan finit par s'engager à s'occuper de lui. De manière plus générale, ces films insistent toujours sur le fait que maman et papa ne pourront survivre à l'enfant maléfique que s'ils restent ensemble.

Bien sûr, tous les scénarios ne reprennent pas ces thèmes de façon aussi littérale ou systématique. Dans «Children of the Corn» (1984), maman et papa s'appellent Vicky et Burt, deux adultes qui font l'erreur de s'arrêter dans une petite ville où les enfants massacrent toute personne dépassant l'âge de 18 ans. De façon intéressante, ce film prend le contre-pied du mythe américain de la petite ville comme dépositaire des valeurs idéales, dont celles de la famille et de la religion. Le film espagnol de 1976, «¿Quién puede matar a un niño?» (Les Révoltés de l'an 2000), aujourd'hui culte, raconte une histoire semblable en prenant pour héros deux touristes anglais qui débarquent sur une île peuplée d'enfants. L'originalité du film est d'aborder de manière implicite le thème de l'avortement. Le mari évoque la question avec son épouse, qui est enceinte de six mois, et leur conversation trouve un écho macabre dans la fin du film, lorsque le mari doit massacrer une horde d'enfants à la mitrailleuse. Au-delà de cet exemple extrême, le thème de l'enfant non désiré n'est jamais complètement absent de ces films. «Rosemary's Baby» (1968) et «Demon Seed» (Génération Proteus, 1977) racontent tous deux les tourments de jeunes femmes terrifiées par l'être en gestation dans leur corps.

Politique internationale

Le thème de l'enfant maléfique sert parfois aux films à formuler une critique du monde que nous laissons à nos descendants. Dans Les Révoltés de l'an 2000, cette critique prend une forme moralisatrice et assez confuse, le film commençant par huit minutes d'images d'archive montrant des enfants morts dans les camps nazis, au Viêt-Nam ou en Afrique, pendant les famines. «Children of the Corn» expose les ravages du fondamentalisme chrétien. Les enfants meurtriers s'inspirent en effet d'une interprétation littérale de la Bible et croient obéir aux ordres d'un Dieu impitoyable. «The Omen», où se mélangent politique internationale et peur de l'apocalypse, exprime quant à lui la peur de l'apocalypse nucléaire si présente pendant la Guerre froide.

Et le genre existe depuis si longtemps que les nouveaux venus doivent redoubler d'originalité pour se différencier de leurs prédécesseurs. «Orphan» a recours à un retournement de situation surprenant, qui révèle qu'Esther n'est pas celle que l'on croyait (Sautez ce qui suit si vous comptez aller voir le film : d'après ce que j'ai lu sur le web, Esther n'est pas une enfant mais une ex-prostituée naine qui s'est déguisée en pré-ado).

Pour une variation plus subtile du thème, regardez «Joshua» (2007), écrit et réalisé par George Ratliff, auteur du remarquable documentaire «Hell House», qui en connaît un rayon sur les adolescents bizarres. Comme Rhoda dans «The Bad Seed», Joshua Cairn est un petit garçon modèle qui vit dans un milieu très aisé, garde toujours une apparence très soignée et joue continuellement du piano, hobby de méchant s'il en est (ou du moins de type louche) dans tous les films américains, qui signale à la fois sa précocité et son renfermement maladif sur lui-même. Mais ses armes sont avant tout psychologiques, sur le mode passif/agressif, et il exploite les angoisses et les faiblesses de ses parents avec une habileté de virtuose, jusqu'à susciter chez eux des comportements bien plus anormaux et violents que les siens. Dans une séquence très réussie, il pousse sa mère jusqu'à la crise d'hystérie simplement en jouant, très, très bien, à cache-cache.

Alors que la plupart des films de gamin maléfique cherchent toujours à reconstituer la (sainte) famille, Joshua observe froidement sa désintégration totale. «Tu n'es pas obligé de m'aimer», dit Joshua à son père au début du film, «Ce n'est pas une obligation légale.» Après cette remise en question d'un des principes fondateur de la notion même de famille (les liens du sang exigent que nous nous aimions quoi qu'il arrive), il s'emploie à en saper les autres piliers, jusqu'à ce que sa mère finisse à l'asile et que son père soit réduit au rôle du colocataire paranoïaque. Voilà un méchant bien plus crédible, et donc plus inquiétant, que n'importe quel rejeton de l'Enfer annonçant l'apocalypse : un déconstructiviste avec une coupe au bol.

Jonah Weiner (traduit par Sylvestre Meininger)

(Photo: dariuszka, Flickr, CC)

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